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Jules Verne Jules Verne[713]

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Jules Verne Jules Verne[713]
Jules Verne

Le Rayon-Vert









Be Q

Jules Verne

1828-1905









Le Rayon-Vert

roman









La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 318 : version 1.01

Du même auteur, à la Bibliothèque





Famille-sans-nom L’école des Robinsons

Le pays des fourrures César Cascabel

Voyage au centre de la Le pilote du Danube

terre Hector Servadac

Un drame au Mexique, et Mathias Sandorf

autres nouvelles Le sphinx des glaces

Docteur Ox Voyages et aventures du

Une ville flottante capitaine Hatteras

Maître du monde Cinq semaines en ballon

Les tribulations d’un Les cinq cent millions de

Chinois en Chine la Bégum

Michel Strogoff Un billet de loterie

De la terre à la lune Le Chancellor

Le Phare du bout du Face au drapeau

monde La Jangada

Sans dessus dessous L’île mystérieuse

L’Archipel en feu La maison à vapeur

Les Indes noires Le village aérien

Le chemin de France Clovis Dardentor

L’île à hélice

Le Rayon-Vert



Édition de référence : Le Livre de poche

I



Le frère Sam et le frère Sib





« Bet !

– Beth !

– Bess !

– Betsey !

– Betty ! »

Tels furent les noms qui retentirent successivement

dans le magnifique hall d’Helensburgh, – une manie du

frère Sam et du frère Sib d’interpeller ainsi la femme de

charge du cottage.

Mais, à ce moment, ces diminutifs familiers du mot

Élisabeth ne firent pas plus apparaître l’excellente dame

que si ses maîtres l’eussent appelée de son nom tout

entier.

Ce fut l’intendant Partridge, en personne, qui se

montra, sa toque à la main, à la porte du hall.

Partridge, s’adressant à deux personnages de bonne

mine, assis dans l’embrasure d’une fenêtre, dont les

trois pans à losanges vitrés faisaient saillie sur la façade

de l’habitation :

« Ces messieurs ont appelé dame Bess, dit-il ; mais

dame Bess n’est pas au cottage.

– Où est-elle donc, Partridge ?

– Elle accompagne Miss Campbell qui se promène

dans le parc. »

Et Partridge se retira gravement sur un signe que lui

firent les deux personnages.

C’étaient les frères Sam et Sib – de leur véritable

nom – de baptême Samuel et Sébastian –, oncles de

Miss Campbell. Écossais de vieille roche, Écossais d’un

antique clan des Hautes-Terres, à eux deux ils

comptaient cent douze ans d’âge, avec quinze mois

d’écart seulement entre l’aîné Sam et le cadet Sib.

Pour esquisser en quelques traits ces prototypes de

l’honneur, de la bonté, du dévouement, il suffit de

rappeler que leur existence tout entière avait été

consacrée à leur nièce. Ils étaient frères de sa mère, qui,

demeurée veuve après un an de mariage, fut bientôt

emportée par une maladie foudroyante. Sam et Sib

Melvill restèrent donc seuls, en ce monde, gardiens de

la petite orpheline. Unis dans la même tendresse, ils ne

vécurent, ne pensèrent, ne rêvèrent plus que pour elle.

Pour elle, ils étaient demeurés célibataires, d’ailleurs

sans regret, étant de ces bons êtres, qui n’ont d’autre

rôle à jouer ici-bas que celui de tuteur. Et encore n’est-

ce pas assez dire : l’aîné s’était fait le père, le cadet

s’était fait la mère de l’enfant. Aussi, quelquefois

arrivait-il à Miss Campbell de les saluer tout

naturellement d’un :

« Bonjour, papa Sam ! Comment allez-vous, maman

Sib ? »

À qui pourrait-on le mieux les comparer, ces deux

oncles, moins l’aptitude aux affaires, si ce n’est à ces

deux charitables négociants, si bons, si unis, si

affectueux, aux frères Cheeryble de la cité de Londres,

les êtres les plus parfaits qui soient sortis de

l’imagination de Dickens ! Il serait impossible de

trouver une plus juste ressemblance, et, dût-on accuser

l’auteur d’avoir emprunté leur type au chef-d’œuvre de

Nicolas Nickleby, personne ne pourra regretter cet

emprunt.

Sam et Sib Melvill, alliés par le mariage de leur

sœur à une branche collatérale de l’ancienne famille des

Campbell, ne s’étaient jamais quittés. La même

éducation les avait faits semblables au moral. Ils

avaient reçu ensemble la même instruction dans le

même collège et dans la même classe. Comme ils

émettaient généralement les mêmes idées sur toutes

choses, en des termes identiques, l’un pouvait toujours

achever la phrase de l’autre, avec les mêmes

expressions soulignées des mêmes gestes. En somme,

ces deux êtres n’en faisaient qu’un, bien qu’il y eût

quelque différence dans leur constitution physique. En

effet, Sam était un peu plus grand que Sib, Sib un peu

plus gros que Sam : mais ils auraient pu échanger leurs

cheveux gris, sans altérer le caractère de leur honnête

figure, où se retrouvait empreinte toute la noblesse des

descendants du clan de Melvill.

Faut-il ajouter que, dans la coupe de leurs

vêtements, simples et d’ancienne mode, dans le choix

de leurs étoffes de bon drap anglais, ils apportaient un

goût semblable, si ce n’est – qui pourrait expliquer cette

légère dissemblance ? – si ce n’est que Sam semblait

préférer le bleu foncé, et Sib le marron sombre.

En vérité, qui n’eût voulu vivre dans l’intimité de

ces dignes gentlemen ? Habitués à marcher du même

pas dans la vie, ils s’arrêteraient, sans doute, à peu de

distance l’un de l’autre, lorsque serait venue l’heure de

la halte définitive. En tout cas, ces deux derniers piliers

de la maison de Melvill étaient solides. Ils devaient

soutenir longtemps encore le vieil édifice de leur race,

qui datait du XIVe siècle, – temps épique des Robert

Bruce et des Wallace, héroïque période, pendant

laquelle l’Écosse disputa aux Anglais ses droits à

l’indépendance.

Mais si Sam et Sib Melvill n’avaient plus eu

l’occasion de combattre pour le bien du pays, si leur

vie, moins agitée, s’était passée dans le calme et

l’aisance que crée la fortune, il ne faudrait pas leur en

faire un reproche, ni croire qu’ils eussent dégénéré. Ils

avaient, en faisant le bien, continué les généreuses

traditions de leurs ancêtres.

Aussi, tous deux bien portants, n’ayant pas une

seule irrégularité d’existence à se reprocher, étaient-ils

destinés à vieillir, sans jamais devenir vieux, ni d’esprit

ni de corps.

Peut-être avaient-ils un défaut, – qui peut se flatter

d’être parfait ? C’était d’émailler leur conversation

d’images et citations empruntées au célèbre châtelain

d’Abbotsford, et plus particulièrement aux poèmes

épiques d’Ossian, dont ils raffolaient. Mais qui pourrait

leur en faire un reproche dans le pays de Fingal et de

Walter Scott ?

Pour achever de les peindre d’une dernière touche, il

convient de noter qu’ils étaient grands priseurs. Or,

personne n’ignore que l’enseigne des marchands de

tabac, dans le Royaume-Uni, représente le plus souvent

un vaillant Écossais, la tabatière à la main, se pavanant

dans son costume traditionnel. Eh bien, les frères

Melvill auraient pu figurer avantageusement sur l’un de

ces battants de zinc peinturluré, qui grincent à l’auvent

des débits. Ils prisaient autant et même plus que

quiconque en deçà comme au-delà de la Tweed. Mais,

détail caractéristique, ils n’avaient qu’une seule

tabatière, – énorme, par exemple. Ce meuble portatif

passait successivement de la poche de l’un dans la

poche de l’autre. C’était comme un lien de plus entre

eux. Il va sans dire qu’ils éprouvaient au même

moment, dix fois par heure peut-être, le besoin de

humer l’excellente poudre nicotique qu’ils faisaient

venir de France. Lorsque l’un tirait la tabatière des

profondeurs de son vêtement, c’est que tous deux

avaient envie d’une bonne prise, et s’ils éternuaient, de

se dire : « Dieu nous bénisse ! »

En somme, deux véritables enfants, les frères Sam et

Sib, pour tout ce qui concernait les réalités de la vie ;

assez peu au courant des choses pratiques de ce monde ;

en affaires industrielles, financières ou commerciales,

absolument nuls et ne prétendant point à les connaître ;

en politique, peut-être Jacobites au fond, conservant

quelques préjugés contre la dynastie régnante de

Hanovre, songeant au dernier des Stuarts, comme un

Français pourrait songer au dernier des Valois ; dans les

questions de sentiment, enfin, moins connaisseurs

encore.

Et cependant les frères Melvill n’avaient qu’une

idée : voir clair dans le cœur de Miss Campbell, deviner

ses plus secrètes pensées, les diriger s’il le fallait, les

développer si cela était nécessaire, et finalement la

marier à un brave garçon de leur choix, qui ne pourrait

faire autrement que de la rendre heureuse.

À les en croire – ou plutôt à les entendre parler –, il

paraît qu’ils avaient précisément trouvé le brave garçon,

auquel incomberait cette aimable tâche ici-bas.

« Ainsi, Helena est sortie, frère Sib ?

– Oui, frère Sam ; mais voici cinq heures, et elle ne

peut tarder à rentrer au cottage...

– Et dès qu’elle rentrera...

– Je pense, frère Sam, qu’il sera à propos d’avoir un

entretien très sérieux avec elle.

– Dans quelques semaines, frère Sib, notre fille aura

atteint l’âge de dix-huit ans.

– L’âge de Diana Vernon, frère Sam. N’est-elle pas

aussi charmante que l’adorable héroïne de Rob-Roy ?

– Oui, frère Sam, et par la grâce de ses manières...

– Le tour de son esprit...

– L’originalité de ses idées...

– Elle rappelle plus Diana Vernon que Flora Mac

Ivor, la grande et imposante figure de Waverley ! »

Les frères Melvill, fiers de leur écrivain national,

citèrent encore quelques autres noms des héroïnes de

l’Antiquaire, de Guy Mannering, de l’Abbé, du

Monastère, de la Jolie Fille de Perth, du Château de

Kenilworth, etc. ; mais toutes, à leur sens, devaient

céder le pas à Miss Campbell.

« C’est un jeune rosier qui a poussé un peu vite,

frère Sib, et auquel il convient...

– De donner un tuteur, frère Sam. Or, je me suis

laissé dire que le meilleur des tuteurs...

– Doit évidemment être un mari, frère Sib, car il

prend racine à son tour dans le même sol...

– Et pousse tout naturellement, frère Sam, avec le

jeune rosier qu’il protège ! »

À eux deux, les frères Melvill oncles avaient trouvé

cette métaphore, empruntée au livre du Parfait

jardinier. Sans doute, ils en furent satisfaits, car elle

amena le même sourire de contentement sur leur bonne

figure. La tabatière commune fut ouverte par le frère

Sib, qui y plongea délicatement ses deux doigts ; puis

elle passa dans la main du frère Sam, lequel, après y

avoir puisé une large prise, la mit dans sa poche.

« Ainsi, nous sommes d’accord, frère Sam ?

– Comme toujours, frère Sib !

– Même sur le choix du tuteur ?

– En pourrait-on trouver un plus sympathique et

plus au gré d’Helena que ce jeune savant qui, à diverses

reprises, nous a manifesté des sentiments si

convenables...

– Et si sérieux à son égard ?

– Ce serait difficile, en effet. Instruit, gradué des

Universités d’Oxford et d’Édimbourg...

– Physicien comme Tyndall...

– Chimiste comme Faraday...

– Connaissant à fond la raison de toutes choses en

ce bas monde, frère Sam...

– Et qu’on ne prendrait pas à court sur n’importe

quelle question, frère Sib...

– Descendant d’une excellente famille du comté de

Fife, et d’ailleurs, possesseur d’une fortune suffisante...

– Sans parler de son aspect fort agréable, à mon

sens, même avec ses lunettes d’aluminium ! »

Les lunettes de ce héros eussent été en acier, en

nickel ou même en or, que les frères Melvill n’auraient

pas vu là un vice rédhibitoire. Il est vrai, ces appareils

optiques vont bien aux jeunes savants, dont ils

complètent à souhait la physionomie un peu sérieuse.

Mais ce gradué des Universités susdites, ce

physicien, ce chimiste, conviendrait-il à Miss

Campbell ? Si Miss Campbell ressemblait à Diana

Vernon, Diana Vernon, on le sait, n’éprouvait pour son

savant cousin Rashleigh d’autre sentiment que celui

d’une amitié contenue, et elle ne l’épousait point à la

fin du volume.

Bon ! cela n’était vraiment pas pour inquiéter les

deux frères. Ils y apportaient toute l’inexpérience de

vieux garçons, assez incompétents en de telles matières.

« Ils se sont déjà souvent rencontrés, frère Sib, et

notre jeune ami n’a pas paru insensible à la beauté

d’Helena !

– Je le crois bien, frère Sam ! Le divin Ossian, s’il

avait eu à célébrer ses vertus, sa beauté et sa grâce, l’eût

appelée Moïna, c’est-à-dire aimée de tout le monde...

– À moins qu’il ne l’eût nommée Fiona, frère Sib,

c’est-à-dire la belle sans égale des époques gaéliques !

– N’avait-il pas deviné notre Helena, frère Sam,

lorsqu’il disait : « Elle quitte la retraite où elle soupirait

en secret, et paraît dans toute sa beauté comme la lune

au bord d’un nuage de l’Orient...

– « Et l’éclat de ses charmes l’environne comme des

rayons de lumière, frère Sib, et le bruit de ses pas légers

plaît à l’oreille comme une musique agréable ! »

Heureusement, les deux frères, s’arrêtant là de leurs

citations, retombèrent du ciel un peu nuageux des

bardes dans le domaine des réalités.

« À coup sûr, dit l’un, si Helena plaît à notre jeune

savant, lui ne peut manquer de plaire...

– Et si, de son côté, frère Sam, elle n’a pas encore

accordé toute l’attention qui est due aux grandes

qualités, dont il a été si libéralement doué par la

nature...

– Frère Sib, c’est uniquement parce que nous ne lui

avons pas encore dit qu’il est temps de songer à se

marier.

– Mais le jour où nous aurons seulement dirigé sa

pensée vers ce but, en admettant qu’elle ait quelque

prévention, sinon contre le mari, du moins contre le

mariage...

– Elle ne tardera pas à répondre oui, frère Sam...

– Comme cet excellent Bénédict, frère Sib, qui,

après avoir longtemps résisté...

– Finit, au dénouement de Beaucoup de bruit pour

rien, par épouser Béatrix ! »

Voilà comment ils arrangeaient les choses, les deux

oncles de Miss Campbell, et le dénouement de cette

combinaison leur semblait aussi naturel que celui de la

comédie de Shakespeare.

Ils s’étaient levés d’un commun accord. Ils

s’observaient avec un fin sourire. Ils se frottaient les

mains en mesure. C’était une affaire conclue, ce

mariage ! Quelle difficulté aurait pu surgir ? Le jeune

homme leur avait fait sa demande. La jeune fille leur

ferait sa réponse, dont ils n’avaient même pas à se

préoccuper. Toutes les convenances y étaient. Il n’y

avait plus qu’à fixer la date.

En vérité, ce serait une belle cérémonie. Elle

s’accomplirait à Glasgow. Par exemple, ce ne serait

point à la cathédrale de Saint-Mungo, seule église de

l’Écosse qui, avec Saint-Magnus des Orcades, ait été

respectée à l’époque de la Réforme. Non ! Elle est trop

massive, par conséquent trop triste pour un mariage,

qui, dans la pensée des frères Melvill, devait être

comme un épanouissement de jeunesse, un

rayonnement d’amour. On choisirait plutôt Saint-

Andrew ou Saint-Énoch, ou même Saint-George, qui

appartient au quartier le plus comme il faut de la ville.

Le frère Sam et le frère Sib continuèrent à

développer leurs projets sous une forme qui rappelait

plutôt le monologue que le dialogue, puisque c’était

toujours la même suite d’idées, exprimées de la même

façon. Tout en parlant, ils observaient à travers les

losanges de la vaste baie ces beaux arbres du parc, sous

lesquels Miss Campbell se promenait en ce moment,

ces plates-bandes verdoyantes encadrant des ruisseaux

d’eaux vives, ce ciel imprégné d’une brume lumineuse,

qui semble particulière aux Highlands de l’Écosse

centrale. Ils ne se regardaient pas, c’eût été inutile ;

mais, de temps en temps, par une sorte d’instinct

affectueux, ils se prenaient le bras, ils se serraient la

main, comme pour mieux établir la communication de

leur pensée au moyen de quelque courant magnétique.

Oui ! ce serait superbe ! On ferait grandement et

noblement les choses. Les pauvres gens de West-

George Street, s’il y en avait – et où n’y en a-t-il pas ? –

ne seraient point oubliés dans la fête. Que, par

impossible, Miss Campbell voulût que tout se passât

plus simplement, et, à ce sujet, faire entendre raison à

ses oncles, ses oncles sauraient bien lui tenir tête pour

la première fois de leur vie. Ils ne céderaient ni sur ce

point, ni sur aucun autre. Ce serait en grande cérémonie

que les invités, au repas des fiançailles, « boiraient à la

poutre du toit », selon l’antique usage. Et le bras droit

du frère Sam se tendait à demi en même temps que le

bras droit du frère Sib, comme s’ils eussent échangé par

avance le fameux toast écossais.

En cet instant, la porte du hall s’ouvrit. Une jeune

fille, le rose aux joues sous l’animation d’une course

rapide, apparut. Sa main agitait un journal déplié. Elle

se dirigea vers les frères Melvill et les honora de deux

baisers chacun.

« Bonjour, oncle Sam, dit-elle.

– Bonjour, chère fille.

– Comment cela va-t-il, oncle Sib ?

– À merveille !

– Helena, dit le frère Sam, nous avons un petit

arrangement à prendre avec toi.

– Un arrangement ? Quel arrangement ? Qu’avez-

vous donc comploté, mes oncles ? demanda Miss

Campbell, dont les regards, non sans quelque malice,

allaient de l’un à l’autre.

– Tu connais ce jeune homme, M. Aristobulus

Ursiclos ?

– Je le connais.

– Te déplairait-il ?

– Pourquoi me déplairait-il, oncle Sam ?

– Alors te plairait-il ?

– Pourquoi me plairait-il, oncle Sib ?

– Enfin, frère et moi, après avoir réfléchi mûrement,

nous pensons à te le proposer pour mari.

– Me marier ! moi ! s’écria Miss Campbell, qui

partit du plus joyeux éclat de rire que les échos du hall

eussent jamais répété.

– Tu ne veux pas te marier ? dit le frère Sam.

– À quoi bon ?

– Jamais ?... dit le frère Sib.

– Jamais, répondit Miss Campbell, en prenant un air

sérieux que démentait sa bouche souriante, jamais mes

oncles... du moins tant que je n’aurai pas vu...

– Quoi donc ? s’écrièrent le frère Sam et le frère

Sib.

– Tant que je n’aurai pas vu le Rayon-Vert. »

II



Helena Campbell





Le cottage, habité parles frères Melvill et Miss

Campbell, était situé à trois milles de la petite bourgade

d’Helensburgh, sur les bords du Gare-Loch, l’une de

ces pittoresques indentations qui se creusent

capricieusement sur la rive droite de la Clyde.

Pendant la saison d’hiver, les frères Melvill et leur

nièce occupaient, à Glasgow, un vieil hôtel de West-

George Street, dans le quartier aristocratique de la

nouvelle ville, non loin de Blythswood Square. C’est là

qu’ils demeuraient six mois de l’année, à moins qu’un

caprice d’Helena – à qui ils se soumettaient sans

observation – ne les entraînât en quelque déplacement

de longue durée, du côté de l’Italie, de l’Espagne ou de

la France. Au cours de ces voyages, ils continuaient à

ne voir que par les yeux de la jeune fille, allant où il lui

plaisait d’aller, s’arrêtant où il lui convenait de

s’arrêter, n’admirant que ce qu’elle admirait. Puis,

lorsque Miss Campbell avait fermé l’album sur lequel

elle consignait, soit d’un trait de crayon, soit d’un trait

de plume, ses impressions de voyageuse, ils reprenaient

docilement le chemin du Royaume-Uni, et rentraient,

non sans quelque satisfaction, dans la confortable

habitation de West-George Street.

Le mois de mai étant déjà vieux de trois semaines, le

frère Sam et frère Sib ressentaient alors un immodéré

désir de s’en aller à la campagne. Cela les prenait juste

au moment où Miss Campbell manifestait elle-même le

désir non moins immodéré de quitter, avec Glasgow, le

bruit d’une grande cité industrielle, de fuir le

mouvement des affaires, qui refluait parfois jusqu’au

quartier de Blythswood Square, de revoir enfin un ciel

moins enfumé, de respirer un air moins chargé d’acide

carbonique que le ciel et l’air de l’antique métropole,

dont les lords du tabac, « Tobacco-Lords », ont fondé, il

y a quelques siècles, l’importance commerciale.

Toute la maison, maîtres et gens, partait donc pour

le cottage, distant d’une vingtaine de milles au plus.

C’est un joli endroit, ce village d’Helensburgh. On

en a fait une station balnéaire, très fréquentée de tous

ceux auxquels leurs loisirs permettent de varier les

promenades de la Clyde par les excursions du lac

Katrine et du lac Lomond, chers aux touristes.

À un mille du village, sur les rives du Gare-Loch,

les frères Melvill avaient choisi la meilleure place pour

y élever leur cottage, à travers un fouillis d’arbres

magnifiques, au milieu d’un réseau d’eaux courantes,

sur un sol accidenté, dont le relief se prêtait à tous les

mouvements d’un parc. Ombrages frais, gazons

verdoyants, massifs variés, parterres de fleurs, prairies

dont « l’herbe hygiénique » pousse spécialement pour

des moutons privilégiés, étangs avec leurs nappes d’un

clair noir, peuplés de cygnes sauvages, ces gracieux

oiseaux dont Wordsworth a dit :





Le cygne floue double, le cygne et son ombre !





enfin, tout ce que la nature peut réunir de merveilles

pour les yeux, sans que la main de l’homme se trahisse

en ses aménagements, telle était la résidence d’été de la

riche famille.

Il faut ajouter que, de la partie du parc situé au-

dessus de Gare-Loch, la vue était charmante. Au-delà

de l’étroit golfe, à droite, le regard s’arrêtait d’abord sur

cette presqu’île de Rosenheat, où s’élève une jolie villa

italienne appartenant au duc d’Argyle. À gauche, la

petite bourgade d’Helensburgh dessinait la ligne

ondulée de ses maisons littorales, dominées par deux ou

trois clochers, son pier élégant, allongé sur les eaux du

lac pour le service des bateaux à vapeur, et l’arrière-

plan de ses coteaux égayés de quelques habitations

pittoresques. En face, sur la rive gauche de la Clyde,

Port-Glasgow, les ruines du château de Newark,

Greenock et sa forêt de mâts empanachés de pavillons

multicolores, formaient un panorama très varié, dont les

yeux ne se détachaient pas sans peine.

Et cette vue était plus belle encore, avec le recul des

deux horizons, si l’on montait sur la principale tour du

cottage.

Cette tour carrée, avec poivrières légèrement

suspendues à trois angles de sa plate-forme, agrémentée

de créneaux et de mâchicoulis, ceinte à son parapet

d’une dentelle de pierre, se rehaussait au quatrième

angle par une tourelle octogonale. Là se dressait le mât

de pavillon, qui s’élève au toit de toutes les habitations

aussi bien qu’à la poupe de tous les navires du

Royaume-Uni. Cette sorte de donjon, de construction

moderne, dominait ainsi l’ensemble des bâtiments qui

constituaient le cottage proprement dit, avec ses toits

irréguliers, ses fenêtres percées capricieusement, ses

pignons multiples, ses avant-corps débordant les

façades, ses moucharabys collés aux fenêtres, ses

cheminées ouvragées à leur faîte, – fantaisies souvent

gracieuses dont s’enrichit volontiers l’architecture

anglo-saxonne.

Or, c’est sur la dernière plate-forme de la tourelle,

sous le pli des couleurs nationales, déployées à la brise

du Firth of Clyde, que Miss Campbell aimait à rêver

pendant des heures entières. Elle s’y était arrangé un

joli lieu de refuge, aéré comme un observatoire, où elle

pouvait lire, écrire, dormir par tous les temps, à l’abri

du vent, du soleil et de la pluie. C’est là qu’il fallait le

plus souvent la chercher. Si elle n’y était pas c’est

qu’alors sa fantaisie l’égarait dans les allées du parc,

tantôt seule, tantôt accompagnée de dame Bess, à moins

que son cheval ne l’emportât à travers la campagne

environnante, suivie du fidèle Partridge, qui pressait le

sien pour ne point rester en arrière de sa jeune

maîtresse.

Entre les nombreux domestiques du cottage, il

convient de distinguer plus spécialement ces deux

honnêtes serviteurs, attachés depuis leur bas âge à la

famille Campbell.

Élisabeth, la « Luckie », la mère – ainsi que l’on dit

d’une femme de charge dans les Highlands – comptait à

cette époque autant d’années qu’elle portait de clefs à

son trousseau, et il n’y en avait pas moins de quarante-

sept. C’était une véritable ménagère, sérieuse,

ordonnée, entendue, qui menait toute la maison. Peut-

être croyait-elle avoir élevé les deux frères Melvill, bien

qu’ils fussent plus âgés qu’elle ; mais, à coup sûr, elle

avait eu pour Miss Campbell des soins maternels.

Près de cette précieuse intendante figurait l’Écossais

Partridge, un serviteur absolument dévoué à ses

maîtres, toujours fidèle aux vieilles coutumes de son

clan. Invariablement vêtu du costume traditionnel des

montagnards, il portait la toque bleue bariolée, le kilt en

tartan qui lui descendait jusqu’au genou par-dessus le

philibeg, le pouch, sorte de bourse à longs poils, les

hautes jambières, maintenues sous un losange de

cordons, et les brogues de peau de vache, dont il faisait

ses sandales.

Une dame Bess pour conduire la maison, un

Partridge pour la garder, que faut-il de plus à qui veut

être assuré de la tranquillité domestique en ce bas

monde ?

On l’a remarqué, sans doute, au moment où

Partridge vint répondre à l’appel des frères Melvill, il

avait dit en parlant de la jeune fille : Miss Campbell.

C’est que si le brave Écossais l’eût nommée Miss

Helena, c’est-à-dire par son nom de baptême, il aurait

commis une infraction aux règles qui marquent les

degrés hiérarchiques, – infraction que désigne plus

particulièrement le mot « snobisme ».

Jamais, en effet, la fille aînée ou la fille unique

d’une famille de la gentry, même au berceau, ne porte

le nom sous lequel elle a été baptisée. Si Miss Campbell

eût été fille de pair, on l’aurait appelée Lady Helena ;

or,

cette branche des Campbell, à laquelle elle

appartenait, n’était que collatérale et très éloignée de la

branche directe du paladin Sir Colin Campbell, dont

l’origine remonte aux croisades. Depuis bien des

siècles, les ramifications, sorties du tronc commun,

s’étaient écartées de la ligne du glorieux ancêtre, auquel

se rattachent les clans d’Argyle, de Breadalbane, de

Lochnell et autres ; mais, de si loin que ce fût, Helena,

par son père, sentait couler dans ses veines un peu du

sang de cette illustre famille.

Cependant, pour n’être que Miss Campbell, elle

n’en était pas moins une vraie Écossaise, une de ces

nobles filles de Thulé, aux yeux bleus et aux cheveux

blonds dont le portrait gravé par Findon ou Edwards, et

placé au milieu des Minna, des Brenda, des Amy

Robsart, des Flora Mac Ivor, des Diana Vernon, des

Miss Wardour, des Catherine Glover, des Mary Avenel,

n’eût pas déparé ces keepsakes, où les Anglais aiment à

réunir les plus beaux types féminins de leur grand

romancier.

En vérité, elle était charmante, Miss Campbell. On

admirait sa jolie figure aux yeux bleus – le bleu des lacs

d’Écosse, comme on dit –, sa taille moyenne, mais

élégante, sa démarche un peu fière, sa physionomie le

plus souvent rêveuse, à moins qu’une légère pointe

d’ironie n’en vînt animer les traits, toute sa personne

enfin empreinte de grâce et de distinction.

Et non seulement Miss Campbell était belle, mais

elle était bonne. Riche par ses oncles, elle ne cherchait

pas à paraître opulente. Charitable, elle s’appliquait à

justifier le vieux proverbe gaélique : « Puisse la main

qui s’ouvre être toujours pleine ! »

Avant tout, attachée à sa province, à son clan, à sa

famille, on la connaissait pour une Écossaise de cœur et

d’âme. Elle eût donné le pas au plus infime Sawney sur

le plus important des John Bull. Sa fibre patriotique

vibrait comme la corde d’une harpe, quand la voix d’un

montagnard lui jetait à travers la campagne quelque

national pibroch des Highlands.

De Maistre a dit : « Il y a, en nous, deux êtres : moi

et l’autre. »

Le « moi » de Miss Campbell, c’était l’être sérieux,

réfléchi, envisageant la vie plus au point de vue de ses

devoirs que de ses droits.

L’« autre », c’était l’être romanesque, un peu enclin

aux superstitions, aimant les récits merveilleux qui

éclosent si naturellement dans le pays de Fingal :

quelque peu parent des Lindamires, ces adorables

héroïnes des romans de chevalerie, il courait les glens

environnants pour entendre la « cornemuse de

Strathdearne », ainsi que les Highlanders appellent le

vent qui souffle à travers les allées solitaires.

Le frère Sam et le frère Sib aimaient également le

« moi » et l’« autre » de Miss Campbell ; mais il faut

avouer, cependant, que si celui-là les charmait par sa

raison, celui-ci n’était pas sans les dérouter parfois avec

ses réparties inattendues, ses échappées capricieuses au

milieu de l’azur, ses chevauchées subites dans le pays

des rêves.

Et n’était-ce pas lui qui, à la proposition des deux

frères, venait de faire une réponse si bizarre ?

« Me marier ! aurait dit « moi ». Épouser monsieur

Ursiclos ! Nous verrons cela... nous en reparlerons !

– Jamais... tant que je n’aurai pas vu le Rayon-

Vert ! » avait répondu « l’autre ».

Les frères Melvill se regardaient sans comprendre,

et, pendant que Miss Campbell s’installait sur le grand

fauteuil gothique dans l’embrasure de la fenêtre :

« Qu’entend-elle par le Rayon-Vert ? demanda le

frère Sam.

– Et pourquoi veut-elle voir ce rayon ? » répondit le

frère Sib.

Pourquoi ? On va le savoir.

III



L’article du « Morning Post »





Voici ce que les amateurs de curiosités physiques

avaient pu lire dans le Morning Post de ce jour :

« Avez-vous quelquefois observé le soleil qui se

couche sur un horizon de mer ? Oui ! sans doute.

L’avez-vous suivi jusqu’au moment où, la partie

supérieure de son disque effleurant la ligne d’eau, il va

disparaître ? C’est très probable. Mais avez-vous

remarqué le phénomène qui se produit à l’instant précis

où l’astre radieux lance son dernier rayon, si le ciel,

dégagé de brumes, est alors d’une pureté parfaite ?

Non ! peut-être. Eh bien, la première fois que vous

trouverez l’occasion – elle se présente très rarement –

de faire cette observation, ce ne sera pas, comme on

pourrait le croire, un rayon rouge qui viendra frapper la

rétine de votre œil, ce sera un rayon « vert », mais d’un

vert merveilleux, d’un vert qu’aucun peintre ne peut

obtenir sur sa palette, d’un vert dont la nature, ni dans

la teinte si variée des végétaux, ni dans la couleur des

mers les plus limpides, n’a jamais reproduit la nuance !

S’il y a du vert dans le Paradis, ce ne peut être que ce

vert-là, qui est, sans doute, le vrai vert de

l’Espérance ! »

Tel était l’article du Morning Post, le journal que

Miss Campbell tenait à la main lorsqu’elle entra dans le

hall. Cette note l’avait tout simplement passionnée.

Aussi fut-ce d’une voix enthousiaste qu’elle lut à ses

oncles les quelques lignes précitées, qui chantaient sous

une forme lyrique les beautés du Rayon-Vert.

Mais, ce que Miss Campbell ne leur dit pas, c’est

que précisément ce Rayon-Vert se rapportait à une

vieille légende, dont le sens intime lui avait échappé

jusqu’alors, légende inexpliquée entre tant d’autres,

nées au pays des Highlands, et qui affirme ceci : c’est

que ce rayon a pour vertu de faire que celui qui l’a vu

ne peut plus se tromper dans les choses de sentiment ;

c’est que son apparition détruit illusions et mensonges ;

c’est que celui qui a été assez heureux pour l’apercevoir

une fois, voit clair dans son cœur et dans celui des

autres.

Que l’on pardonne à une jeune Écossaise des

Hautes-Terres la poétique crédulité que venait de

raviver en son imagination la lecture de cet article du

Morning Post.

En entendant Miss Campbell, le frère Sam et le frère

Sib se regardèrent avec une sorte d’ahurissement, en

ouvrant de grands yeux. Jusqu’ici, ils avaient vécu sans

avoir vu le Rayon-Vert, et ils s’imaginaient qu’on

pouvait vivre sans le voir jamais. Il paraît que ce n’était

pas l’avis d’Helena, qui prétendait subordonner l’acte le

plus important de sa vie à l’observation de ce

phénomène, unique entre tous.

« Ah ! c’est là ce qu’on appelle le Rayon-Vert ? dit

le frère Sam, en remuant doucement la tête.

– Oui, répondit Miss Campbell.

– Celui que tu veux absolument voir ? dit le frère

Sib.

– Que je verrai, avec votre permission, mes oncles,

et le plus tôt possible, ne vous déplaise !

– Et ensuite, quand tu l’auras vu ?...

– Quand je l’aurai vu, nous pourrons parler de M.

Aristobulus Ursiclos. »

Le frère Sam et le frère Sib, se regardant à la

dérobée, sourirent d’un petit air entendu.

« Allons voir le Rayon-Vert, dit l’un.

– Sans perdre un instant ! » ajouta l’autre.

Miss Campbell les arrêta de la main, au moment où

ils allaient ouvrir la fenêtre du hall.

« Il faut attendre que le soleil se couche, dit-elle.

– Ce soir, alors... répondit le frère Sam.

– Que le soleil se couche sur le plus pur des

horizons, ajouta Miss Campbell.

– Eh bien, après dîner, nous irons tous les trois à la

pointe de Rosenheat... dit le frère Sib.

– Ou bien nous monterons tout simplement à la tour

du cottage, ajouta le frère Sam.

– À la pointe de Rosenheat, comme à la tour du

cottage, répondit Miss Campbell, il n’y a d’autre

horizon que celui du littoral de la Clyde. Or, c’est sur la

ligne de la mer et du ciel qu’il faut observer le soleil à

son coucher. Donc, avis à mes oncles d’avoir à me

mettre en face de cet horizon dans le plus bref délai !...

Miss Campbell parlait si sérieusement, tout en leur

adressant son plus joli sourire, que les frères Melvill ne

pouvaient résister à une mise en demeure formulée en

ces termes.

« Cela ne presse peut-être pas ?... » crut cependant

devoir faire observer le frère Sam.

Et le frère Sib vint à son aide en ajoutant :

« Nous aurons toujours le temps... »

Miss Campbell secoua gentiment la tête.

« Nous n’aurons pas toujours le temps, répondit-

elle, et cela presse, au contraire !

– Serait-ce parce que, dans l’intérêt de M.

Aristobulus Ursiclos... dit le frère Sam.

– Dont le bonheur, paraît-il, dépend de l’observation

du Rayon-Vert... dit le frère Sib.

– C’est parce que nous sommes déjà au mois d’août,

mes oncles ! répondit Miss Campbell, et que les

brouillards ne peuvent tarder à assombrir notre ciel

d’Écosse ! C’est parce qu’il convient de profiter des

belles soirées que la fin de l’été et le commencement de

l’automne nous réservent encore ! – Quand partons-

nous ? »

Il est certain que si Miss Campbell voulait

absolument voir, cette année, le Rayon-Vert. Il n’y

avait pas de temps à perdre. Se rendre immédiatement

sur quelque point du littoral écossais exposé à l’ouest,

s’y installer le plus confortablement possible, venir

chaque soir observer le coucher du soleil, puis guetter

son dernier rayon, c’était ce qu’il y avait à faire, sans

attendre même un seul jour. Peut-être alors, avec

quelque chance, Miss Campbell verrait-elle s’accomplir

son désir un peu fantaisiste, si le ciel se prêtait à

l’observation du phénomène – ce qui est rarissime –,

ainsi que le disait très justement le Morning Post.

Et il avait raison, le bien informé journal !

Tout d’abord, il s’agissait donc de chercher et de

choisir une portion de la côte occidentale, d’où le

phénomène pût être visible. Or, pour le trouver, il fallait

sortir du golfe de la Clyde.

En effet, toute cette embouchure, au large du Firth

of Clyde, est hérissée d’obstacles qui limitent le champ

de vue. Ce sont les Kyles de Bute, l’île d’Arran, les

presqu’îles de Knapdale et de Cantyre, Jura, Islay, vaste

éparpillement de roches cassées à l’époque géologique,

qui font une sorte d’archipel de toute la partie

occidentale du comté d’Argyle. Impossible de trouver

là un segment de l’horizon de mer, sur lequel le regard

puisse surprendre quelque coucher de soleil.

Donc, pour ne point quitter l’Écosse, il convenait

d’aller plus au nord ou plus au sud, devant un espace

sans bornes, et cela avant les brumeux crépuscules de

l’automne.

En quel lieu on irait, peu importait à Miss Campbell.

Côte d’Irlande, côte de France, côte de Norvège, côte

d’Espagne ou de Portugal, elle se serait indifféremment

transportée là où l’astre radieux, lorsqu’il se couche,

l’eût saluée de ses derniers rayons, et, que cela convînt

ou non aux frères Melvill, il aurait bien fallu la suivre !

Les deux oncles se hâtèrent donc de prendre la

parole, après s’être consultés du regard. Mais quel

regard, et comme il était émérillonné d’une pointe de

finesse diplomatique !

« Eh bien, ma chère Helena, dit le frère Sam, rien de

plus aisé que de te satisfaire ! Allons à Oban.

– Il est évident que nulle part on ne trouverait mieux

qu’Oban, ajouta le frère Sib.

– Va pour Oban, répondit Miss Campbell. Mais y a-

t-il un horizon de mer à Oban ?

– S’il y en a un ! s’écria le frère Sam.

– Plutôt deux qu’un ! s’écria le frère Sib.

– Eh bien, partons !

– Dans trois jours, dit l’un des oncles.

– Dans deux jours, dit l’autre, qui jugea opportun de

faire cette légère concession.

– Non, dès demain, répondit Miss Campbell, en se

levant, au moment où sonnait la cloche du dîner.

– Demain... oui... demain ! ajouta le frère Sam.

– Nous voudrions y être déjà ! » répliqua le frère

Sib.

Ils disaient vrai. Et pourquoi cette hâte ? C’est que

Aristobulus Ursiclos était précisément en villégiature à

Oban depuis une quinzaine de jours. C’est que Miss

Campbell, qui l’ignorait, se trouverait là en présence de

ce jeune homme, choisi parmi les plus savants, et, ce

dont les frères Melvill ne se doutaient guère, parmi les

plus ennuyeux. C’est que, pensaient les deux malins

personnages, Miss Campbell, après s’être inutilement

fatigué la vue à observer des couchers de soleil,

renoncerait à sa fantaisie et finirait par mettre sa main

dans la main de son fiancé. D’ailleurs, Helena l’eût-elle

soupçonné, qu’elle fût partie quand même. La présence

d’Aristobulus Ursiclos n’était point pour la gêner.

« Bet !

– Beth !

– Bess !

– Betsey !

– Betty ! »

La série de ces noms retentit à nouveau dans le hall ;

mais cette fois dame Bess parut et reçut ordre d’être

prête, dès le lendemain, pour un départ immédiat.

Il fallait se hâter, en effet. Le baromètre, qui se

trouvait au-dessus de trente pouces et trois dixièmes

(769 mm), promettait un beau temps de quelque durée.

En partant le lendemain matin, on arriverait encore

d’assez bonne heure à Oban pour observer le coucher

du soleil.

Naturellement, pendant cette journée, dame Bess et

Partridge furent des plus occupés en vue de ce départ.

Les quarante-sept clefs de la femme de charge

cliquetèrent dans la poche de sa jupe, comme les grelots

d’une mule espagnole. Que d’armoires, que de tiroirs à

ouvrir et surtout à fermer ! Peut-être le cottage

d’Helensburgh resterait-il longtemps vide ? Ne fallait-il

pas compter avec les caprices de Miss Campbell ? Et

s’il plaisait à cette charmante personne de courir après

son Rayon-Vert ? Et si ce Rayon-Vert mettait quelque

coquetterie à se cacher ? Et si les horizons d’Oban

n’offraient pas toute la pureté nécessaire à ce genre

d’observation ? Et s’il fallait chercher un autre poste

astronomique sur un littoral plus méridional de

l’Écosse, de l’Angleterre ou de l’Irlande, voire du

continent ! On partait le lendemain, c’était convenu,

mais quand reviendrait-on au cottage ? Dans un mois,

dans six, dans un an, dans dix ans ?

« Et pourquoi cette idée de voir le Rayon-Vert ?

demandait dame Bess, que Partridge aidait de son

mieux.

– Je ne sais, répondait Partridge, mais cela doit avoir

son importance, et notre jeune maîtresse ne fait rien

sans raison, vous le savez de reste, mavourneen. »

Mavourneen est une expression dont on se sert

volontiers en Écosse, – quelque chose comme

l’équivalent de « ma chère » en France, et il ne

déplaisait point à l’excellente femme de charge d’être

appelée de ce nom par le brave Écossais.

« Partridge, répondit-elle, je crois comme vous que

cette fantaisie de Miss Campbell, dont on ne se doutait

guère, pourrait bien cacher quelque pensée secrète.

– Laquelle ?

– Eh ! qui sait ? sinon un refus, du moins un

ajournement aux projets de ses oncles !

– En vérité, reprit Partridge, je ne sais pourquoi

MM. Melvill se sont si fort entichés de ce M. Ursiclos !

Est-ce bien le mari qui convient à notre demoiselle ?

– Soyez certain, Partridge, répliqua dame Bess, que

s’il ne lui convient qu’à demi, elle ne l’épousera pas du

tout. Elle dira un joli non à ses oncles, en leur mettant

un baiser sur chaque joue, et ses oncles seront tout

surpris d’avoir pu penser un instant à ce prétendu, dont

les prétentions ne me vont guère !

– Ni à moi, mavourneen !

– Voyez-vous, Partridge, le cœur de Miss Campbell

est comme ce tiroir, bien fermé sous sa serrure de

sûreté. Elle seule en a la clef, et pour l’ouvrir, il faut

qu’elle la donne...

– Ou qu’on la lui prenne ! ajouta Partridge en

souriant d’un ton approbatif.

– On ne la lui prendra pas, à moins qu’elle ne

veuille la laisser prendre ! répondit dame Bess, et que le

vent emporte ma coiffe sur la pointe du clocher de

Saint-Mungo, si jamais notre jeune demoiselle épouse

ce M. Ursiclos !

– Un Méridional ! s’écria Partridge, un Southern,

qui, s’il est né en Écosse, a toujours vécu au sud de la

Tweed ! »

Dame Bess secoua la tête. Ces deux Highlanders

s’entendaient bien. C’est à peine si, pour eux, les

Basses-Terres faisaient partie de leur vieille Calédonie,

en dépit de tous les traités de l’Union. Allons,

décidément, ils n’étaient point partisans du mariage

projeté. Ils espéraient mieux pour Miss Campbell. Si les

convenances s’y trouvaient, les convenances ne

semblaient pas leur suffire.

« Ah ! Partridge, reprit dame Bess, les vieux usages

des montagnards étaient encore les meilleurs, et, avec la

coutume de nos anciens clans, je pense que les mariages

assuraient plus de bonheur jadis qu’ils n’en donnent

aujourd’hui !

– Vous n’avez jamais rien dit de plus vrai,

mavourneen ! répondit gravement Partridge. Alors, on

cherchait un peu plus du côté du cœur, et beaucoup

moins du côté de la bourse ! L’argent, c’est bien, sans

doute, mais l’affection, c’est mieux !

– Oui, Partridge, et, par-dessus tout, on voulait se

bien connaître avant de s’épouser ! Vous rappelez-vous

ce qui se passait à la foire de Saint-Olla, à Kirkwall ?

Pendant tout le temps qu’elle durait, depuis le

commencement du mois d’août, les jeunes gens

s’associaient par couples, et ces couples, on les appelait

« frère et sœur du premier août ! » Frère et sœur, cela

ne vous prépare-t-il pas tout doucement à devenir mari

et femme ? Et tenez, nous voici précisément au jour où

s’ouvrait autrefois la foire de Saint-Olla, que Dieu

ramène !

– Puisse-t-il vous entendre ! répondit Partridge. M.

Sam et M. Sib, eux-mêmes, s’ils eussent été associés à

quelque gentille Écossaise, n’auraient point échappé au

sort commun, et Miss Campbell compterait maintenant

deux tantes de plus dans la famille !

– J’en conviens, Partridge, répondit dame Bess,

mais essayez d’associer aujourd’hui Miss Campbell

avec M. Ursiclos, et que la Clyde remonte

d’Helensburgh à Glasgow, si leur association n’est pas

rompue dans la huitaine ! »

Sans insister sur les inconvénients que pouvait offrir

cette familiarité, autorisée par les usages de Kirkwall,

qui ont disparu d’ailleurs, il faut se borner à dire que les

faits auraient peut-être donné raison à dame Bess. Mais,

enfin, Miss Campbell et Aristobulus Ursiclos n’étaient

point frère et sœur du premier août, et si leur mariage se

faisait jamais, les fiancés n’auraient pas été à même de

se connaître, comme s’ils eussent passé par les épreuves

de la foire de Saint-Olla !

Quoi qu’il en soit, les foires sont instituées pour les

affaires, non pour les mariages. Il faut donc laisser à

leurs regrets dame Bess et Partridge, qui, tout en

causant, ne perdaient pas une minute.

Le départ était décidé. Le lieu de villégiature avait

été choisi. Dans les journaux du high-life, à la rubrique

« déplacements et villégiature », les deux frères Melvill

et Miss Campbell allaient figurer, dès le lendemain,

pour la station balnéaire d’Oban. Mais comment

s’opérerait ce déplacement ? C’était la question à

résoudre.

Deux voies différentes permettent de se rendre à

cette petite ville, qui est située sur le détroit de Mull, à

quelque cent milles dans le nord-ouest de Glasgow.

La première est une route terrestre. On se rend à

Bowling, puis, par Dumbarton et la rive droite de la

Leven, on touche à Balloch, extrémité du Lomond ; on

traverse le plus beau des lacs d’Écosse, avec sa

trentaine d’îles, entre ses rives historiques, emplies du

souvenir des Mac-Gregor et des Mac-Farlane, en plein

pays de Rob-Roy et de Robert Bruce ; on arrive à

Dalmaly ; de là, par une route qui circule au flanc des

montagnes, le plus souvent à mi-côte, dominant des

torrents ou des fiords, à travers ces premiers ressauts de

la chaîne des Grampians au milieu des glens couverts

de bruyères, accidentés de sapins, de chênes, de

mélèzes et de bouleaux, le touriste émerveillé descend

sur Oban, dont le littoral n’a rien à envier aux plus

pittoresques de tout l’Atlantique.

C’est là une excursion charmante, que tout voyageur

en Écosse a faite ou doit faire ; mais d’horizon de mer,

il n’y en a point sur ce parcours. Aussi les frères

Melvill, qui proposèrent à Miss Campbell de la prendre,

en furent-ils pour leur proposition.

La seconde route est à la fois fluviale et maritime.

Descendre la Clyde jusqu’au golfe auquel elle a donné

son nom, naviguer entre les îles et les îlots, qui font de

ce capricieux archipel comme une énorme main de

squelette, appliquée sur cette portion de l’Océan, puis

remonter par la droite de cette main jusqu’au port

d’Oban, c’était là de quoi tenter Miss Campbell, pour

qui l’adorable pays du lac Lomond et du lac Katrine

n’avait plus de secret. D’ailleurs, à travers l’entre-deux

des îles, au lointain des détroits et des golfes, il y avait

des échappées de vue vers l’ouest ; le périmètre s’y

accusait par une ligne d’eau. Eh bien, au coucher du

soleil, pendant la dernière heure de cette traversée, si

aucune brume ne voilait l’horizon, serait-il donc

impossible d’apercevoir ce Rayon-Vert, dont la

projection dure à peine un cinquième de seconde ?

« Vous comprenez, oncle Sam, dit Miss Campbell,

vous comprenez, oncle Sib, il ne faut qu’un instant !

Donc, si j’ai vu ce que je veux voir, le voyage est fini,

et il est inutile d’aller s’installer à Oban. »

Voilà précisément ce qui ne faisait pas l’affaire des

frères Melvill. Ils voulaient s’installer quelque temps à

Oban – on sait pourquoi –, et ne tenaient point à ce

qu’une trop prompte apparition du phénomène

dérangeât leurs projets.

Néanmoins, comme Miss Campbell avait voix

prépondérante au chapitre et qu’elle vota pour la route

maritime, celle-ci fut choisie de préférence à la route

terrestre.

« Au diable ce Rayon-Vert ! dit le frère Sam,

lorsque Helena eut quitté le hall.

– Et ceux qui l’ont imaginé ! » répondit le frère Sib.

IV



En descendant la Clyde





Le lendemain, 2 août, à la première heure, Miss

Campbell, accompagnée des frères Melvill, suivie de

Partridge et de dame Bess, montait dans le train à la

station du railway d’Helensburgh. Il fallait aller prendre

à Glasgow le bateau à vapeur qui, dans son service

quotidien de la métropole à Oban, ne fait point escale à

ce point de la côte.

À sept heures, le train déposait les cinq voyageurs à

la gare d’arrivée de Glasgow, et une voiture les

conduisait à Broomielaw Bridge.

Là, le steamer Columbia attendait ses passagers ; de

ses deux cheminées s’échappait une fumée noire, qui se

mêlait aux brumes encore épaisses de la Clyde ; mais

toutes ces vapeurs matinales commençaient à se

résoudre, et le disque plombé du soleil se nuançait déjà

de quelques teintes d’or. C’était le début d’une belle

journée.

Miss Campbell et ses compagnons, après que leurs

bagages eurent été mis à bord, s’embarquèrent aussitôt.

En ce moment, la cloche envoyait aux retardataires

son troisième et dernier appel. Puis, le mécanicien

balança sa machine, les palettes des roues, mues en

avant, en arrière, soulevèrent de gros bouillons

jaunâtres, un long coup de sifflet retentit, les amarres

furent larguées, et le Columbia prit rapidement le fil du

courant.

Dans le Royaume-Uni, les touristes auraient

mauvaise grâce à se plaindre. Ce sont de magnifiques

bâtiments que les compagnies de transport mettent

partout à leur disposition. Il n’est si mince cours d’eau,

si petit lac, si infime golfe, qui ne soit sillonné chaque

jour d’élégants bateaux à vapeur. Rien d’étonnant,

donc, à ce que la Clyde soit des plus favorisées sous ce

rapport. Aussi, le long de Broomielaw Street, aux cales

du Steamboat Quay, les steamers, leurs tambours peints

des plus vives couleurs, où l’or le dispute au cinabre,

stationnent-ils en grand nombre, toujours fumant, prêts

à partir en toutes directions.

Le Columbia ne faisait point exception à la règle.

Très long, très effilé de l’avant, très fin dans ses lignes

d’eau, pourvu d’une machine puissante actionnant des

roues d’un large diamètre, c’était un bateau de grande

marche. À l’intérieur, tout le confort possible dans ses

salons et ses salles à manger ; sur le pont, un vaste

spardeck, abrité d’une tente aux légers lambrequins,

avec des bancs et des sièges aux coussins moelleux, –

véritable terrasse, entourée d’une élégante rambarde,

sur laquelle les passagers se trouvaient en belle vue et

en bon air.

Les voyageurs ne manquaient pas. Ils venaient un

peu de partout, aussi bien de l’Écosse que de

l’Angleterre. Ce mois d’août est par excellence le mois

des excursions. Entre toutes, celles de la Clyde et des

Hébrides sont particulièrement recherchées. Il y avait là

de ces familles au grand complet, dont l’union avait été

généreusement bénie du ciel ; des jeunes filles très

gaies, des jeunes gens plus calmes, des enfants habitués

déjà aux surprises du tourisme ; puis, des pasteurs,

toujours fort nombreux à bord des steamers, le haut

chapeau de soie sur la tête, la longue redingote noire à

collet droit, le liséré de la cravate blanche au châle du

gilet ; puis, plusieurs fermiers, coiffés de la toque

écossaise, et rappelant par leurs allures un peu lourdes

les anciens « Bonnet-lairds » d’il y a quelque soixante

ans ; enfin, une demi-douzaine d’étrangers, de ces

Allemands qui ne perdent rien de leur poids, même au

dehors de l’Allemagne, et deux ou trois de ces Français

que n’abandonne jamais leur amabilité géniale, même

hors de France.

Si Miss Campbell eût ressemblé à la plupart de ses

compatriotes, qui s’asseyent en quelque coin, dès

qu’elles sont embarquées, et ne bougent de tout le

voyage, elle n’aurait vu des rives de la Clyde que ce qui

serait passé devant ses yeux, sans même remuer la tête.

Mais elle aimait à aller, à venir, tantôt à l’arrière du

steamer, tantôt à l’avant, regardant les villes, bourgs,

villages, hameaux, dont ces rives sont incessamment

semées. D’où cette conséquence, que le frère Sam et le

frère Sib, qui l’accompagnaient, lui répondant,

approuvant ses observations, confirmant ses remarques,

ne devaient pas prendre une heure de repos entre

Glasgow et Oban. D’ailleurs, ils ne songeaient point à

s’en plaindre, cela rentrait dans leur fonction de gardes-

du-corps, et ils suivaient d’instinct, en échangeant

quelques bonnes prises qui les maintenaient en belle

humeur.

Dame Bess et Partridge, ayant pris place à la partie

antérieure du spardeck, causaient amicalement du

temps passé, des usages perdus, des vieux clans en

désorganisation. Où étaient ces siècles d’autrefois à

jamais regrettables ? À cette époque, les purs horizons

de la Clyde ne disparaissaient pas derrière

l’expectoration carbonifère des usines, ses rives ne

retentissaient pas du coup sourd des marteaux-pilons,

ses eaux calmes ne se troublaient jamais sous l’effort de

quelques milliers de chevaux-vapeur !

« Ce temps reviendra, et peut-être plus tôt qu’on ne

le pense ! dit dame Bess d’un ton convaincu.

– Je l’espère, répondit gravement Partridge, et avec

lui nous reverrons les vieilles coutumes de nos

ancêtres ! »

Cependant les bords de la Clyde se déplaçaient

rapidement de l’avant à l’arrière du Columbia, comme

les sites d’un panorama mouvant. À droite, se

montrèrent le village de Patrick, sur l’embouchure du

Kelvin, et les vastes docks, destinés à la construction

des navires en fer, qui font vis-à-vis à ceux de Govan,

situés sur la rive opposée. Que de bruits de ferraille, que

de volutes de fumée et de vapeur, si déplaisants aux

oreilles et aux yeux de Partridge et de sa compagne !

Mais tout ce fracas industriel, tout ce brouillard de

charbon, allait cesser peu à peu. À la place des

chantiers, des cales couvertes, des hautes cheminées de

fabriques, de ces gigantesques échafaudages de fer, qui

ressemblent aux cages d’une ménagerie de

mastodontes, apparurent de coquettes habitations, des

cottages enfouis sous les arbres, des villas de type

anglo-saxon, dispersées sur les collines vertes. C’était

comme une succession ininterrompue de maisons de

campagne et de châteaux, qui se déroulait d’une cité à

l’autre.

Après l’ancien bourg royal de Renfrew, situé sur la

gauche du fleuve, les collines boisées de Kilpatrick se

profilèrent, à droite, au-dessus du village de ce nom,

devant lequel un Irlandais ne peut passer sans se

découvrir : là est né saint Patrice, le protecteur de

l’Irlande.

La Clyde, de fleuve qu’elle avait été jusqu’alors,

commençait à devenir un véritable bras de mer. Dame

Bess et Partridge saluèrent les ruines de Dunglas-

Castle, qui rappellent quelques vieux souvenirs de

l’histoire d’Écosse ; mais leurs yeux se détournèrent de

l’obélisque, élevé en l’honneur de Harry Bell,

l’inventeur du premier bateau mécanique, dont les roues

troublèrent ces eaux paisibles.

Quelques milles plus loin, les touristes, leur Murray

à la main, contemplaient le château de Dumbarton, qui

se dresse à plus de cinq cents pieds sur son rocher

basaltique. Des deux cônes de son sommet, le plus

élevé porte encore le nom de « Trône de Wallace », l’un

des héros des luttes de l’indépendance.

À ce moment, un gentleman, du haut de la passerelle

– sans que personne l’en eût prié, mais aussi sans que

personne songeât à le trouver mauvais – crut devoir

faire une petite conférence historique pour l’instruction

de ses compagnons de voyage. Une demi-heure après, il

n’était plus permis à un seul passager du Columbia, à

moins d’être sourd, d’ignorer que, très probablement,

les Romains avaient fortifié Dumbarton ; que ce rocher

historique se transforma en forteresse royale au

commencement du XIIIe siècle ; que, sous le bénéfice

du pacte de l’Union, il compte parmi les quatre places

du royaume d’Écosse qui ne peuvent être démantelées ;

que, de ce port, Marie Stuart, en 1548, partit pour la

France, dont son mariage avec François II allait la faire

« reine d’un jour » ; que là, enfin, Napoléon avait dû

être renfermé, en 1815, avant que le ministère

Castlereagh n’eût résolu de l’emprisonner à Sainte-

Hélène.

« Voilà qui est fort instructif, dit le frère Sam.

– Instructif et intéressant, répondit le frère Sib. Ce

gentleman mérite tous nos éloges ! »

Et, de fait, les deux oncles n’avaient pas cru devoir

perdre un seul mot de la conférence. Aussi accordèrent-

ils quelques marques de satisfaction au professeur

improvisé.

Miss Campbell, absorbée dans ses réflexions,

n’avait rien entendu de cette leçon d’histoire courante.

Cela, en ce moment du moins, n’était point pour

l’intéresser. Elle ne donna même pas un regard, sur la

droite du fleuve, aux ruines du château de Cardross, où

mourut Robert Bruce. Un horizon de mer, voilà ce que

cherchaient vainement ses yeux ; mais ils ne pouvaient

l’apercevoir avant que le Columbia se fût dégagé de

cette succession de rives, de promontoires et de coteaux

qui limitent le golfe de Clyde. D’ailleurs, le steamer

passait alors devant la bourgade d’Helensburgh. Port-

Glasgow, les restes du château de Newark, la presqu’île

de Rosenheat, c’était ce que la jeune châtelaine voyait

chaque jour des fenêtres de son cottage. Aussi se

demandait-elle si le steamer ne naviguait pas sur les

capricieux cours d’eau du parc.

Et plus loin, pourquoi sa pensée aurait-elle été se

perdre au milieu des centaines de navires qui se

pressaient dans les bassins de Greenock, à

l’embouchure du fleuve ? Que lui importait que

l’immortel Watt fût né dans cette ville de quarante mille

habitants, qui est comme l’antichambre industrielle et

commerciale de Glasgow ? Pourquoi, trois milles au-

delà, eût-elle arrêté ses regards sur le village de

Gourock à gauche, sur le village de Dunoon à droite,

sur les fiords dentelés et sinueux, qui mordent si

profondément les cordons littoraux du comté d’Argyle,

échancré comme une côte de Norvège ?

Non ! Miss Campbell cherchait impatiemment des

yeux la tour en ruine de Leven. S’attendait-elle à y voir

apparaître quelque lutin ? Pas le moins du monde ; mais

elle voulait être la première à signaler le phare de

Clock, qui éclaire la sortie du Firth of Clyde.

Le phare apparut enfin, comme une gigantesque

lampe, au tournant de la rive.

« Clock, oncle Sam, dit-elle, Clock, Clock !

– Oui, Clock ! répondit le frère Sam, avec la

précision d’un écho des Highlands.

– La mer, oncle Sib !

– La mer, en effet, répondit le frère Sib.

– Que cela est beau ! » répétèrent les deux oncles.

On aurait pu croire qu’ils la voyaient pour la

première fois !

Il n’y avait pas d’erreur possible : à l’ouvert du

golfe, c’était bien un horizon de mer.

Cependant le soleil n’avait pas encore dépassé le

milieu de sa course diurne. Sous le cinquante-sixième

parallèle, sept heures, au moins, devaient donc

s’écouler avant qu’il ne disparût sous les flots, – sept

heures d’impatience pour Miss Campbell ! D’ailleurs

cet horizon se dessinait dans le sud-ouest, c’est-à-dire

sur un segment d’arc que l’astre radieux n’effleure qu’à

l’époque du solstice d’hiver. Ce n’était donc pas là qu’il

fallait chercher l’apparition du phénomène. Ce serait

plus à l’ouest, et même un peu au nord, puisque les

premiers jours du mois d’août précèdent de six

semaines l’équinoxe de septembre.

Mais peu importait. C’était la mer, qui se

développait maintenant devant le regard de Miss

Campbell. À travers l’entre-deux des îles Cumbray, au-

delà de la grande île de Bute, dont le profil

s’adoucissait d’une estompe légère, au-delà des petites

crêtes d’Aisla-Craig et des montagnes d’Arran, la ligne

du ciel et de l’eau se traçait, au large, avec la netteté

d’un trait fait au tire-ligne.

Miss Campbell l’observait, tout entière à sa pensée,

sans prononcer une parole. Debout sur la passerelle,

immobile, le soleil lui faisait à ses pieds une ombre très

raccourcie. Elle semblait mesurer la longueur de l’arc,

qui le séparait encore du point où son disque éclatant

irait se tremper dans les eaux de l’archipel hébridique...

Pourvu qu’à ce moment le ciel, si pur alors, ne fût pas

obscurci de vapeurs crépusculaires !

Une voix tira la jeune rêveuse de sa rêverie.

« Il est l’heure, dit le frère Sib.

– L’heure ? quelle heure, mes oncles ?

– L’heure du déjeuner, dit le frère Sam.

– Allons déjeuner ! » répondit Miss Campbell.

V



D’un bateau à l’autre





Après le repas, demi-froid, demi-chaud – un

excellent déjeuner à la mode anglaise, qui fut servi dans

le « dining-room » du Columbia –, Miss Campbell et

les frères Melvill remontèrent sur le pont.

Helena ne put retenir un cri de désappointement,

lorsqu’elle eut repris sa place sur le spardeck.

« Et mon horizon ! » dit-elle.

Il faut bien en convenir, son horizon n’était plus là.

Il avait disparu depuis quelques minutes. Le steamer,

cap au nord, remontait en ce moment le long détroit des

Kyles of Bute.

« C’est mal, cela, oncle Sam ! dit Miss Campbell,

avec une petite moue de reproche.

– Mais, ma chère fille...

– Je m’en souviendrai, oncle Sib ! »

Les deux frères ne savaient que répondre, et

pourtant, on ne pouvait s’en prendre à eux si le

Columbia, après avoir modifié sa direction, pointait

alors dans le nord-ouest.

En effet, il y a deux routes très différentes pour aller

de Glasgow à Oban par mer.

L’une – celle que n’avait pas suivie le Columbia –

est la plus longue. Après avoir fait escale à Rothesay, le

chef-lieu de l’île de Bute, dominée par son vieux

château du XIe siècle, encadrée à l’ouest de hauts glens

qui la défendent des mauvais vents du large, le steamer

peut continuer à descendre le golfe de Clyde, puis

longer le littoral est de l’île, passer en vue de la grande

et de la petite Cumbray, et s’avancer en cette direction

jusqu’à la partie méridionale de l’île d’Arran, qui

appartient presque tout entière au duc d’Hamilton,

depuis la base de ses roches jusqu’à la cime du

Goatfell, à près de huit cents mètres au-dessus du

niveau de la mer. Alors le timonier donne un coup de

barre, la ligne de foi du compas est mise au rhumb de

l’ouest, on double l’île d’Arran, on tourne le grand

doigt de la presqu’île de Cantyre, on en remonte la côte

occidentale, on s’enfonce dans le Gigha-passage, à

travers le détroit du Sund, creusé entre les îles d’Islay et

de Jura, et on arrive à ce secteur largement ouvert du

Firth of Lorn, dont l’angle rétréci va se fermer un peu

au-dessus d’Oban.

En somme, si Miss Campbell avait quelque raison

de se plaindre que le Columbia n’eût pas pris cette

route, peut-être aussi les deux oncles auraient-ils lieu de

le regretter. En effet, en longeant le littoral d’Islay, à

leurs yeux serait apparue cette ancienne résidence des

Mac Donald, qui, au début du XVIIe siècle, vaincus et

chassés, durent céder la place aux Campbell. Devant le

théâtre d’un fait historique qui les touchait de si près,

les frères Melvill, sans parler de dame Bess et de

Partridge, eussent senti battre leur cœur à l’unisson.

Quant à Miss Campbell, cet horizon tant regretté se

fût dessiné plus longtemps à ses regards. En effet,

depuis la pointe d’Arran jusqu’au promontoire de

Cantyre, c’est la mer au sud ; depuis le Mull de Cantyre

jusqu’à l’extrémité d’Islay, c’est la mer à l’ouest, c’est-

à-dire cette immensité liquide que la côte américaine

limite seule à trois mille milles de là.

Mais cette route est longue, quelquefois pénible,

sinon dangereuse, et il a fallu compter avec ceux des

touristes qu’effrayent les éventualités, d’une traversée,

souvent inclémente, lorsqu’il faut refouler une houle un

peu forte dans ces parages des Hébrides.

Aussi les ingénieurs – Lesseps au petit pied – ont-ils

eu la pensée de faire une île de cette presqu’île de

Cantyre. Grâce à leurs travaux, le canal de Crinan a été

creusé dans sa partie nord ; il abrège le voyage de deux

cents milles au moins, et il ne faut pas plus de trois à

quatre heures pour le franchir.

C’est par cette voie que le Columbia allait achever

la traversée de Glasgow à Oban, entre les lochs et les

détroits, n’ayant d’autres aspects que des grèves, des

forêts, des montagnes. De tous les passagers, Miss

Campbell, sans doute, fut la seule à regretter l’autre

itinéraire ; mais il lui fallut bien se résigner. D’ailleurs,

cet horizon de mer, ne devait-elle pas le retrouver un

peu au-delà du canal de Crinan, quelques heures plus

tard, et bien avant que le soleil n’eût été l’effleurer de

son disque ?

Au moment où les touristes, qui s’étaient attardés au

« dining-room », remontaient sur le pont, le Columbia

rasait, à l’entrée du loch Ridden, la petite île

d’Elbangreig, dernière forteresse où se réfugia le duc

d’Argyle, avant que ce héros, écrasé dans la lutte pour

l’affranchissement politique et religieux de l’Écosse,

n’allât à Édimbourg porter sa tête au couteau de la

guillotine écossaise. Puis, le steamer revint au sud,

descendit le détroit de Bute, au milieu de cet admirable

panorama d’îles arides ou boisées, dont une légère

brume estompait les rudes profils. Enfin, après avoir

doublé le cap Ardlamont, il reprit la direction vers le

nord, à travers le loch Fyne, laissa à gauche le village

d’East-Tarbert sur la côte de Cantyre, rangea le cap

Ardrishaig et atteignit, au bourg de Lochgilphead,

l’entrée du canal de Crinan.

En cet endroit, il fallut abandonner le Columbia,

trop grand pour la navigation du canal. Cette percée,

dont les pentes sont rachetées par quinze écluses, ne

peut admettre, pendant ses neuf milles de longueur, que

d’étroits bâtiments d’un faible tirant d’eau.

Un petit bateau à vapeur, le Linnet, attendait les

passagers du Columbia. Le transbordement s’opéra en

quelques minutes. Chacun s’installa, peu à l’aise, sur le

spardeck du steamer ; puis, le Linnet fila rapidement

entre les bords du canal, pendant qu’un « bagpiper », un

joueur de cornemuse, vêtu du costume national, faisait

résonner son instrument. Rien de mélancolique comme

ces chants bizarres, soutenus par la basse monotone de

trois bourdons, dont le développement n’emploie que

les intervalles d’une gamme majeure, à laquelle manque

la sensible, comme dans les vieux airs des siècles

passés.

Une charmante traversée que celle de ce canal,

tantôt percé entre de hautes berges, tantôt accroché au

flanc d’une colline couverte de bruyères, ici

s’allongeant en pleine campagne, là contenu entre les

étroits murs des biefs. Il y a quelque temps d’arrêt dans

les sas. Tandis que les pontonniers éclusent rapidement

le bateau, les jeunes gens, les jeunes filles, les enfants

du pays, viennent poliment offrir aux touristes du lait

fraîchement tiré, parlant cet idiome gaélique dont les

Celtes se servaient jadis, – langage souvent

incompréhensible, même aux Anglais.

Six heures après – il y avait eu un retard de deux

heures à une écluse qui fonctionnait mal –, les

hameaux, les fermes de cette région un peu triste, les

immenses marais de l’Add, qui s’étendent sur la droite

du canal, avaient été dépassés, Le Linnet s’arrêtait un

peu après le village de Ballanoch. Un second

transbordement s’opérait. Les passagers du Columbia,

devenus les passagers du Glengarry, remontaient dans

le nord-ouest pour sortir de la baie de Crinan et doubler

la pointe sur laquelle s’élève l’ancien château féodal de

Duntroon-Castle.

Depuis l’échappée entrevue au tournant de l’île de

Bute, la ligne de mer n’avait pas encore reparu.

On devine aisément ce que devait être l’impatience

de Miss Campbell. Sur ces eaux bornées de toutes parts,

elle aurait pu se croire en pleine Écosse, dans la région

des lacs, au milieu du pays de Rob-Roy. Partout des îles

pittoresques, avec leurs molles ondulations, leurs plants

de bouleaux et de mélèzes.

Enfin le Glengarry dépassa la pointe nord de l’île

Jura, et la mer se montra jusqu’à la base du ciel, entre

cette pointe et l’îlot de Scarba, qui s’en détache.

« La voilà, ma chère Helena ! dit le frère Sam, dont

la main se tendit vers l’ouest.

– Ce n’était pas notre faute, ajouta le frère Sib, si ces

maudites îles, que le vieux Nick confonde, l’ont un

instant cachée à tes yeux !

– Vous êtes tout pardonnés, mes oncles, répondit

Miss Campbell, mais que ceci ne nous arrive plus ! »

VI



Le gouffre de Corryvrekan





Il était alors six heures du soir. Le soleil n’avait

encore parcouru que les quatre cinquièmes de sa course.

Très certainement, le Glengarry serait arrivé à Oban,

avant que l’astre du jour ne se fût couché dans les eaux

de l’Atlantique. Miss Campbell était donc fondée à

croire que ses vœux seraient comblés ce soir même. En

effet, le ciel, sans nuages ni vapeurs, semblait fait

exprès pour l’observation du phénomène, et l’horizon

de mer devait rester visible entre les îles Oronsay,

Colonsay, Mull, pendant cette dernière partie de la

traversée.

Mais un incident très imprévu allait quelque peu

retarder la marche du steamer.

Miss Campbell, possédée par son idée fixe,

immobile à la même place, ne perdait pas de vue la

ligne circulaire, qui se tendait entre les deux îles. À

l’affleurement du ciel, la réverbération dessinait un

triangle d’argent, dont les dernières nuances venaient

mourir au flanc du Glengarry.

Sans doute Miss Campbell était la seule à bord dont

les regards fussent obstinément fixés sur cette partie de

l’horizon ; aussi fut-elle la seule qui remarqua combien

la mer semblait être agitée entre la pointe et l’île

Scarba. En même temps, un bruit lointain de lames

entrechoquées arrivait jusqu’à elle. Cependant, c’était à

peine si la brise soulevait quelques rides sur les eaux

presque visqueuses, tant elles étaient calmes, que

coupait l’étrave du steamer.

« D’où viennent donc ce trouble et ce bruit ? »

demanda Miss Campbell, en s’adressant à ses oncles.

Les frères Melvill eussent été fort empêchés de lui

répondre, car ils ne comprenaient pas plus qu’elle ce

qui se passait de là, à trois milles, dans l’étroite passe.

Miss Campbell, s’adressant alors au capitaine du

Glengarry, qui se promenait sur la passerelle, lui

demanda qu’elle était la cause de ce fracas des eaux et

de leur agitation.

« Un simple phénomène de marée, répondit le

capitaine. Ce que vous entendez, c’est le bruit du

gouffre de Corryvrekan.

– Mais le temps est magnifique, fit observer Miss

Campbell, et c’est à peine si la brise se fait sentir !

– Aussi ce phénomène ne dépend-il point du temps,

répondit le capitaine. C’est un effet de la mer montante,

qui, au sortir du Jura-Sund, ne trouve d’issue qu’entre

les deux îles, de Jura et de Scarba. De là vient que le

flot s’y précipite avec une violence extrême, et il serait

fort dangereux à une embarcation de petit tonnage de

s’y aventurer. »

Le gouffre de Corryvrekan, justement redouté dans

ces parages, est cité comme l’un des plus curieux

endroits de l’archipel des Hébrides. Peut-être pourrait-

on le comparer au raz de Sein, formé par le

rétrécissement de la mer entre la chaussée de ce nom et

la baie des Trépassés, sur la côte de Bretagne, et au raz

Blanchart, à travers lequel se déversent les eaux de la

Manche, entre Aurigny et la terre de Cherbourg. La

légende affirme qu’il doit son nom à un prince

scandinave, dont le navire y périt dans les temps

celtiques. En réalité, c’est un passage dangereux, où

bien des bâtiments ont été entraînés à leur perte, et qui,

pour la mauvaise réputation de ses courants peut le

disputer au sinistre Maelstrom des côtes de Norvège.

Cependant Miss Campbell ne cessait de regarder les

violentes fluctuations de ce raz, lorsque son attention

fut plus particulièrement attirée sur un point du détroit.

Là, on aurait pu croire qu’un roc émergeait au milieu de

la passe, si sa masse ne se fût élevée et abaissée avec

les ondulations de la houle.

« Voyez, voyez, capitaine, dit Miss Campbell, si ce

n’est pas un rocher, qu’est-ce donc ?

– En effet, répondit le capitaine, ce ne peut être

qu’une épave, entraînée par les courants, ou plutôt... »

Et prenant sa lunette :

« Une embarcation ! s’écria-t-il.

– Une embarcation ! répondit Miss Campbell.

– Oui !... Je ne me trompe pas !... Une chaloupe en

perdition sur les eaux du Corryvrekan ! »

À ces paroles du capitaine, les passagers s’étaient

aussitôt portés sur la passerelle. Ils regardaient dans la

direction du gouffre. Qu’une embarcation eût été

entraînée dans la passe, il n’y avait plus aucun doute

possible. Prise par les courants de la marée montante,

engagée dans l’attraction des remous, elle courait à une

perte certaine.

Tous les regards étaient fixés sur ce point du

gouffre, à quatre ou cinq milles du Glengarry.

« Ce n’est probablement qu’une chaloupe en dérive,

fit observer un des passagers.

– Mais non ! j’aperçois un homme, répondit un

autre.

– Un homme... deux hommes ! » s’écria Partridge,

qui était venu se placer près de Miss Campbell.

En effet, il y avait là deux hommes. Ils n’étaient

plus maîtres de cette embarcation. Avec le peu de brise

qui venait de terre, leur voile n’aurait pu les tirer des

remous, et les avirons eussent été impuissants à les

rejeter hors de l’attraction du Corryvrekan.

« Capitaine ! s’écria Miss Campbell, nous ne

pouvons laisser périr ces malheureux !... Ils sont perdus,

si on les abandonne à eux-mêmes !... Il faut aller à leur

secours !... Il le faut !... »

Tous à bord avaient la même pensée, et tous

attendaient la réponse du capitaine.

« Le Glengarry, dit celui-ci, ne peut s’aventurer

jusqu’au milieu du Corryvrekan ! Mais, peut-être, en se

rapprochant, arriverait-il à portée de cette chaloupe ! »

Et, se retournant vers les passagers, il semblait leur

demander un signe d’approbation.

Miss Campbell alla vers lui.

« Il le faut, capitaine, il le faut !... s’écria-t-elle

d’une voix ardente. Mes compagnons de voyage le

voudront comme moi !... Il s’agit de la vie de deux

hommes, que vous pourrez peut-être sauver... Oh !

capitaine !... Je vous en prie !...

– Oui !... oui ! » s’écrièrent quelques-uns des

passagers, émus par la chaleureuse intervention de cette

jeune fille.

Le capitaine reprit sa lunette, observa attentivement

la direction des courants de la passe ; puis, s’adressant à

l’homme de barre, posté près de lui sur la passerelle :

« Attention à gouverner ! dit-il. La barre à

tribord ! »

Sous l’action du gouvernail, le steamer mit le cap à

l’ouest. Le mécanicien reçut l’ordre de forcer de

vapeur, et le Glengarry ne tarda pas à laisser sur la

gauche la pointe de l’île Jura.

Personne ne parlait à bord. Tous les yeux étaient

anxieusement fixés sur l’embarcation, qui devenait plus

visible.

Ce n’était qu’une petite chaloupe de pêche, dont le

mât avait été amené, afin d’éviter le contrecoup des

secousses provoquées par le choc violent des lames.

Des deux hommes qui se trouvaient dans cette

chaloupe, l’un était étendu à l’arrière ; l’autre, faisant

force de rames, essayait de sortir du centre d’attraction

des eaux. S’il n’y réussissait pas, tous deux étaient

perdus.

Une demi-heure après, le Glengarry arrivait à la

limite du Corryvrekan, et commençait à tanguer

fortement sur les premières lames ; mais personne, à

bord, ne réclamait, bien que la rapidité des courants fût

de nature à effrayer de simples touristes.

En effet, dans cette partie du détroit, la mer était

uniformément blanche, comme s’il eût soufflé une brise

à trois ris. On ne voyait qu’une immense nappe

d’écume, que le peu de profondeur des eaux, heurtant le

haut fond, soulevait en masses énormes.

La chaloupe n’était plus qu’à un demi-mille. Des

deux hommes, celui qui se courbait sur les avirons,

faisait de suprêmes efforts pour se dégager du remous.

Il comprenait bien que le Glengarry venait à son

secours, mais il comprenait aussi que le steamer ne

pourrait pas s’engager beaucoup plus avant, et que

c’était à lui de le rejoindre. Quant à son compagnon,

immobile à l’arrière, il semblait qu’il fût privé de

sentiment.

Miss Campbell, en proie à la plus vive émotion, ne

quittait pas du regard cette embarcation en détresse

qu’elle avait été la première à signaler sur les eaux du

gouffre, et vers laquelle, grâce à son instante prière, se

dirigeait maintenant le Glengarry.

Cependant la situation s’aggravait. On pouvait

craindre que le steamer n’arrivât pas à temps. Il ne

marchait plus déjà qu’à petite vitesse, de manière à

éviter quelque avarie grave, et, pourtant, les lames,

embarquant par l’avant, menaçaient déjà d’atteindre les

claires-voies de la chaufferie, dont elles auraient pu

éteindre les feux, – éventualité redoutable au milieu de

ces courants de foudre.

Le capitaine, appuyé aux montants de la passerelle,

veillait à ne pas s’écarter du chenal, et manœuvrait

habilement, de façon à ne point venir en travers.

La chaloupe, cependant, ne parvenait pas à se

dégager des remous. À de certains moments, elle

disparaissait tout à coup derrière quelque énorme

brisant ; à d’autres, saisie par les courants concentriques

du gouffre, dont la vitesse s’accroissait

proportionnellement à leur rayon, elle filait

circulairement avec la rapidité d’une flèche ou plutôt

d’une pierre tournoyant au bout de la fronde.

« Plus vite ! plus vite ! » répétait Miss Campbell,

qui ne pouvait se contenir.

Mais, à la vue de ces masses déferlantes, quelques

passagères laissaient déjà échapper des cris d’effroi. Le

capitaine, comprenant la responsabilité qu’il encourait,

hésitait à continuer sa marche à travers la passe du

Corryvrekan.

Et cependant, entre la chaloupe et le Glengarry, il y

avait à peine la distance d’une demi-encablure, soit

trois cents pieds ; aussi pouvait-on aisément reconnaître

les malheureux que cette embarcation entraînait à leur

perte.

C’était un vieux marin et un jeune homme, le

premier étendu à l’arrière, le second luttant aux avirons.

En ce moment, une violente lame assaillit le

steamer, et rendit sa situation assez difficile.

En effet, le capitaine ne pouvait aller plus avant

dans la passe, et il dut manœuvrer, non sans grand-

peine, de manière à se maintenir debout au courant avec

quelques tours de roue.

Soudain l’embarcation, après s’être balancée à la

crête d’une lame, glissa de côté et disparut.

Il n’y eut qu’un cri à bord, un cri d’épouvante !...

L’embarcation avait-elle sombré ? Non. Elle

remonta sur le dos d’une autre lame, et un nouvel effort

des avirons la rejeta du côté du steamer.

« Hardi ! hardi ! » crièrent les marins postés à

l’avant.

Et ils balançaient une glène de cordes, en guettant

l’instant de l’envoyer.

Soudain, le capitaine, voyant une embellie entre

deux remous, donna à la machine l’ordre de forcer de

vapeur. La vitesse du Glengarry s’accentua, et il

s’engagea hardiment entre les deux îles, pendant que la

chaloupe gagnait encore quelques brasses de son côté.

Les cordes furent alors lancées, saisies, tournées au

pied de mât ; puis, le Glengarry fit machine en arrière,

afin de se dérober plus rapidement, pendant que

l’embarcation, rangée à son flanc, le suivait à la

remorque.

En ce moment, le jeune homme, abandonnant les

avirons, alla soulever son compagnon dans ses bras, et,

les matelots du steamer aidant, ce vieux marin fut hissé

à bord. Frappé d’un violent coup de mer, pendant que

tous deux étaient entraînés dans la passe, il avait été mis

dans l’impossibilité de seconder les efforts du jeune

homme, qui n’avait plus eu à compter que sur lui-

même.

Cependant celui-ci venait de sauter sur le pont du

Glengarry. Il n’avait rien perdu de son sang-froid, sa

figure était calme, et toute son attitude montrait que le

courage moral ne lui était pas moins naturel que le

courage physique.

Tout aussitôt il s’empressait de faire donner des

soins à son compagnon. C’était le patron de la

chaloupe, qu’un bon verre de brandy ne tarda pas à

remettre sur pied.

« Monsieur Olivier ! dit-il.

– Ah ! mon vieux matelot, répondit le jeune homme,

et ce coup de mer ?...

– Ce n’est rien ! j’en ai vu bien d’autres ! Déjà il n’y

paraît plus !...

– Grâce au Ciel !... mais mon imprudence à vouloir

toujours aller plus avant, a failli nous coûter cher !...

Enfin nous voilà sauvés !

– Avec votre aide, monsieur Olivier !

– Non... avec l’aide de Dieu ! »

Et le jeune homme, pressant le vieux marin sur sa

poitrine, ne cherchait point à cacher son émotion qui

gagnait les témoins de cette scène.

Puis, se retournant vers le capitaine du Glengarry,

au moment où celui-ci descendait de la passerelle :

« Capitaine, dit-il, je ne sais comment reconnaître le

service que vous nous avez rendu...

– Monsieur, je n’ai fait que mon devoir, et, pour tout

dire, mes passagers ont plus de droit que moi à vos

remerciements. »

Le jeune homme serra cordialement la main du

capitaine ; puis, retirant son chapeau, il salua les

passagers d’un geste gracieux.

À coup sûr, sans l’arrivée du Glengarry, son

compagnon et lui, entraînés jusqu’au centre du

Corryvrekan, eussent été perdus.

Cependant Miss Campbell, pendant cet échange de

politesses, avait cru devoir se retirer un peu à l’écart.

Elle ne voulait pas qu’il fût question de la part qu’elle

avait prise au dénouement de ce dramatique sauvetage.

Aussi se tenait-elle sur l’avant de la passerelle, lorsque,

tout à coup, comme si sa fantaisie se fût réveillée, ces

mots lui échappèrent, au moment où elle se retournait

vers le couchant :

« Et le rayon ?... Et le soleil ?

– Plus de soleil ! dit le frère Sam.

– Plus de rayon ! » dit le frère Sib.

Il était trop tard. Le disque, qui venait de disparaître

derrière un horizon d’une admirable pureté, avait lancé

son rayon vert dans l’espace ! Mais, à cet instant, la

pensée de Miss Campbell était ailleurs, et son œil

distrait avait manqué cette occasion, qui ne se

retrouverait de longtemps peut-être !

« C’est dommage ! » murmura-t-elle, sans trop de

dépit pourtant, en songeant à tout ce qui venait de se

passer.

Cependant le Glengarry évoluait pour sortir de la

passe du Corryvrekan et reprenait sa route vers le nord.

À ce moment, le vieux marin, après une dernière

poignée de main donnée à son compagnon, regagna sa

chaloupe et fit voile pour l’île Jura.

Quant au jeune homme, dont le « dorlach », sorte de

portemanteau de cuir, avait été mis à bord, c’était un

touriste de plus que le Glengarry transportait à Oban.

Le steamer, laissant à droite les îles de Shuna et de

Luing, où se creusent les riches ardoiseries du marquis

de Breadalbane, longea l’île Seil, qui défend cette partie

de la côte écossaise ; bientôt après, s’engageant dans le

Firth of Lorn, il prit entre l’île volcanique de Kerrera et

la franche terre ; puis, aux dernières lueurs du

crépuscule, il jetait ses amarres de poste à l’estacade du

port d’Oban.

VII



Aristobulus Ursiclos





Quand bien même Oban eût attiré un aussi grand

concours de baigneurs sur ses plages, que les stations si

fréquentées de Brighton, de Margate ou de Ramsgate,

un personnage de la valeur d’Aristobulus Ursiclos

n’aurait pu y passer inaperçu.

Oban, sans se placer à la hauteur de ses rivales, est

une ville de bains fort recherchée des oisifs du

Royaume-Uni. Sa situation sur le détroit de Mull, à

l’abri des vents d’ouest, dont l’île Kerrera arrête

l’action directe, attire nombre d’étrangers. Les uns

viennent se retremper dans ses eaux salutaires ; les

autres s’y installent comme en un point central, d’où

rayonnent les itinéraires pour Glasgow, Inverness et les

plus curieuses îles des Hébrides. Il faut ajouter ceci :

c’est qu’Oban n’est point, ainsi que tant d’autres

stations balnéaires, une sorte de cour d’hôpital ; la

plupart de ceux qui veulent y passer la saison chaude

sont bien portants, et on ne risque pas, comme en

certaines villes d’eaux, d’y faire son whist avec deux

malades et « un mort ».

Oban compte à peine cent cinquante ans

d’existence. Elle offre donc dans la disposition de ses

places, l’agencement de ses maisons, le percement de

ses rues, un cachet tout moderne. Cependant l’église,

sorte de construction normande, surmontée d’un joli

clocher, le vieux château de Dunolly, habillé de lierre,

dont la masse se dresse sur un roc détaché de sa pointe

nord, son panorama d’habitations blanches et de villas

multicolores, qui s’étagent sur les collines de l’arrière-

plan, enfin les eaux tranquilles de sa baie, sur lesquelles

viennent mouiller d’élégants yachts de plaisance, tout

cet ensemble présente un pittoresque coup d’œil.

Cette année-là, en ce mois d’août, les étrangers,

touristes ou baigneurs, ne manquaient pas à la petite

ville d’Oban. Sur les registres de l’un des meilleurs

hôtels, depuis quelques semaines déjà, on pouvait lire,

entre autres noms, plus ou moins illustres, le nom

d’Aristobulus Ursiclos, de Dumfries (Basse-Écosse).

C’était un « personnage » de vingt-huit ans, qui

n’avait jamais été jeune et probablement ne serait

jamais vieux. Il était évidemment né à l’âge qu’il devait

paraître avoir toute sa vie. De tournure, ni bien ni mal ;

de figure, très insignifiant, avec des cheveux trop

blonds pour un homme ; sous ses lunettes l’œil sans

regard du myope ; un nez court, qui ne semblait pas être

le nez de son visage. Des cent trente mille cheveux que

doit porter toute tête humaine, d’après les dernières

statistiques, il ne lui en restait plus guère que soixante

mille. Un collier de barbe encadrait ses joues et son

menton, ce qui lui donnait une face quelque peu

simiesque. S’il avait été un singe, c’eût été un beau

singe, – peut-être celui qui manque à l’échelle des

Darwinistes pour raccorder l’animalité à l’humanité.

Aristobulus Ursiclos était riche d’argent et encore

plus riche d’idées. Trop instruit pour un jeune savant,

qui ne sait qu’ennuyer les autres de son instruction

universelle, gradué des Universités d’Oxford et

d’Édimbourg, il avait plus de science physique,

chimique, astronomique et mathématique que de

littérature. Au fond, très prétentieux, il ne s’en fallait de

presque rien qu’il ne fût un sot. Sa principale manie, ou

sa monomanie, comme on voudra, c’était de donner, à

tort et à travers, l’explication de tout ce qui rentrait dans

des choses naturelles ; enfin une sorte de pédant, de

relation désagréable. On ne riait pas de lui, parce qu’il

n’était pas risible, mais peut-être s’en riait-on, parce

qu’il était ridicule. Personne n’eût été moins digne que

ce faux jeune homme de s’approprier la devise des

francs-maçons anglais : Audi, vide, tace. Il n’écoutait

pas, il ne voyait rien, il ne se taisait jamais. En un mot,

pour emprunter une comparaison qui est de

circonstance dans le pays de Walter Scott, Aristobulus

Ursiclos, avec son industrialisme tout positif, rappelait

infiniment plus le bailli Nicol Jarvie que son poétique

cousin Rob-Roy Mac-Gregor.

Et quelle fille des Highlands, sans en excepter Miss

Campbell, n’eût préféré Rob-Roy à Nicol Jarvie ?

Tel était Aristobulus Ursiclos. Comment les frères

Melvill avaient-ils pu s’enticher de ce pédant, au point

d’en vouloir faire leur neveu par alliance ? Comment

avait-il plu à ces dignes sexagénaires ? Peut-être

uniquement parce qu’il était le premier qui leur eût fait

une ouverture de ce genre à propos de leur nièce. Dans

une sorte de ravissement naïf, le frère Sam et le frère

Sib s’étaient dit, sans doute :

« Voilà un jeune homme riche, de bonne famille,

libre de la fortune que les héritages de ses parents et de

ses proches ont accumulée sur sa tête, de plus

extraordinairement instruit ! Ce sera un excellent parti

pour notre chère Helena ! Ce mariage ira tout seul, et

les convenances y sont, puisqu’il nous convient ! »

Là-dessus, ils s’étaient offert une bonne prise, puis

ils avaient refermé la tabatière commune avec un petit

bruit sec, qui semblait dire :

« Voilà une affaire faite ! »

Aussi les frères Melvill se regardaient-ils comme

très malins d’avoir, grâce à cette bizarre fantaisie du

Rayon-Vert, amené Miss Campbell à Oban. Là, sans

que cela parût avoir été préparé, elle pourrait reprendre

avec Aristobulus Ursiclos la suite des entrevues que son

absence avait dû momentanément suspendre.

C’était pour les plus beaux appartements de

Caledonian Hotel que les frères Melvill et Miss

Campbell avaient échangé le cottage d’Helensburgh. Si

leur séjour devait se prolonger à Oban, peut-être serait-

il convenable de louer quelque villa sur les hauteurs qui

dominent la ville ; mais, en attendant, avec l’aide de

dame Bess et de Partridge, tous étaient confortablement

installés dans l’établissement de maître Mac-Fyne. On

verrait plus tard.

C’est donc du vestibule de Caledonian Hotel, situé

sur la plage, presque en face de l’estacade, que les

frères Melvill sortirent dès neuf heures du matin, le

lendemain même de leur arrivée. Miss Campbell

reposait encore dans sa chambre du premier étage, sans

se douter que ses oncles allaient à la recherche

d’Aristobulus Ursiclos.

Ces deux inséparables descendirent sur la plage, et,

sachant que leur « prétendant » demeurait dans l’un des

hôtels bâtis au nord de la baie, ils se dirigèrent de ce

côté.

Il faut bien admettre qu’une sorte de pressentiment

les guidait. En effet, dix minutes après leur départ,

Aristobulus Ursiclos, qui faisait sa promenade

scientifique de chaque matin en suivant le dernier relai

de la marée, les rencontrait et échangeait avec eux une

de ces poignées de main banales et purement

automatiques.

« Monsieur Ursiclos ! dirent les frères Melvill.

– Messieurs Melvill ! répondit Aristobulus, de ce

ton de commande qui joue la surprise. Messieurs

Melvill... ici... à Oban ?

– Depuis hier soir ! dit le frère Sam.

– Et nous sommes heureux, monsieur Ursiclos, de

vous voir en parfaite santé, dit le frère Sib.

– Ah ! fort bien, messieurs. – Vous connaissez sans

doute la dépêche qui vient d’arriver ?

– La dépêche ? dit le frère Sam. Est-ce que le

ministère Gladstone serait déjà ?...

– Il ne s’agit point du ministère Gladstone, répondit

assez dédaigneusement Aristobulus Ursiclos, mais bien

d’une dépêche météorologique.

– Ah vraiment ! répondirent les deux oncles.

– Oui ! on annonce que la dépression de

Swinemunde a marché vers le nord en se creusant

sensiblement. Son centre est aujourd’hui près de

Stockholm, où le baromètre, en baisse d’un pouce, soit

vingt-cinq millimètres – pour employer le système

décimal en usage chez les savants – marque seulement

vingt-huit pouces et six dixièmes, soit sept cent vingt-

six millimètres. Si la pression varie peu en Angleterre et

en Écosse, elle a baissé d’un dixième hier à Valentia et

de deux dixièmes à Stornoway.

– Et de cette dépression ?... demanda le frère Sam.

– Il faut conclure ?... ajouta le frère Sib.

– Que le beau temps ne se maintiendra pas, répondit

Aristobulus Ursiclos, et que le ciel, se chargeant bientôt

avec les vents du sud-ouest, nous apportera les vapeurs

du Nord-Atlantique. »

Les frères Melvill remercièrent le jeune savant de

leur avoir fait connaître ces intéressants pronostics, et

en déduisirent que le Rayon-Vert pourrait bien se faire

attendre, – ce dont ils ne furent pas autrement fâchés,

puisque ce retard prolongerait leur séjour à Oban.

« Et vous êtes venus, messieurs ?... » demanda

Aristobulus Ursiclos, après avoir ramassé un silex qu’il

examina avec une extrême attention.

Les deux oncles se gardèrent bien de le troubler

dans cette étude.

Mais lorsque le silex eut été accroître la collection

que renfermait déjà la poche du jeune savant :

« Nous sommes venus avec le dessein bien naturel

de passer quelque temps ici, dit le frère Sib.

– Et nous devons ajouter, dit le frère Sam, que Miss

Campbell nous a accompagnés...

– Ah !... Miss Campbell ! répondit Aristobulus

Ursiclos. – Je crois que ce silex est de l’époque

gaélique. Il s’y trouve des traces... – En vérité, je serai

enchanté de revoir Miss Campbell !... des traces de fer

météorique. – Ce climat, remarquablement doux, lui

fera le plus grand bien.

– Elle se porte à merveille, d’ailleurs, fit observer le

frère Sam, et n’a nul besoin de refaire sa santé.

– Il n’importe, reprit Aristobulus Ursiclos. Ici, l’air

est excellent. Zéro vingt et un d’oxygène, et zéro

soixante-dix-neuf d’azote, avec un peu de vapeur d’eau,

en quantité hygiénique. Quant à l’acide carbonique, à

peine quelques vestiges. Je l’analyse tous les matins. »

Les frères Melvill voulurent voir là une aimable

attention à l’adresse de Miss Campbell.

« Mais, demanda Aristobulus Ursiclos, si vous

n’êtes point venus à Oban pour des raisons de santé,

messieurs, puis-je savoir pourquoi vous avez quitté

votre cottage d’Helensburgh ?

– Nous n’avons aucune raison de vous cacher, étant

donné la situation où nous sommes... répondit le frère

Sib.

– Dois-je voir dans ce déplacement, reprit le jeune

savant en interrompant la phrase commencée, un désir,

tout naturel d’ailleurs, de me faire rencontrer avec Miss

Campbell, en des conditions où nous pourrons mieux

apprendre à nous connaître, c’est-à-dire à nous

estimer ?

– Sans doute, répondit le frère Sam. Nous avons

pensé que, de cette façon, le but serait plus vite atteint...

– Je vous approuve, messieurs, dit Aristobulus

Ursiclos. Ici, sur ce terrain neutre, Miss Campbell et

moi, nous pourrons, à l’occasion, causer des

fluctuations de la mer, de la direction des vents, de la

hauteur des lames, de la variation des marées, et autres

phénomènes physiques, qui doivent l’intéresser au plus

haut point ! »

Les frères Melvill, après avoir échangé un sourire de

satisfaction, s’inclinèrent en signe d’assentiment. Ils

ajoutèrent qu’à leur retour au cottage d’Helensburgh, ils

seraient heureux de recevoir leur aimable hôte à un titre

plus définitif.

Aristobulus Ursiclos répondit qu’il en serait d’autant

plus heureux, que le gouvernement faisait exécuter, en

ce moment, d’importants travaux de dragage sur la

Clyde, précisément entre Helensburgh et Greenock, –

travaux entrepris dans des conditions nouvelles, au

moyen d’engins électriques. Donc, une fois installé au

cottage, il pourrait en observer l’application et en

calculer le rendement utile.

Les frères Melvill ne purent que reconnaître

combien cette coïncidence était favorable à leurs

projets. Pendant les heures inoccupées au cottage, le

jeune savant serait à même de suivre les diverses phases

de ce très intéressant travail.

« Mais, demanda Aristobulus Ursiclos, vous avez

sans doute imaginé quelque prétexte pour venir ici, car

Miss Campbell ne s’attend sans doute pas à me

rencontrer à Oban ?

– En effet, répondit le frère Sib, et ce prétexte, c’est

Miss Campbell elle-même qui nous l’a fourni.

– Ah ! fit le jeune savant, et quel est-il ?

– Il s’agit d’observer un phénomène physique dans

certaines conditions qui ne se présentent pas à

Helensburgh.

– Vraiment ! messieurs, répondit Aristobulus

Ursiclos, en assujettissant du doigt ses lunettes. Cela

prouve déjà qu’entre Miss Campbell et moi il existe

quelques affinités sympathiques !

– Puis-je savoir quel est ce phénomène dont l’étude

ne pouvait se faire au cottage ?

– Ce phénomène, c’est tout simplement le Rayon-

Vert, répondit le frère Sam.

– Le Rayon-Vert ? dit Aristobulus Ursiclos, assez

surpris. Je n’ai jamais entendu parler de cela ! Oserai-je

vous demander ce que c’est que le Rayon-Vert ? »

Les frères Melvill expliquèrent de leur mieux en

quoi consistait ce phénomène, que le Morning Post

avait dernièrement signalé à l’attention de ses lecteurs.

« Peuh ! fit Aristobulus Ursiclos, ce n’est là qu’une

simple curiosité sans grand intérêt, qui rentre dans le

domaine un peu trop enfantin de la physique amusante !

– Miss Campbell n’est qu’une jeune fille, répondit le

frère Sib, et elle paraît attacher une importance,

exagérée sans doute, à ce phénomène...

– Car elle ne veut pas se marier, a-t-elle dit, avant de

l’avoir observé, ajouta le frère Sam.

– Eh bien, messieurs, répondit Aristobulus Ursiclos,

on le lui montrera, son Rayon-Vert ! »

Puis tous trois, suivant le petit chemin dessiné à

travers les prairies qui bordent la grève, revinrent vers

Caledonian Hotel.

Aristobulus Ursiclos ne perdit point cette occasion

de faire observer aux frères Melvill combien l’esprit des

femmes se plaît aux frivolités, et il déduisit à grands

traits tout ce qu’il y aurait à faire pour relever le niveau

de leur éducation mal comprise ; non qu’il pensât que

leur cerveau, moins fourni de matière cérébrale que

celui de l’homme, et très différent dans l’agencement

de ses lobes, pût jamais arriver à l’intelligence des

hautes spéculations ! Mais, sans aller jusque-là, peut-

être parviendrait-on à le modifier par un entraînement

spécial ; bien que, depuis qu’il y a des femmes au

monde, jamais aucune ne se fût distinguée par une de

ces découvertes qui ont illustré les Aristote, les Euclide,

les Hervey, les Hanenhman, les Pascal, les Newton, les

Laplace, les Arago, les Humphrey Davy, les Edison, les

Pasteur, etc. Puis il se lança dans l’explication de divers

phénomènes physiques, et discourut de omni re scibili,

sans plus parler de Miss Campbell.

Les frères Melvill l’écoutaient honnêtement, –

d’autant plus volontiers qu’ils eussent été incapables de

glisser un seul mot à travers ce monologue sans alinéa

qu’Aristobulus Ursiclos ponctuait de hums ! hums !

impérieux et pédagogiques.

Ils arrivèrent ainsi à une centaine de pas de

Caledonian Hotel et s’arrêtèrent un instant afin de

prendre congé les uns des autres.

Une jeune personne était en ce moment à la fenêtre

de sa chambre. Elle semblait tout affairée, toute

décontenancée même. Elle regardait en face, à gauche,

à droite, et paraissait chercher des yeux un horizon

qu’elle ne pouvait voir.

Tout à coup, Miss Campbell – c’était elle – aperçut

ses oncles. Aussitôt, la fenêtre de se fermer vivement, et

quelques instants après, la jeune fille arrivait sur la

grève, les bras à demi croisés, la figure sévère, le front

chargé de reproches.

Les frères Melvill se regardèrent. À qui en avait

Helena ? Était-ce la présence d’Aristobulus Ursiclos qui

provoquait ces symptômes d’une surexcitation

anormale ?

Cependant le jeune savant s’était avancé et saluait

mécaniquement Miss Campbell.

« Monsieur Aristobulus Ursiclos... dit le frère Sam,

en le présentant avec quelque cérémonie.

– Qui, par le plus grand des hasards... se trouve

précisément à Oban !... ajouta le frère Sib.

– Ah !... monsieur Ursiclos ? »

Et Miss Campbell lui rendit à peine son salut.

Puis, se retournant vers les frères Melvill, assez

embarrassés et ne sachant quelle contenance tenir :

« Mes oncles ? dit-elle sévèrement.

– Chère Helena, répondirent les deux oncles, avec

une même intonation de voix visiblement inquiète.

– Nous sommes bien à Oban ? demanda-t-elle.

– À Oban... certainement.

– Sur la mer des Hébrides ?

– Assurément.

– Eh bien, dans une heure, nous n’y serons plus !

– Dans une heure ?...

– Je vous avais demandé un horizon de mer ?

– Sans doute, chère fille...

– Auriez-vous la bonté de me montrer où il est ? »

Les frères Melvill, stupéfaits, se retournèrent.

En face, aussi bien dans le sud-ouest que dans le

nord-ouest, pas un seul intervalle n’apparaissait entre

les îles du large, où le ciel et l’eau vinssent se

confondre. Seil, Kerrera, Kismore formaient comme

une barrière continue d’une terre à l’autre. Il fallait bien

en convenir, l’horizon demandé et promis manquait au

paysage d’Oban.

Les deux frères ne s’en étaient même pas aperçus

pendant leur promenade le long de la grève. Aussi,

laissant échapper ces deux interjections bien écossaises,

qui expriment un véritable désappointement, mêlé de

quelque mauvaise humeur :

« Pooh ! fit l’un.

– Pswha ! » répondit l’autre.

VIII



Un nuage à l’horizon





Une explication était devenue nécessaire ; mais,

comme Aristobulus Ursiclos n’avait rien à voir en cette

explication, Miss Campbell le salua froidement et

retourna vers Caledonian Hotel.

Aristobulus Ursiclos avait rendu non moins

froidement son salut à la jeune fille. Évidemment

froissé d’avoir été mis en balance avec un rayon, de

quelque couleur qu’il fût, il reprit le chemin de la grève,

tout en se parlant à lui-même dans les termes les plus

convenables.

Le frère Sam et le frère Sib ne se sentaient point

dans leur assiette. Aussi, lorsqu’ils furent dans le salon

réservé, ils attendirent, l’oreille basse, que Miss

Campbell leur adressât la parole.

L’explication fut courte, mais nette. On était venu à

Oban pour voir un horizon de mer, et on n’en voyait

rien, ou si peu, qu’il ne valait pas la peine d’en parler.

Les deux oncles ne purent arguer que de leur bonne

foi. Ils ne connaissaient point Oban ! Qui se serait

imaginé que la mer, la vraie mer, ne fût pas là, puisque

les baigneurs y affluaient ! C’était peut-être le seul

point de la côte où, grâce à ces malencontreuses

Hébrides, la ligne d’eau circulaire ne se découpât pas

sur le ciel !

« Eh bien, dit Miss Campbell, d’un ton qu’elle

voulut rendre aussi sévère que possible, il fallait choisir

tout autre point qu’Oban, quand bien même on eût dû

sacrifier l’avantage de s’y rencontrer avec M.

Aristobulus Ursiclos ! »

Les frères Melville, baissant instinctivement la tête,

ne répondirent point à ce coup droit.

« Nous allons faire nos préparatifs, dit Miss

Campbell, et partir aujourd’hui même.

– Partons ! » répondirent les deux oncles, qui ne

pouvaient racheter leur étourderie que par un acte

d’obéissance passive.

Et aussitôt ces noms de retentir, suivant l’habitude :

« Bet !

– Beth !

– Bess !

– Betsey !

– Betty.”

Dame Bess arriva, suivie de Partridge. Tous deux

furent aussitôt prévenus, et sachant que leur jeune

maîtresse devait toujours avoir raison, ils ne

demandèrent même pas le motif de ce départ précipité.

Mais on avait compté sans maître Mac-Fyne, le

propriétaire de Caledonian Hotel.

Ce serait mal connaître ces estimables industriels,

même dans l’hospitalière Écosse, si on les croyait

capables de laisser partir une famille comprenant trois

maîtres et deux domestiques, sans avoir tout fait pour la

retenir. C’est ce qui arriva en cette circonstance.

Lorsqu’il eut été mis au courant de cette grave

affaire, maître Mac-Fyne déclara que cela pouvait

s’arranger à la satisfaction générale, sans parler de la

satisfaction particulière qu’il éprouverait à garder le

plus longtemps possible d’aussi nobles voyageurs.

Que voulait Miss Campbell, et par conséquent que

réclamaient MM. Sib et Sam Melvill ? Une vue de mer

découverte sur un large horizon ? Rien de plus aisé,

puisqu’il ne s’agissait d’observer cet horizon qu’au

coucher du soleil. On ne pouvait le voir du littoral

d’Oban ? Soit ! Suffirait-il d’aller se poster sur l’île

Kerrera ? Non. La grande île de Mull ne laisserait

apercevoir qu’une petite portion de l’Atlantique dans le

sud-ouest. Mais, en redescendant la côte, il y avait l’île

Seil, qu’un pont rattache à sa pointe nord au littoral

écossais. Là, rien qui pût gêner la vue, dans l’ouest, sur

les deux cinquièmes du compas.

Or, se rendre à cette île, c’était une simple

promenade de quatre à cinq milles, pas davantage, et,

lorsque le temps serait propice, une excellente voiture,

attelée de bons chevaux, pourrait y conduire en une

heure et demie Miss Campbell et sa suite.

À l’appui de son dire, l’éloquent hôtelier montrait la

carte à grands points, suspendue dans le vestibule de

l’hôtel. Miss Campbell put donc constater que maître

Mac-Fyne ne cherchait point à en imposer. En effet, au

large de l’île Seil se développait un large secteur,

comprenant un tiers de cet horizon, sur lequel se traînait

le soleil pendant les semaines qui précèdent et suivent

l’équinoxe.

L’affaire s’arrangea donc à l’extrême contentement

de maître Mac-Fyne et pour le plus grand

accommodement des frères Melvill. Miss Campbell

leur accorda généreusement son pardon, et ne fit plus

aucune allusion désagréable à la présence d’Aristobulus

Ursiclos.

« Mais, disait le frère Sam, il est au moins singulier

qu’un horizon de mer manque précisément à Oban !

– La nature est si bizarre ! » répondit le frère Sib.

Aristobulus Ursiclos fut très heureux, sans doute, en

apprenant que Miss Campbell n’irait pas chercher

ailleurs un lieu plus propice à ses observations

météorologiques ; mais il était si absorbé dans ses hauts

problèmes qu’il oublia d’en exprimer toute sa

satisfaction.

La fantasque jeune fille lui sut probablement gré de

cette réserve, car, tout en demeurant indifférente, elle

l’accueillit moins froidement qu’à leur première

rencontre.

Cependant l’état atmosphérique s’était légèrement

modifié. Si le temps restait toujours au beau fixe,

quelques nuages, que dissipaient les ardeurs du midi,

embrumaient l’horizon au lever et au coucher du soleil.

Il était donc inutile d’aller chercher un poste

d’observation à l’île Seil. C’eût été peine perdue, et il

fallait prendre patience.

Durant ces longues journées, Miss Campbell,

laissant ses oncles aux prises avec le fiancé de leur

choix, allait quelquefois accompagnée de dame Bess,

mais le plus souvent seule, errer sur les grèves de la

baie. Elle fuyait volontiers tout ce monde d’oisifs, qui

constitue la population flottante des villes de bains, à

peu près la même partout : des familles, dont l’unique

occupation est de voir monter et descendre la mer,

pendant que fillettes et garçons se roulent sur le sable

humide avec une liberté d’attitudes très britanniques ;

des gentlemen, graves et flegmatiques, sous leur

costume de baigneurs, souvent trop rudimentaire, et

dont la grande affaire est de se plonger pendant six

minutes dans l’eau salée ; des hommes et des dames de

grande « respectability », immobiles et raides sur des

bancs verts à coussins rouges, feuilletant quelques

pages de ces livres cartonnés et peinturlurés au texte

compact, dont on abuse quelque peu dans les éditions

anglaises ; quelques touristes de passage, la lorgnette en

bandoulière, le chapeau-casque sur le front, les longues

guêtres aux jambes, l’ombrelle sous le bras, qui sont

arrivés hier et repartiront demain ; puis, au milieu de

cette foule, des industriels dont l’industrie est

essentiellement ambulante et portative, électriciens qui,

pour deux pence, vendent du fluide à qui veut s’en

paver la fantaisie ; artistes dont le piano mécanique,

monte sur roues, mêle aux airs du pays les motifs

défigurés des airs de France ; photographes en plein

vent, qui livrent par douzaines des épreuves

instantanées aux familles groupées pour la

circonstance ; marchands en redingote noire,

marchandes en chapeau à fleurs, poussant leurs petites

charrettes, où s’étalent les plus beaux fruits du monde ;

« minstrels », enfin, dont la face grimaçante se

décompose sous le cirage qui la couvre, jouant des

scènes populaires avec travestissements variés, et

chantant de ces complaintes du cru, à couplets

innombrables, au milieu d’un cercle d’enfants, qui

reprennent gravement les refrains en chœur.

Pour Miss Campbell, cette existence des villes de

bains n’avait plus ni secret ni charme. Elle préférait

s’éloigner de ce va-et-vient de passants, qui semblent

aussi étrangers les uns aux autres que s’ils venaient des

quatre coins de l’Europe.

Aussi, lorsque ses oncles, inquiets de son absence,

voulaient la rejoindre, c’était à la lisière de la grève, sur

quelque pointe avancée de la baie, qu’ils devaient aller

la chercher.

Là, Miss Campbell était assise, comme la pensive

Minna du Pirate, le coude à la saillie d’une roche, la

tête appuyée sur sa main, et de l’autre égrenant des

baies de cette sorte de fenouil qui croît entre les pierres.

Son regard distrait allait d’un « stack », dont la cime

rocheuse se dressait à pic, à quelque obscure caverne,

un de ces « helyers », comme on dit en Écosse, toute

mugissante du flux de la mer.

Au loin, les cormorans étaient rangés en lignes, avec

une immobilité de bêtes hiératiques, et elle les suivait

au loin des yeux, lorsque, troublés dans leur quiétude,

ils s’envolaient en rasant de l’aile la crête des petites

lames du ressac.

À quoi songeait la jeune fille ? Aristobulus Ursiclos,

sans doute, aurait eu l’impertinence, et les oncles cette

naïveté de croire qu’elle pensait à lui : ils se seraient

trompés.

En son souvenir, Miss Campbell revenait aux scènes

du Corryvrekan. Elle revoyait la chaloupe en perdition,

les manœuvres du Glengarry, s’aventurant au milieu de

la passe. Elle retrouvait dans le fond de son cœur cette

émotion, qui l’avait si étroitement serré, lorsque les

imprudents disparurent dans le creux du remous !...

Puis, c’était le sauvetage, la corde lancée à propos,

l’élégant jeune homme apparaissant sur le pont, calme,

souriant, moins ému qu’elle, et saluant du geste les

passagers du steamer.

Pour une tête romanesque, il y avait là le début d’un

roman ; mais il semblait que le roman dût s’en tenir à ce

premier chapitre. Le livre commencé s’était refermé

brusquement entre les mains de Miss Campbell. À

quelle page pourrait-elle jamais le rouvrir, puisque

« son héros », semblable à quelque Wodan des épopées

gaéliques, n’avait pas reparu ?

Mais l’avait-elle au moins cherché au milieu de

cette foule d’indifférents, qui hantaient les plages

d’Oban ? Peut-être. L’avait-elle rencontré ? Non. Lui,

sans doute, n’aurait pu la reconnaître. Pourquoi l’eût-il

remarquée à bord du Glengarry ? Pourquoi serait-il

venu à elle ? Comment aurait-il deviné qu’il lui devait

en partie son salut ? Et cependant, c’était elle, avant

tous autres, qui avait aperçu l’embarcation en détresse ;

elle qui, la première, avait supplié le capitaine d’aller à

son secours ! Et, en réalité, cela lui avait peut-être

coûté, ce soir-là, le Rayon-Vert !

On pouvait le craindre, en effet.

Pendant les trois jours qui suivirent l’arrivée de la

famille Melvill à Oban, le ciel aurait fait le désespoir

d’un astronome des observatoires d’Édimbourg ou de

Greenwich. Il était comme ouaté d’une sorte de vapeur,

plus décevante que ne l’eussent été des nuages.

Lunettes ou télescopes des plus puissants modèles, le

réflecteur de Cambridge tout comme celui de

Parsontown, ne seraient pas parvenus à la percer. Seul,

le soleil eût possédé assez de puissance pour la

traverser de ses rayons ; mais, à son coucher, la ligne de

mer s’estompait de légères brumes, qui empourpraient

l’occident des couleurs les plus splendides. Il n’eût

donc pas été possible à la flèche verte d’arriver aux

yeux d’un observateur.

Miss Campbell, dans son rêve, emportée par une

imagination un peu fantasque, confondait alors le

naufragé du gouffre de Corryvrekan et le Rayon-Vert

dans la même pensée. Ce qui est certain, c’est que l’un

n’apparaissait pas plus que l’autre. Si les vapeurs

obscurcissaient celui-ci, l’incognito cachait celui-là.

Les frères Melvill, lorsqu’ils s’avisaient d’exhorter

leur nièce à prendre patience, étaient assez mal venus.

Miss Campbell ne se gênait pas pour les rendre

responsables de ces troubles atmosphériques. Eux,

alors, s’en prenaient à l’excellent baromètre anéroïde

qu’ils avaient eu le soin d’apporter d’Helensburgh, et

dont l’aiguille persistait à ne pas remonter. En vérité, ils

auraient donné leur tabatière pour obtenir, au coucher

de l’astre radieux, un ciel dégagé de nuages !

Quant au savant Ursiclos, un jour, à propos de ces

vapeurs dont se chargeait l’horizon, il eut la parfaite

maladresse de trouver leur formation toute naturelle. De

là à ouvrir un petit cours de physique, il n’y avait qu’un

pas, et il le fit en présence de Miss Campbell. Il parla

des nuages en général, de leur mouvement descendant

qui les ramène à l’horizon avec l’abaissement de la

température, des vapeurs réduites à l’état vésiculaire, de

leur classement scientifique en nimbus, stratus,

cumulus, cirrus ! Inutile de dire qu’il en fut pour ses

frais d’érudition.

Et ce fut si marqué que les frères Melvill ne savaient

quelle attitude prendre pendant cette inopportune

conférence !

Oui ! Miss Campbell « coupa » net le jeune savant,

pour employer l’expression du dandysme moderne :

d’abord, elle affecta de regarder d’un tout autre côté

pour ne point l’entendre ; puis, elle leva obstinément les

yeux vers le château de Dunolly, afin de ne pas paraître

l’apercevoir ; enfin elle regarda l’extrémité de ses fins

souliers de baigneuse, – ce qui est la marque de

l’indifférence la moins dissimulée, la preuve du dédain

la plus complète que puisse montrer une Écossaise,

aussi bien pour ce que dit son interlocuteur que pour sa

propre personne.

Aristobulus Ursiclos, qui ne voyait et n’entendait

jamais que lui, qui ne parlait jamais que pour lui seul,

ne s’en aperçut pas ou n’eut pas l’air de s’en

apercevoir.

Ainsi se passèrent les 3, 4, 5 et 6 août ; mais,

pendant cette dernière journée, à la grande joie des

frères Melvill, le baromètre remonta de quelques lignes

au-dessus de variable.

Le lendemain s’annonça donc sous les plus heureux

auspices. À dix heures du matin, le soleil brillait d’un

vif éclat, et le ciel étendait au-dessus de la mer son azur

d’une limpidité parfaite.

Miss Campbell ne pouvait laisser échapper cette

occasion. Une calèche de promenade était toujours

tenue à sa disposition dans les écuries de Caledonian

Hotel. C’était ou jamais le moment de s’en servir.

Donc, à cinq heures du soir, Miss Campbell et les

frères Melvill prenaient place dans la calèche, conduite

par un cocher, habile aux manœuvres du « four in

hand », Partridge montait sur le siège de derrière, et les

quatre chevaux, caressés par la mèche du long fouet,

s’élancèrent sur la route d’Oban à Glachan.

Aristobulus Ursiclos, à son grand regret – si ce n’est

pas à celui de Miss Campbell –, occupé de quelque

important mémoire scientifique, n’avait pu être de la

partie.

L’excursion fut charmante de tous points. La voiture

suivait la route du littoral, le long du détroit qui sépare

l’île Kerrera de la côte d’Écosse. Cette île, d’origine

volcanique, était fort pittoresque, mais elle avait un tort

aux yeux de Miss Campbell ; c’était de lui cacher

l’horizon de mer. Cependant, comme il n’y avait que

quatre milles et demi à faire dans ces conditions, elle

consentit à en admirer l’harmonieux profil, dont le

découpage se dessinait sur un fond de lumière, avec les

ruines du château danois, qui en couronne la pointe

méridionale.

« Ce fut autrefois la résidence des Mac-Douglas de

Lom, fit observer le frère Sam.

– Et pour notre famille, ajouta le frère Sib, ce

château a un intérêt historique, puisqu’il fut détruit par

les Campbell, qui l’incendièrent, après en avoir

massacré sans pitié tous les habitants ! »

Ce haut fait parut obtenir plus particulièrement

l’approbation de Partridge, qui battit doucement des

mains en l’honneur du clan.

Lorsque l’île Kerrera fut dépassée, la voiture

s’engagea sur une route étroite, légèrement accidentée,

conduisant au village de Glachan. Là, elle prit cet

isthme factice, qui, sous la forme d’un pont, enjambe la

petite passe et unit l’île Seil au continent. Une demi-

heure plus tard, après avoir laissé la voiture dans le

fond d’un ravin, les excursionnistes gravissaient la

pente assez raide d’une colline et venaient s’asseoir sur

l’extrême bordure des roches, à la lisière du littoral.

Cette fois, rien ne pouvait gêner la vue

d’observateurs, tournés vers l’ouest ; ni l’îlot d’Easdale,

ni celui d’Inish, échoués auprès de Seil. Entre la pointe

Ardanalish de l’île Mull, l’une des plus grandes des

Hébrides, au nord-est, et l’île Colonsay, au sud-ouest,

se découpait un large morceau de mer, sur lequel le

disque solaire allait bientôt noyer ses feux.

Miss Campbell, tout à sa pensée, se tenait un peu en

avant. Quelques oiseaux de proie, aigles ou faucons,

animant seuls cette solitude, planaient au-dessus des

« dens », sortes de vallons creusés comme des

entonnoirs à parois rocheuses.

Astronomiquement, le soleil, à cette époque de

l’année et pour cette latitude, devait se coucher à sept

heures cinquante-quatre minutes, précisément dans la

direction de la pointe Ardanalish.

Mais, quelques semaines plus tard, il eût été

impossible de le voir disparaître derrière la ligne de

mer, car la masse de l’île Colonsay l’eût dérobé aux

regards.

Ce soir-là, le temps et l’endroit étaient donc bien

choisis pour l’observation du phénomène.

En ce moment, le soleil se dirigeait par une

trajectoire oblique sur l’horizon nettement dégagé.

Les yeux éprouvaient quelque peine à soutenir

l’éclat de son disque passé au rouge ardent, que les

eaux reflétaient en une longue traînée de lumière.

Et cependant, ni Miss Campbell, ni ses oncles

n’eussent consenti à fermer les paupières, non ! pas

même un instant.

Mais, avant que l’astre n’eût mordu l’horizon de son

bord inférieur, Miss Campbell poussa un cri de

déception !

Un petit nuage venait d’apparaître, délié comme un

trait, long comme la flamme d’un vaisseau de guerre. il

coupait le disque en deux parties inégales, et semblait

s’abaisser avec lui jusqu’au niveau de la mer.

Il semblait qu’un souffle, si léger qu’il fût, eût suffi

à le chasser, à le dissiper !... Le souffle ne se produisit

pas !

Et, lorsque le soleil fut réduit à un arc minuscule, ce

fut cette fine vapeur qui circonscrivit à sa place la ligne

du ciel et de l’eau.

Le Rayon-Vert, perdu dans ce petit nuage, n’avait

pu arriver à l’œil des observateurs.

IX



Propos de dame Bess





Le retour à Oban se fit silencieusement. Miss

Campbell ne parlait pas : les frères Melvill n’osaient

parler. Ce n’était pourtant point leur faute, si cette

malencontreuse vapeur avait apparu juste à point pour

absorber le dernier rayon du soleil. Après tout, il ne

fallait pas désespérer. La belle saison devait se

prolonger pendant plus de six semaines encore. Si,

durant toute la durée de l’automne, quelque beau soir ne

venait pas offrir son horizon sans brumes, ce serait

véritablement jouer de malheur !

Cependant, c’était une admirable soirée perdue, et le

baromètre ne paraissait pas devoir en promettre une

semblable, – de sitôt du moins. En effet, pendant la

nuit, la capricieuse aiguille de l’anéroïde revint

doucement vers le variable. Mais ce qui était encore du

beau temps pour tout le monde ne pouvait satisfaire

Miss Campbell.

Le lendemain, 8 août, quelques chaudes vapeurs

tamisaient les rayons solaires. La brise de midi, cette

fois, ne fut point assez forte pour les dissiper. Une vive

coloration empourpra le ciel vers le soir. Toutes les

nuances fondues, depuis le jaune de chrome jusqu’au

sombre outremer, firent de l’horizon une éblouissante

palette de coloriste. Sous le voile floconneux de petites

nuées, le coucher du soleil teinta l’arrière-plan du

littoral de tous les rayons du spectre, sauf celui que la

fantaisiste et superstitieuse Miss Campbell tenait à voir.

Et cela fut ainsi le lendemain, puis le surlendemain.

La calèche resta donc sous la remise de l’hôtel. À quoi

bon aller au-devant d’une observation que l’état du ciel

rendait impossible ? Les hauteurs de l’île Seil ne

pouvaient être plus favorisées que les plages d’Oban, et

mieux valait ne point courir à quelque désappointement.

Sans être de plus mauvaise humeur qu’il ne

convenait, Miss Campbell se contentait, le soir venu, de

rentrer dans sa chambre, boudant ce peu complaisant

soleil. Elle se reposait alors de ses longues promenades

et rêvait tout éveillée. À quoi ? À cette légende qui se

rattachait au Rayon-Vert ? Lui fallait-il encore

l’apercevoir pour voir clair dans son cœur ? Dans le

sien, non peut-être, mais dans celui des autres ?

Ce jour-là, accompagnée de dame Bess, c’était aux

ruines de Dunolly-Castle qu’Helena avait été promener

sa déconvenue. En cet endroit, du pied d’un vieux mur,

tapissé des épaisses hautes-lisses du lierre, rien de plus

admirable que le panorama formé par l’échancrure de la

baie d’Oban, les sauvages aspects de Kerrera, les îlots

semés dans la mer des Hébrides, et cette grande île de

Mull, dont les roches occidentales reçoivent les

premiers assauts des tempêtes venues de l’Ouest-

Atlantique.

Et alors Miss Campbell regardait le superbe lointain

qui se développait devant ses yeux ; mais le voyait-

elle ? Est-ce que quelque souvenir ne s’obstinait pas à

la distraire ? En tout cas, on peut affirmer que ce n’était

pas l’image d’Aristobulus Ursiclos. En vérité, il aurait

été mal venu, ce jeune pédant, à entendre les opinions

que, ce jour-là, dame Bess émettait si franchement à

son propos.

« Il ne me plaît pas ! redisait-elle. Non ! il ne me

plaît pas ! Il ne pense qu’à se plaire à lui-même ! Quelle

figure ferait-il dans le cottage d’Helensburgh ? Il est du

clan des « Marc-Égoistes », ou je ne m’y connais pas !

Comment MM. Melvill ont-ils eu la pensée qu’il

pourrait jamais être leur neveu ? Partridge ne peut pas

plus le souffrir que moi, et Partridge s’y connaît !

Voyons, Miss Campbell, est-ce qu’il vous plaît ?

– De qui parles-tu ? demanda la jeune fille, qui

n’avait rien entendu des propos de dame Bess.

– De celui à qui vous ne pouvez penser... ne fût-ce

que pour l’honneur du clan !

– À qui donc crois-tu que je ne puisse penser ?

– Mais à ce M. Aristobulus, qui ferait mieux d’aller

voir de l’autre côté de la Tweed, s’il y a jamais eu des

Campbell en quête d’Ursiclos ! »

Dame Bess ne mâchait pas ses paroles, d’ordinaire,

mais il fallait qu’elle fût singulièrement montée pour se

mettre en contradiction avec ses maîtres, – au profit de

sa jeune maîtresse, il est vrai ! Elle sentait bien,

d’ailleurs, qu’Helena montrait pour ce prétendant plus

que de l’indifférence. À la vérité, elle n’aurait pu

imaginer que cette indifférence était doublée d’un

sentiment plus vif à l’égard d’un autre.

Cependant dame Bess en eut peut-être le soupçon,

lorsque Miss Campbell lui demanda si elle avait revu à

Oban ce jeune homme, auquel le Glengarry avait si

heureusement prêté secours et assistance...

« Non, Miss Campbell, répondit dame Bess, il a dû

repartir aussitôt, mais Partridge croit l’avoir aperçu...

– Quand cela ?

– Hier, sur la route de Dalmaly. Il revenait, le sac au

dos, comme un artiste en voyage ! Ah ! c’est un

imprudent, ce jeune homme ! Se laisser ainsi prendre au

gouffre de Corryvrekan, cela est de mauvais augure

pour l’avenir ! Il ne se trouvera pas toujours quelque

bâtiment pour lui venir en aide, et il lui arrivera

malheur !

– Le crois-tu, dame Bess ? S’il a été imprudent, il

s’est montré courageux, du moins, et dans ce péril, son

sang-froid ne paraît pas l’avoir abandonné un instant !

– C’est possible, mais bien certainement, Miss

Campbell, reprit dame Bess, ce jeune homme n’a pas su

que c’est à vous qu’il doit peut-être d’avoir été sauvé,

car, le lendemain de son arrivée à Oban, il serait au

moins venu vous remercier...

– Me remercier ? répondit Miss Campbell. Et

pourquoi ? Je n’ai fait pour lui que ce que j’eusse fait

pour tout autre, et crois-le bien, ce que tout autre aurait

fait à ma place !

– Est-ce que vous le reconnaîtriez ? demanda dame

Bess, en regardant la jeune fille.

– Oui, répondit franchement Miss Campbell, et

j’avoue que le caractère de sa personne, le courage

tranquille qu’il montrait en apparaissant sur le pont,

comme s’il ne venait pas d’échapper à la mort, les

affectueuses paroles qu’il a dites à son vieux

compagnon en le pressant sur sa poitrine, tout cela m’a

vivement frappée !

– Ma foi, répliqua la digne femme, à qui il

ressemble, moi, je ne pourrais guère le dire ; mais, en

tout cas, il ne ressemble pas à ce monsieur Aristobulus

Ursiclos ! »

Miss Campbell sourit, sans rien répondre, se leva,

resta un instant immobile en jetant un dernier regard

jusqu’aux lointaines hauteurs de l’île de Mull ; puis,

suivie de dame Bess, elle redescendit l’aride sentier, qui

conduit à la route d’Oban.

Ce soir-là, le soleil se couchait dans une sorte de

poussière lumineuse, légère comme un tulle paillonné,

et son dernier rayon s’absorbait encore dans les brumes

du soir.

Miss Campbell retourna donc à l’hôtel, fit peu

d’honneur au dîner que ses oncles avaient commandé à

son intention, et, après une courte promenade sur la

grève, elle rentra dans sa chambre.

X



Une partie de croquet





Les frères Melvill, il faut bien l’avouer,

commençaient à compter les jours, s’ils n’en étaient pas

encore à compter les heures. Cela ne marchait pas

comme ils le voulaient. L’ennui visible de leur nièce, ce

besoin d’être seule qui lui prenait, le peu d’accueil

qu’elle faisait au savant Ursiclos, et dont celui-ci se

préoccupait peut-être moins qu’eux-mêmes, tout cela

n’était pas pour rendre agréable ce séjour à Oban. Ils ne

savaient qu’imaginer dans le but de rompre cette

monotonie. Ils guettaient, inutilement, les moindres

variations atmosphériques. Ils se disaient que, son désir

satisfait, Miss Campbell redeviendrait sans doute plus

traitable, au moins pour eux.

C’est que, depuis deux jours, Helena, plus absorbée

encore, oubliait de leur donner ce baiser du matin, qui

les mettait en bonne humeur pour le reste de la journée.

Cependant le baromètre, insensible aux

récriminations des deux oncles, ne se décidait point à

prédire une modification prochaine du temps. Quel que

fût leur soin à le frapper dix fois par jour d’un petit

coup sec pour déterminer une oscillation de l’aiguille,

l’aiguille ne remontait pas d’une ligne. Oh ! ces

baromètres !

Toutefois, les frères Melvill eurent une idée. Dans

l’après-midi du 11 août, ils s’imaginèrent de proposer à

Miss Campbell une partie de croquet, afin de la

distraire, s’il était possible, et, bien qu’Aristobulus

Ursiclos dût en être, Helena ne refusa pas, tant elle

savait leur faire plaisir.

Il faut dire que le frère Sam et le frère Sib se

piquaient d’être de première force à ce jeu, si en

honneur dans le Royaume-Uni. Ce n’est, on le sait, que

l’ancien « mail », très heureusement approprié au goût

de la jeunesse féminine.

Or, il y avait précisément à Oban plusieurs aires

disposées pour les manœuvres du croquet. Que dans la

plupart des villes de bains on se contente d’un

emplacement plus ou moins bien nivelé, pelouse ou

grève, cela prouve moins l’exigence des joueurs que

leur indifférence ou leur peu de zèle pour cette noble

distraction. Ici les aires étaient, non sablonneuses, mais

gazonnées, comme il convient – ce qu’on appelle des

« crockets-grounds » –, humectées chaque soir avec des

pompes d’arrosage, roulées chaque matin avec un engin

spécial, douces comme un velours passé au laminoir.

De petits cubes de pierre, affleurant le sol, étaient

destinés à l’emplantement des piquets et des arceaux.

En outre, un fossé, creusé de quelques pouces,

délimitait chaque emplacement et lui donnait les douze

cents pieds carrés, nécessaires aux opérations des

joueurs.

Que de fois les frères Melvill avaient regardé avec

envie les jeunes gens et les jeunes filles, qui

manœuvraient sur ces terrains d’élite ! Aussi quelle

satisfaction ce fut pour eux lorsque Miss Campbell se

rendit à leur invitation. Ils allaient donc pouvoir la

distraire, tout en se livrant à leur jeu favori, au milieu

de spectateurs qui ne leur manqueraient pas, ici comme

à Helensburgh. Les vaniteux !

Aristobulus Ursiclos, prévenu, consentit à suspendre

ses travaux, et se trouvait à l’heure dite sur le théâtre de

la lutte. Il avait cette prétention d’être aussi fort au

croquet en théorie qu’en pratique, de le jouer en savant,

en géomètre, en physicien, en mathématicien, en un

mot, par A + B, comme il convient à une tête à x.

Ce qui ne plaisait que tout juste à Miss Campbell,

c’est qu’elle allait nécessairement avoir ce jeune pédant

pour partenaire. Et pouvait-il en être autrement ? Ferait-

elle à ses deux oncles le chagrin de les séparer dans la

lutte, de les opposer l’un à l’autre, eux si unis, de

pensée et de cœur, de corps et d’esprit, eux qui ne

jouaient jamais qu’ensemble ! Non ! elle ne l’eût pas

voulu !

« Miss Campbell, lui dit tout d’abord Aristobulus

Ursiclos, je suis heureux d’être votre second, et si vous

me permettez de me laisser vous expliquer la cause

déterminante des coups...

– Monsieur Ursiclos, répondit Helena en le prenant

à part, il faudra laisser gagner mes oncles.

– Gagner ?...

– Oui... sans en avoir l’air.

– Mais, Miss Campbell...

– Ils seraient trop malheureux de perdre.

– Cependant... permettez !... répondit Aristobulus

Ursiclos. Ce jeu du croquet m’est connu

géométriquement, je puis m’en vanter ! J’ai calculé la

combinaison des lignes, la valeur des courbes, et je

pense avoir quelques prétentions...

– Je n’ai d’autre prétention, répondit Miss

Campbell, que celle d’être agréable à nos adversaires.

D’ailleurs ils sont très forts au croquet, je vous en

préviens, et je ne pense pas que toute votre science

puisse lutter contre leur adresse.

– Nous verrons bien ! » murmura Aristobulus

Ursiclos, qu’aucune considération n’aurait pu

déterminer à se laisser volontairement battre, – même

pour plaire à Miss Campbell.

Cependant, la boîte renfermant les piquets, les

marques, les arceaux, les boules, les maillets, avait été

apportée par le garçon de service du « crocket-

ground ».

Les arceaux, au nombre de neuf, furent disposés en

losange sur les petites dalles, et les deux piquets se

dressèrent à chaque extrémité du grand axe de ce

losange.

« Au tirage ! » dit le frère Sam.

Les marques furent placées dans un chapeau.

Chacun des joueurs en prit une au hasard.

Le sort donna les couleurs suivantes pour l’ordre de

la partie : une boule et un maillet bleu au frère Sam ;

une boule et un maillet rouge à Ursiclos ; une boule et

un maillet jaune au frère Sib ; une boule et un maillet

vert à Miss Campbell.

« En attendant le rayon de même couleur ! dit-elle.

Voilà qui est de bon augure ! »

C’était au frère Sam de commencer, et il commença,

après avoir échangé une bonne prise avec son

partenaire.

Il fallait le voir, le corps ni trop droit ni trop incliné,

la tête demi-tournée, de manière à frapper sa boule à

l’endroit juste, les mains placées l’une près de l’autre

sur le manche du maillet, la gauche au-dessous, la

droite au-dessus, les jambes fermes, les genoux

légèrement pliés pour contrebalancer l’impulsion du

coup ; le pied gauche en face de la boule, le pied droit

reporté un peu en arrière ! Un type accompli du

gentleman-crocketer !

Alors le frère Sam leva son maillet, en lui faisant

doucement décrire un demi-cercle ; puis il frappa la

boule, placée à dix-huit pouces du « fock » ou piquet de

départ, et n’eut pas à user du droit, qui lui appartenait,

de recommencer trois fois cette première opération.

En effet, la boule, adroitement lancée, passa sous le

premier arceau, ensuite sous le deuxième ; un autre

coup lui fit franchir le troisième, et ce ne fut qu’à

l’entrée du quatrième qu’elle prit un peu trop « de fer »

et s’arrêta.

C’était magnifique pour un début. Aussi, un très

flatteur murmure courut-il parmi les spectateurs, qui se

tenaient en dehors du petit fossé de l’aire gazonnée.

Au tour d’Aristobulus Ursiclos de jouer. Ce fut

moins heureux. Maladresse ou malchance, il dut s’y

reprendre à trois fois pour faire passer sa boule sous le

premier arceau, et il manqua le second.

« Il est probable, fit-il observer à Miss Campbell,

que cette boule n’est pas parfaitement calibrée. Dans ce

cas, le centre de gravité, placé excentriquement, la fait

dévier de sa course...

– À vous, oncle Sib », dit Miss Campbell, sans rien

écouter de cette scientifique explication.

Le frère Sib fut digne du frère Sam. Sa boule passa

deux arceaux et s’arrêta près de la boule d’Aristobulus

Ursiclos, qui lui servit à franchir le troisième, après

qu’il l’eût roquée, c’est-à-dire frappée à distance ; puis,

il roqua de nouveau le jeune savant, dont toute la

physionomie semblait dire : « Nous ferons mieux que

cela ! » Enfin, les deux boules ayant été mises en

contact, il posa le pied sur la sienne, il la poussa d’un

vigoureux coup de maillet, et croqua la boule de son

adversaire, c’est-à-dire que, par un effet de contrecoup,

il l’envoya à soixante pas, bien au-delà du fossé

limitatif.

Aristobulus Ursiclos dut courir après sa boule ; mais

il le fit posément, en homme réfléchi, et il attendit dans

l’attitude d’un général qui médite un grand coup.

Miss Campbell prit la boule verte, à son tour, et

passa adroitement les deux premiers arceaux.

La partie continua dans des conditions très

avantageuses pour les frères Melvill, qui s’en donnaient

de roquer et de croquer les boules adverses. Quel

massacre ! Ils se faisaient de petits signes, ils se

comprenaient d’un coup d’œil, sans avoir même besoin

de parler, et, finalement, ils prenaient l’avance, à la

grande satisfaction de leur nièce, mais au grand

déplaisir d’Aristobulus Ursiclos.

Miss Campbell, cependant, se voyant suffisamment

distancée, cinq minutes après le début de la partie, se

mit à jouer plus sérieusement, et montra beaucoup plus

d’habileté que son partenaire, qui ne lui épargnait

pourtant pas les conseils scientifiques.

« L’angle de réflexion, lui disait-il, est égal à l’angle

d’incidence, et cela doit vous indiquer la direction que

doivent prendre les boules, après le choc. Il faut donc

profiter de...

– Mais profitez vous-même, lui répondait Miss

Campbell. Me voici, monsieur, de trois arceaux en

avant de vous ! »

Et, en effet, Aristobulus Ursiclos restait piteusement

en arrière. Dix fois il avait déjà tenté de franchir le

double arceau central, sans y parvenir. Il s’en prit donc

à cet ustensile, il le fit redresser, il en modifia

l’écartement et tenta de nouveau la fortune.

La fortune ne lui fut pas favorable. Sa boule heurta

chaque fois le fer, et il ne parvint point à passer.

En vérité, Miss Campbell aurait eu le droit de se

plaindre de son partenaire. Elle jouait fort bien, elle, et

méritait les compliments que ne lui ménageaient point

ses deux oncles. Rien de charmant comme de la voir se

livrant tout entière à ce jeu, si bien fait pour développer

les grâces du corps ; son pied droit à demi levé du bout,

afin de maintenir sa boule au moment de croquer

l’autre, ses deux bras coquettement arrondis, lorsqu’elle

faisait décrire une demi-circonférence à son maillet,

l’animation de sa jolie figure, légèrement inclinée vers

le sol, sa taille, qui se balançait d’un mouvement

délicieux, tout cet ensemble était adorable à regarder !

Et cependant Aristobulus Ursiclos n’en voyait rien.

On avouera qu’il enrageait, le jeune savant. En effet,

les frères Melvill avaient maintenant une avance telle

qu’il serait bien difficile de les rattraper. Et, cependant,

les aléas du jeu de croquet sont si inattendus, qu’il ne

faut jamais désespérer de la victoire.

La partie continuait donc dans ces conditions

inégales, quand un incident se produisit.

Aristobulus Ursiclos trouva enfin l’occasion de

roquer la boule du frère Sam qui venait de repasser

l’arceau central, devant lequel il était, lui, obstinément

retenu. Véritablement dépité, tout en s’efforçant à rester

calme aux yeux de l’assistance, il voulut faire un coup

de maître, et rendre la pareille à son adversaire, en

l’envoyant hors des limites de l’aire du jeu. Il posa donc

sa boule près de celle du frère Sam, il assura son

adhérence en tassant l’herbe avec le plus grand soin, il

appuya dessus le pied gauche, et, décrivant une

circonférence presque entière, afin de donner plus de

force au choc, il fit rapidement tournoyer son maillet.

Quel cri lui échappa ! Ce fut un hurlement de

douleur ! Le maillet, mal dirigé, avait atteint, non la

boule, mais le pied du maladroit, et le voilà, sautillant

sur une jambe, en poussant des gémissements, très

naturels sans doute, mais quelque peu ridicules.

Les frères Melvill coururent à lui. Heureusement le

cuir de sa bottine avait amorti la violence du coup, la

contusion était sans gravité. Mais Aristobulus Ursiclos

crut devoir expliquer ainsi sa mésaventure.

« Le rayon, figuré par son maillet, dit-il en

professant, non sans quelque grimace, a décrit un cercle

concentrique à celui qui aurait dû raser tangentiellement

le sol, parce que j’avais tenu ce rayon un peu trop court.

De là ce choc...

– Et alors, monsieur, nous allons cesser la partie ?

demanda Miss Campbell.

– Cesser la partie ! s’écria Aristobulus Ursiclos !

Nous avouer vaincus ? jamais ! En prenant les formules

du calcul des probabilités, on trouverait encore que...

– Soit ! continuons ! » répondit Miss Campbell.

Mais toutes les formules du calcul des probabilités

n’auraient donné que bien peu de chances aux

adversaires des deux oncles. Déjà le frère Sam était

« rover », c’est-à-dire que, sa boule ayant franchi tous

les arceaux, il avait touché le « besan » ou piquet

d’arrivée, et que son jeu ne consistait plus qu’à venir en

aide à son partenaire, en croquant ou roquant toutes les

boules à sa convenance.

En effet, quelques coups après, la partie était

définitivement gagnée, et les frères Melvill

triomphaient, mais modestement, comme il convient à

des maîtres. Quant à Aristobulus Ursiclos, en dépit de

ses prétentions, il n’était même pas parvenu à franchir

l’arceau central.

Sans doute, Miss Campbell voulut alors paraître

beaucoup plus dépitée qu’elle ne l’était réellement, et

d’un vigoureux coup de maillet, elle frappa sa boule,

sans trop en calculer la direction.

La boule s’élança hors du périmètre circonscrit par

le petit fossé, du côté de la mer, s’enleva en

rebondissant sur un galet, et, comme eût dit Aristobulus

Ursiclos, sa pesanteur multipliée par le carré de la

vitesse aidant, elle dépassa la lisière de la grève.

Coup malheureux !

Un jeune artiste était là, assis devant son chevalet,

en train de prendre une vue de la mer, bornée par la

pointe méridionale de la rade d’Oban. La boule,

atteignant la toile en son plein, tacha sa couleur verte de

toutes les couleurs de la palette qu’elle frôla en passant,

et renversa le chevalet à quelques pas de là.

Le peintre se retourna tranquillement et dit :

« D’ordinaire, on prévient avant de commencer un

bombardement ! Nous ne sommes pas en sûreté ici ! »

Miss Campbell, ayant eu le pressentiment de cet

accident, avant même qu’il ne se fût produit, avait

couru vers la grève :

« Ah ! monsieur, dit-elle, en s’adressant au jeune

artiste ; veuillez me pardonner ma maladresse ! »

Celui-ci se leva, salua en souriant la belle jeune fille,

toute confuse, qui venait s’excuser...

C’était le « naufragé » du gouffre de Corryvrekan !

XI



Olivier Sinclair





Olivier Sinclair était un « joli homme », pour

employer l’expression jadis usitée en Écosse à l’égard

des garçons braves, prompts et alertes ; mais, si cette

expression lui convenait au moral, il faut avouer qu’elle

ne lui convenait pas moins au physique.

Dernier rejeton d’une honorable famille

d’Édimbourg, ce jeune Athénien de l’Athènes du Nord

était le fils d’un ancien conseiller de cette capitale du

Mid-Lothian. Sans père ni mère, élevé par son oncle,

l’un des quatre baillis de l’administration municipale, il

avait fait de bonnes études à l’Université ; puis, à l’âge

de vingt ans, un peu de fortune lui assurant au moins

l’indépendance, curieux de voir le monde, il visita les

principaux États de l’Europe, l’Inde, l’Amérique, et la

célèbre Revue d’Edimbourg ne refusa pas, en quelques

occasions, de publier ses notes de voyages. Peintre

distingué, qui aurait pu vendre ses œuvres à haut prix,

s’il l’eût voulu, poète à ses heures, – et qui ne le serait à

un âge où toute l’existence vous sourit ? – cœur chaud,

nature artiste, il était pour plaire et plaisait sans pose ni

fatuité.

Il est facile de se marier dans la capitale de la vieille

Calédonie. En effet, les sexes y sont en proportion très

inégale, et le faible, numériquement, l’emporte de

beaucoup sur le fort. Aussi un jeune homme, instruit,

aimable, comme il faut, fort bien fait de sa personne, ne

peut-il manquer d’y trouver plus d’une héritière à son

goût.

Et cependant, Olivier Sinclair, à vingt-six ans, ne

semblait pas encore avoir éprouvé le besoin de vivre à

deux. Le sentier de la vie lui paraissait-il donc trop

étroit pour y marcher coude à coude ? Non, sans doute,

mais il est plus probable qu’il se trouvait mieux d’aller

seul, de prendre par les chemins de traverse, de courir à

sa fantaisie, surtout avec ses goûts d’artiste et de

voyageur.

Pourtant, Olivier Sinclair était bien fait pour inspirer

plus que de la sympathie à quelque jeune et blonde fille

de l’Écosse. Sa taille élégante, sa physionomie ouverte,

son air franc, sa mâle figure, énergique par les traits,

douce par les yeux, la grâce de ses mouvements, la

distinction de ses manières, sa parole facile et

spirituelle, l’aisance de sa démarche, le sourire de son

regard, tout cet ensemble était de nature à charmer. Lui

ne s’en doutait guère n’étant point fat, ou n’y songeait

pas n’étant point d’humeur à s’enchaîner. D’ailleurs,

s’il donnait lieu à ces appréciations flatteuses pour sa

personne dans le clan féminin de l’Auld-Reeky1, il ne

plaisait pas moins à ses compagnons de jeunesse, à ses

camarades de l’Université : suivant la jolie expression

gaélique, il était de ceux « qui ne tournent jamais le dos

ni à un ami, ni à un ennemi ».

Eh bien, ce jour-là, il faut pourtant convenir qu’au

moment de l’attaque, il tournait le dos à Miss

Campbell. Miss Campbell, il est vrai, n’était ni son

ennemie ni son amie. Aussi, dans cette attitude, n’avait-

il pu voir venir la boule, si rudement poussée par le

maillet de la jeune fille. De là, cet effet d’obus en pleine

toile, et la culbute de tout son attirail de peintre.

Miss Campbell, du premier coup d’œil, avait

reconnu son « héros » du Corryvrekan ; mais le héros

n’avait point reconnu la jeune passagère du Glengarry.

C’est à peine si, pendant la fin de la traversée de l’île

Scarba à Oban, il avait aperçu Miss Campbell à bord.

Certes, s’il eût su quelle part personnelle lui revenait

dans son sauvetage, ne fût-ce que par politesse, il

l’aurait plus particulièrement remerciée ; mais il

l’ignorait encore, et probablement il devait l’ignorer



1

La Vieille Enfumée, surnom donné à Edimbourg.

toujours.

Et, en effet, ce jour même Miss Campbell défendait

– c’est le mot –, défendait aussi bien à ses oncles qu’à

dame Bess et à Partridge, de faire aucune allusion,

devant ce jeune homme, à ce qui s’était passé à bord du

Glengarry avant le sauvetage.

Cependant, après l’accident de la boule, les frères

Melvill avaient rejoint leur nièce, plus décontenancés

qu’elle, si c’est possible, et ils commençaient à

présenter leurs excuses personnelles au jeune peintre,

lorsque celui-ci les interrompit en disant :

« Mademoiselle... Messieurs... je vous en prie...

croyez que cela n’en vaut pas la peine !

– Monsieur... dit le frère Sib, en insistant. Non !...

nous sommes véritablement désolés...

– Et si le malheur est irréparable, comme cela est à

craindre... ajouta le frère Sam.

– Ce n’est qu’un accident, ce n’est point un

malheur ! répondit en riant le jeune homme. Un

barbouillage, rien de plus, et dont cette boule

vengeresse a fait justice ! »

Olivier Sinclair disait cela de si bonne humeur, que

les frères Melvill lui auraient volontiers tendu la main,

sans y mettre plus de cérémonie. En tout cas, ils crurent

devoir se présenter réciproquement, comme il convient

entre gentlemen.

« Monsieur Samuel Melvill, dit l’un.

– Monsieur Sébastien Melvill, dit l’autre.

– Et leur nièce, Miss Campbell », ajouta Helena, qui

ne pensa pas manquer aux convenances en se présentant

elle-même.

C’était à l’adresse du jeune homme une invitation de

décliner ses noms et qualités.

« Miss Campbell, messieurs Melvill, dit-il avec le

plus grand sérieux, je pourrais vous répondre que je

m’appelle « fock », comme l’un des piquets de votre

croquet, puisque j’ai été touché par la boule, mais je me

nomme tout bonnement Olivier Sinclair.

– Monsieur Sinclair, répliqua Miss Campbell, qui ne

savait trop comment elle devait prendre cette réponse,

veuillez une dernière fois recevoir toutes mes excuses...

– Et les nôtres, ajoutèrent les frères Melvill.

– Miss Campbell, reprit Olivier Sinclair, je vous

répète que cela n’en vaut pas la peine. Je cherchais à

obtenir un effet de lames déferlantes, et il est probable

que votre boule, comme l’éponge de je ne sais plus quel

peintre de l’antiquité, jetée en travers de son tableau,

aura produit l’effet que mon pinceau cherchait

vainement à rendre ! »

Cela fut dit d’un ton si aimable que Miss Campbell

et les frères Melvill ne purent s’empêcher de sourire.

Quant à la toile qu’Olivier Sinclair ramassa, elle se

trouvait hors d’usage, et c’était à recommencer.

Il est bon d’observer que Aristobulus Ursiclos

n’était point venu prendre part à cet échange d’excuses

et de politesses.

La partie terminée, le jeune savant, très vexé de

n’avoir pu mettre ses connaissances théoriques d’accord

avec ses aptitudes pratiques, s’était retiré pour rentrer à

l’hôtel. On ne devait même pas le voir avant trois ou

quatre jours, car il allait partir pour l’île Luing, une des

petites Hébrides, située au sud de l’île de Seil, dont il

voulait étudier, au point de vue géologique, les riches

ardoisières.

L’entretien ne pouvait donc être gêné par les

interventions explicatives qu’il n’eût point manqué de

faire sur la tension des trajectoires ou autres questions

relatives à l’accident.

Olivier Sinclair apprit alors qu’il n’était pas tout à

fait un inconnu pour les hôtes de Caledonian Hotel, et il

fut mis au courant des incidents de la traversée.

« Quoi, Miss Campbell, et vous messieurs, s’écria-t-

il, vous étiez à bord du Glengarry, qui m’a repêché si à

propos ?

– Oui, monsieur Sinclair.

– Et vous nous avez bien effrayés, ajouta le frère

Sib, lorsque nous avons aperçu, par le plus grand

hasard, votre embarcation perdue dans les remous du

Corryvrekan !

– Hasard providentiel, ajouta le frère Sam, et très

probablement, sans l’intervention de... »

C’est ici que Miss Campbell fit comprendre d’un

signe qu’elle n’entendait point être posée en libératrice.

Ce rôle de Notre-Dame-des-Naufragés, elle ne voulait à

aucun prix en accepter l’emploi.

« Mais, monsieur Sinclair, reprit alors le frère Sam,

comment ce vieux pêcheur qui vous accompagnait a-t-il

pu être assez imprudent pour s’aventurer dans ces

courants...

– Dont il doit bien connaître les dangers, puisqu’il

est du pays ? ajouta le frère Sib.

– Il ne faut pas l’accuser, messieurs Melvill,

répondit Olivier Sinclair. L’imprudence vient de moi,

de moi seul, et j’ai cru un instant que j’aurais à me

reprocher la mort de ce brave homme ! Mais il y avait

des couleurs si étonnantes à la surface de ces remous,

où la mer ressemble à une immense guipure, jetée sur

un fond de soie bleue ! Aussi, sans m’inquiéter du reste,

me voilà parti à la recherche de quelques nuances

nouvelles au milieu de cette écume imprégnée de

lumière. Et alors j’allais plus avant, toujours plus

avant ! Mon vieux pêcheur sentait bien le danger, il me

faisait des remontrances, il voulait revenir du côté de

l’île Jura, mais je ne l’écoutais guère, si bien que notre

embarcation fut enfin prise dans un courant, puis

irrésistiblement entraînée vers le gouffre ! Nous

voulûmes résister à cette attraction !... Un coup de mer

blessa mon compagnon, qui ne put me venir en aide, et

certainement, sans l’arrivée du Glengarry, sans le

dévouement de son capitaine, sans l’humanité des

passagers, nous serions passés à l’état légendaire, mon

matelot et moi, et maintenant catalogués dans le

nécrologe du Corryvrekan ! »

Miss Campbell écoutait sans dire un mot, et levait

parfois ses beaux yeux sur le jeune homme, qui ne

cherchait point à la gêner de ses regards. Elle ne put

s’empêcher de sourire, lorsqu’il parla de sa chasse ou

plutôt de sa pêche aux nuances marines. Est-ce qu’elle

aussi n’était pas en quête de pareille aventure, un peu

moins périlleuse, toutefois, la chasse aux nuances

célestes, la chasse au Rayon-Vert ?

Et les frères Melvill ne purent se retenir d’en faire la

remarque, en parlant du motif qui les avait amenés à

Oban, c’est-à-dire l’observation d’un phénomène

physique dont ils firent connaître la nature au jeune

peintre.

« Le Rayon-Vert ! s’écria Olivier Sinclair.

– L’auriez-vous déjà vu, monsieur ? demanda

vivement la jeune fille, l’auriez-vous déjà vu ?

– Non, Miss Campbell, répondit Olivier Sinclair.

Savais-je seulement qu’il y eût quelque part un Rayon-

Vert ! Non ! En vérité ! Eh bien, moi aussi, je veux le

voir ! Le soleil ne disparaîtra plus sous l’horizon sans

qu’il ne m’ait pour témoin de son coucher ! Et, par saint

Dunstan, je ne peindrai plus jamais qu’avec le vert de

son dernier rayon ! »

Il était difficile de savoir si Olivier Sinclair ne

parlait pas avec une légère pointe d’ironie, ou s’il se

laissait entraîner par le côté artiste de sa nature.

Toutefois, un certain pressentiment dit à Miss Campbell

que le jeune homme ne plaisantait pas.

« Monsieur Sinclair, reprit-elle, le Rayon-Vert n’est

pas ma propriété ! Il luit pour tout le monde ! Il ne perd

rien de sa valeur, parce qu’il se montre à plusieurs

curieux à la fois ! Nous pourrons donc, si vous le

voulez, essayer de le voir ensemble.

– Très volontiers, Miss Campbell.

– Mais il faut y mettre beaucoup de patience.

– Nous en mettrons...

– Et ne pas craindre de se faire mal aux yeux, dit le

frère Sam.

– Le Rayon-Vert vaut bien la peine qu’on risque

cela pour lui, répliqua Olivier Sinclair, et je ne quitterai

pas Oban sans l’avoir aperçu, je vous le promets.

– Une fois déjà, dit Miss Campbell, nous nous

sommes rendus à l’île Seil pour observer ce rayon, mais

un petit nuage est venu voiler l’horizon, juste au

moment où le soleil se couchait.

– Voilà une fatalité !

– Une véritable fatalité, monsieur Sinclair, car

depuis ce jour nous n’avons jamais revu un ciel

suffisamment net.

– Cela se retrouvera, Miss Campbell ! L’été n’a pas

encore dit son dernier mot, et, avant le retour de la

mauvaise saison, croyez-moi, le soleil nous aura fait

l’aumône du Rayon-Vert.

– Pour tout vous avouer, monsieur Sinclair, reprit

Miss Campbell, nous l’aurions certainement aperçu,

dans la soirée du 2 août, à l’horizon même de la passe

du Corryvrekan, si notre attention n’eût été détournée

par un certain sauvetage...

– Quoi, Miss Campbell, répondit Olivier Sinclair,

j’aurais été assez maladroit pour distraire vos regards en

un pareil moment ! Mon imprudence vous aurait coûté

le Rayon-Vert ! Alors, c’est moi qui vous dois des

excuses, et je vous exprime ici tous mes regrets pour

mon inopportune intervention ! Cela ne m’arrivera

plus ! »

Et l’on causa ainsi de choses et d’autres en reprenant

le chemin de Caledonian Hotel, où précisément Olivier

Sinclair était descendu la veille, à son retour d’une

excursion aux environs de Dalmaly. Ce jeune homme,

dont les manières franches, la communicative gaieté ne

déplaisaient point aux deux frères – loin de là – fut

alors amené à parler d’Édimbourg et de son oncle le

bailli Patrick Oldimer. Il se trouva que les frères Melvill

avaient été liés avec le bailli Oldimer pendant quelques

années. Entre ces deux familles s’étaient autrefois

établies des relations du monde, que l’éloignement seul

avait suspendues. On se retrouvait donc en parfaite

connaissance. Aussi Olivier Sinclair fut-il invité à

renouer avec les Melvill, et, comme il n’y avait aucune

raison pour qu’il plantât sa tente d’artiste plutôt ailleurs

qu’à Oban, il se déclara plus que jamais résolu à y

rester, afin de participer aux recherches du fameux

rayon.

Miss Campbell, les frères Melvill et lui se

rencontrèrent donc fréquemment sur les plages d’Oban

pendant les jours qui suivirent, Ils observaient ensemble

si les conditions atmosphériques tendaient à se

modifier. Dix fois par jour, ils interrogeaient le

baromètre, qui laissait voir quelques velléités de hausse.

Et, en effet, l’aimable instrument dépassa trente pouces

sept dixièmes dans la matinée du 14 août.

Avec quelle satisfaction, ce jour-là, Olivier Sinclair

apporta la bonne nouvelle à Miss Campbell ! Un ciel

pur comme l’œil d’une madone ! Un azur qui allait en

dégradant peu à peu ses nuances depuis l’indigo jusqu’à

l’outremer ! Pas une vapeur de nature hygrométrique

dans l’espace ! La perspective d’une soirée splendide et

d’un coucher de soleil à émerveiller les astronomes

d’un observatoire !

« Si nous ne voyons pas notre rayon au coucher du

soleil, dit Olivier Sinclair, c’est que nous serons

devenus aveugles !

– Mes oncles, répondit Miss Campbell, vous

entendez bien, c’est pour ce soir ! »

Il fut donc convenu que l’on partirait, avant dîner,

pour l’île Seil. C’est ce qui fut fait dès cinq heures.

La calèche entraîna sur la pittoresque route de

Glachan Miss Campbell radieuse, Olivier Sinclair

rayonnant, et les frères Melvill, qui prenaient leur part

de ce rayonnement et de cette irradiation. On eût dit,

vraiment, qu’ils emportaient le soleil avec eux sur le

siège de leur voiture, et que les quatre chevaux du

rapide équipage étaient les hippogryphes du char

d’Apollon, dieu du jour !

Arrivés à l’île Seil, les observateurs, enthousiasmés

d’avance, se trouvèrent en face d’un horizon dont aucun

obstacle n’altérait les lignes. Ils allèrent prendre place à

l’extrémité d’un cap étroit, qui séparait deux criques du

littoral et pointait d’un mille en mer. Rien ne pouvait

gêner la vue, dans l’ouest, sur un quart de l’horizon.

« Nous allons donc enfin l’observer, ce capricieux

rayon, qui met tant de mauvaise grâce à se laisser voir !

dit Olivier Sinclair.

– Je le crois, répondit le frère Sam.

– J’en suis sûr, ajouta le frère Sib.

– Et moi, je l’espère », répondit Miss Campbell, en

regardant la mer déserte et le ciel sans tache.

En vérité, tout faisait prévoir que le phénomène, au

coucher du soleil, se montrerait dans toute sa splendeur.

Déjà l’astre radieux, s’abaissant par une ligne

oblique, n’était plus qu’à quelques degrés au-dessus de

l’horizon. Son disque rouge teignait d’une couleur

uniforme l’arrière-plan du ciel, et jetait une longue

traînée éblouissante sur les eaux endormies du large.

Tous, muets, dans l’attente de l’apparition, un peu

émus devant cette fin d’un beau jour, observaient le

soleil, qui s’enfonçait peu à peu, semblable à un énorme

bolide. Soudain, un cri involontaire échappa à Miss

Campbell. Il fut suivi d’une anxieuse exclamation que

ni les frères Melvill ni Olivier Sinclair ne purent retenir.

Une chaloupe débordait alors l’îlot d’Easdale,

échoué au pied de Seil, et s’avançait lentement vers

l’ouest. Sa voile tendue comme un écran, dépassait la

ligne d’horizon. Allait-elle donc cacher le soleil au

moment où il s’éteindrait dans les flots ?

C’était une question de secondes. Revenir sur ses

pas, se jeter d’un côté ou de l’autre, afin de se retrouver

en face du point de contact, on n’en avait plus le

temps ; l’étroitesse du cap ne permettait pas de s’écarter

sous un angle suffisant pour se remettre dans l’axe du

soleil.

Miss Campbell, désespéré de ce contretemps, allait

et venait sur les roches. Olivier Sinclair faisait des

gestes immenses à cette embarcation, et lui criait

d’amener sa voile.

Vains efforts ! On ne le voyait pas, on ne pouvait

l’entendre. La chaloupe, sous une légère brise,

continuait à remonter vers l’ouest avec le flot qui

portait.

Au moment où le bord supérieur du disque solaire

allait disparaître, la voile passa devant lui et le cacha

derrière son trapèze opaque.

Déception ! Cette fois, le Rayon-Vert avait été lancé

du pied de cet horizon sans brumes, mais il s’était

heurté à la voile, avant d’avoir atteint le promontoire,

sur lequel tant de regards le guettaient avidement.

Miss Campbell, Olivier Sinclair, les frères Melvill,

absolument désappointés, plus irrités peut-être que ne le

comportait cette malchance, restaient pétrifiés à leur

place, oubliant même de s’en aller, maudissant

l’embarcation et ceux qui la montaient.

Cependant la chaloupe venait d’accoster une petite

anse de l’île Seil, à la base même du promontoire.

À ce moment, un passager en débarquait, laissant à

bord les deux marins qui l’avaient amené de l’île Luing

par la route du large ; puis, il contournait la grève et

escaladait les premières roches, de manière à atteindre à

l’extrémité du cap.

Très certainement, cet importun devait avoir

reconnu le groupe des observateurs postés sur le

plateau, car il les salua d’un geste empreint d’une

certaine familiarité.

« Monsieur Ursiclos ! s’écria Miss Campbell.

– Lui ! c’était lui ! répondirent les deux frères.

– Quel peut être ce monsieur ? » se dit Olivier

Sinclair.

C’était bien Aristobulus Ursiclos, en personne, qui

revenait après une scientifique tournée de quelques

jours à l’île Luing.

Comment il fut reçu de ceux qu’il venait de troubler

dans la réalisation de leur plus cher désir, il est inutile

d’y insister.

Le frère Sam et le frère Sib, oubliant toutes les

convenances, ne songèrent même pas à présenter l’un à

l’autre Olivier Sinclair et Aristobulus Ursiclos. Devant

le mécontentement d’Helena, ils baissèrent les yeux

pour ne pas voir le prétendant de leur choix.

Miss Campbell, ses petites mains fermées, ses bras

croisés sur la poitrine, ses yeux fulgurants, le regardait

sans mot dire. Puis, enfin, ces paroles s’échappèrent de

sa bouche :

« Monsieur Ursiclos, vous auriez mieux fait de ne

pas arriver si à propos pour commettre une

maladresse ! »

XII



Nouveaux projets





Le retour à Oban se fit dans des conditions

beaucoup moins agréables que l’aller à l’île Seil. On

avait cru partir pour un succès, et on revenait avec une

défaite.

Si la déception éprouvée par Miss Campbell pouvait

être atténuée en quelque chose, c’était parce que

Aristobulus Ursiclos en était la cause. Elle avait le droit

de l’accabler, ce grand coupable, de charger sa tête de

malédictions. Elle ne s’en fit faute. Les frères Melvill

auraient été mal venus à essayer de le défendre. Non ! il

avait fallu que l’embarcation de ce maladroit, auquel on

ne pensait guère, fût arrivée juste à point pour cacher

l’horizon, au moment où le soleil lançait son dernier

trait lumineux. Ce sont là de ces choses qui ne sauraient

se pardonner.

Il va sans dire qu’après cette algarade, Aristobulus

Ursiclos, qui, pour s’excuser, s’était en outre permis de

plaisanter le Rayon-Vert, avait regagné la chaloupe afin

de revenir à Oban. Il avait sagement fait, car, très

probablement, on ne lui aurait pas offert une place dans

la calèche, ni même sur le siège de derrière.

Ainsi, donc, par deux fois déjà, le coucher du soleil

s’était fait dans des conditions où il eût été possible

d’observer le phénomène, et, par deux fois, l’œil ardent

de Miss Campbell s’était vainement exposé aux

rutilantes caresses de l’astre, qui lui laissaient la vue

trouble pendant quelques heures ! D’abord, le sauvetage

d’Olivier Sinclair, ensuite le passage d’Aristobulus

Ursiclos, avaient fait manquer des occasions qui ne se

représenteraient pas de longtemps peut-être ! Dans les

deux cas, il est vrai, les circonstances n’avaient pas été

les mêmes, et autant Miss Campbell excusait l’un,

autant elle accablait l’autre. Qui aurait pu l’accuser de

partialité ?

Le lendemain, Olivier Sinclair, assez rêveur, se

promenait sur les grèves d’Oban.

Qu’était donc ce monsieur Aristobulus Ursiclos ?

Un parent de Miss Campbell et des frères Melvill, ou

simplement un ami ? C’était, à tout le moins, un

familier de la maison, rien qu’à la façon dont Miss

Campbell s’était laissée aller à lui reprocher sa

maladresse. Eh bien, que lui importait, à Olivier

Sinclair ? S’il voulait savoir à quoi s’en tenir, il n’avait

qu’à interroger le frère Sam ou le frère Sib... Et c’est

précisément ce qu’il se défendait de faire, ce qu’il ne fit

point.

Cependant les occasions ne lui manquèrent pas.

Chaque jour, Olivier Sinclair rencontrait, tantôt les

frères Melvill se promenant ensemble – qui aurait pu se

flatter de les avoir jamais vus l’un sans l’autre ? – tantôt

accompagnant leur nièce sur le bord de la mer. On

causait de mille choses, et plus particulièrement du

temps, – ce qui, dans l’espèce, n’était point une manière

de parler pour ne rien dire. Retrouverait-on jamais une

de ces soirées sereines, dont on guettait le retour pour

revenir à l’île Seil ? On pouvait en douter. En effet,

depuis ces deux admirables embellies du 2 et du 14

août, ce n’était plus que ciel incertain, nuages orageux,

horizons sillonnés d’éclairs de chaleur, brumes

crépusculaires, enfin de quoi désespérer un élève

astronome, accroché à l’objectif de sa lunette, et

poursuivant la révision d’un coin de la carte céleste !

Pourquoi ne pas avouer que le jeune peintre était

maintenant épris du Rayon-Vert, tout autant que Miss

Campbell ? Il avait enfourché ce dada en compagnie de

la belle jeune fille. Il courait avec elle les champs de

l’espace. Il chevauchait cette fantaisie avec non moins

d’ardeur, pour ne pas dire non moins d’impatience que

sa jeune compagne. Ah ! il n’était pas un Aristobulus

Ursiclos, lui, la tête perdue dans les nuages de la haute

science, plein de dédain pour un simple phénomène

d’optique ! Tous deux se comprenaient et tous deux

voulaient être de ces rares privilégiés que le Rayon-Vert

aurait honorés de son apparition !

« Nous le verrons, Miss Campbell, répétait Olivier

Sinclair, nous le verrons, quand je devrais aller

l’allumer moi-même ! En somme, c’est par ma faute

qu’il vous a échappé une première fois, et je suis aussi

coupable que ce monsieur Ursiclos... votre parent... je

crois ?

– Non... mon fiancé... paraît-il... » répondit ce jour-

là Miss Sinclair, en s’éloignant avec quelque hâte pour

aller rejoindre ses oncles, qui marchaient en avant et

s’offraient une prise.

Son fiancé ! Il fut singulier, l’effet que produisit sur

Olivier Sinclair cette simple réponse, et surtout le ton

dont elle avait été faite ! Après tout, pourquoi ce jeune

pédant ne serait-il pas un fiancé ? Au moins, dans ces

conditions, sa présence à Oban s’expliquait ! De ce

qu’il avait été assez mal avisé pour s’interposer entre le

soleil couchant et Miss Campbell, il ne s’ensuivait pas...

Qu’est-ce qui ne s’ensuivait pas ? Olivier Sinclair eût

peut-être été fort embarrassé de le dire.

D’ailleurs, après deux jours d’absence, Aristobulus

Ursiclos avait reparu. Olivier Sinclair l’aperçut,

plusieurs fois, en compagnie des frères Melvill, qui

n’auraient pu lui tenir rigueur. Il semblait être dans les

meilleurs termes avec eux. Le jeune savant et le jeune

artiste, à diverses reprises, s’étaient aussi rencontrés,

soit sur la plage, soit dans les salons de Caledonian

Hotel. Les deux oncles avaient cru devoir les présenter

l’un à l’autre.

« Monsieur Aristobulus Ursiclos, de Dumfries !

– Monsieur Olivier Sinclair, d’Édimbourg ! »

Cela avait coûté à chacun de ces jeunes gens un

salut médiocre, une simple inclinaison de tête, à

laquelle le corps, raidi outre mesure, n’avait point pris

part. Évidemment il n’y aurait jamais sympathie entre

ces deux caractères. L’un courait le ciel pour y

décrocher les étoiles, l’autre pour en calculer les

éléments ; l’un, artiste, ne cherchait point à poser sur le

piédestal de l’art ; l’autre, savant, se faisait de la science

un piédestal, sur lequel il prenait des attitudes.

Quant à Miss Campbell, elle boudait absolument

Aristobulus Ursiclos. S’il était là, elle ne semblait plus

s’apercevoir de sa présence ; s’il venait à passer, elle se

détournait visiblement. En un mot, ainsi qu’il a été

expliqué plus haut, elle le « coupait » avec toute la

netteté du formalisme britannique. Les frères Melvill

avaient quelque peine à en rassembler les morceaux.

Quoi qu’il en soit, dans leur opinion, tout cela

s’arrangerait, surtout si ce capricieux rayon voulait

enfin paraître.

En attendant, Aristobulus Ursiclos observait Olivier

Sinclair par-dessus ses lunettes, – manœuvre familière à

tous les myopes, qui veulent regarder sans en avoir

l’air. Et ce qu’il voyait : l’assiduité du jeune homme

près de Miss Campbell, l’aimable accueil que la jeune

fille lui faisait en toute occasion, n’était sans doute pas

pour lui plaire. Mais, sûr de lui-même, il se tint sur la

réserve.

Cependant, devant ce ciel incertain, devant ce

baromètre dont la mobile aiguille ne parvenait pas à se

fixer, tous sentaient leur patience mise à une bien

longue épreuve. Avec l’espoir de trouver un horizon

dégagé de brumes, ne fût-ce que quelques instants au

coucher du soleil, on fit encore deux ou trois excursions

à l’île Seil, auxquelles Aristobulus Ursiclos ne crut pas

devoir prendre part. Peine inutile ! Le 23 août arriva,

sans que le phénomène eût daigné apparaître.

Alors, cette fantaisie devint une idée fixe, qui ne

laissa plus place à aucune autre. Cela tournait à l’état

d’obsession. On en rêvait nuit et jour, à faire craindre

quelque nouveau genre de monomanie, – à une époque

où il n’y a plus à les compter. Sous cette contention

d’esprit, les couleurs se transformaient en une couleur

unique : le ciel bleu était vert, les routes étaient vertes,

les grèves étaient vertes, les roches étaient vertes, l’eau

et le vin étaient verts comme de l’absinthe. Les frères

Melvill s’imaginaient être vêtus de vert et se prenaient

pour deux grands perroquets, qui prenaient du tabac

vert dans une tabatière verte ! En un mot, c’était la folie

du vert ! Tous étaient frappés d’une sorte de

daltonisme, et les professeurs d’oculistique auraient eu

là de quoi publier d’intéressants mémoires dans leurs

revues d’ophtalmologie. Cela ne pouvait durer plus

longtemps.

Heureusement, Olivier Sinclair eut une idée.

« Miss Campbell, dit-il ce jour-là, et vous, messieurs

Melvill, il me semble que, tout bien considéré, nous

sommes fort mal à Oban pour observer le phénomène

en question.

– Et à qui la faute ? répondit Miss Campbell, en

regardant bien en face les deux coupables qui baissèrent

la tête.

– Ici, pas d’horizon de mer ! reprit le jeune peintre.

De là, obligation d’aller en chercher un jusqu’à l’île

Seil, au risque de ne point s’y trouver au moment où il

y faudrait être !

– C’est évident ! répondit Miss Campbell. En vérité,

je ne sais pas pourquoi mes oncles ont été choisir

précisément cet horrible endroit pour notre expérience !

– Chère Helena ! répondit le frère Sam, ne sachant

trop que dire, nous avions pensé...

– Oui... pensé... la même chose... ajouta le frère Sib,

pour lui venir en aide.

– Que le soleil ne dédaignait pas de se coucher

chaque soir sur l’horizon d’Oban...

– Puisque Oban est situé au bord de la mer !

– Et vous aviez mal pensé, mes oncles, répondit

Miss Campbell, très mal pensé, puisqu’il ne s’y couche

pas !

– En effet, reprit le frère Sam. Il y a ces

malencontreuses îles, qui nous cachent la vue du large !

– Vous n’avez pas, sans doute, la prétention de les

faire sauter ?... demanda Miss Campbell.

– Ce serait déjà fait, si c’était possible, répondit le

frère Sib d’un ton décidé.

– Nous ne pouvons pourtant pas aller camper sur

l’île Seil ! fit observer le frère Sam.

– Et pourquoi pas ?

– Chère Helena, si tu le veux absolument...

– Absolument.

– Partons donc ! » répondirent le frère Sib et le frère

Sam d’un ton résigné.

Et ces deux êtres, si soumis, se déclarèrent prêts à

quitter immédiatement Oban.

Olivier Sinclair intervint.

« Miss Campbell, dit-il, pour peu que vous le

vouliez bien, je pense qu’il y aurait mieux à faire que

d’aller s’installer sur l’île Seil.

– Parlez, monsieur Sinclair, et si votre avis est

meilleur, mes oncles ne se refuseront pas à le suivre ! »

Les frères Melvill s’inclinèrent par un mouvement

d’automates tellement identique, que jamais peut-être

ils ne s’étaient plus ressemblés.

« L’île Seil, reprit Olivier Sinclair, n’est vraiment

pas faite pour que l’on puisse y demeurer, ne fût-ce que

quelques jours. Si vous avez à exercer votre patience,

Miss Campbell, il ne faut point que ce soit au détriment

de votre bien-être. J’ai observé d’ailleurs qu’à Seil la

vue de la mer est assez bornée par la configuration des

côtes. Si, par malheur, il nous fallait attendre plus

longtemps que nous ne le pensons, si notre séjour devait

s’y prolonger pendant quelques semaines, il pourrait

arriver que le soleil, qui rétrograde maintenant vers

l’ouest, finît par se coucher derrière l’île Colonsay, ou

l’île Oronsay, ou même la grande Islay, et notre

observation manquerait encore, faute d’un horizon

suffisant.

– En vérité, répondit Miss Campbell, ce serait là le

dernier coup de la mauvaise fortune...

– Que nous pouvons peut-être éviter en cherchant

une station située plus en dehors de cet archipel des

Hébrides, et devant laquelle s’ouvre tout l’infini de

l’Atlantique.

– En connaîtriez-vous une, monsieur Sinclair ? »

demanda vivement Miss Campbell.

Les frères Melvill étaient attachés aux lèvres du

jeune homme. Qu’allait-il répondre ? Où diable la

fantaisie de leur nièce allait-elle finalement les

entraîner ? Sur quelle limite extrême des continents de

l’ancien monde devraient-ils se fixer pour satisfaire à

son désir ?

La réponse d’Olivier Sinclair eut pour effet de les

rassurer tout d’abord.

« Miss Campbell, dit-il, non loin d’ici, il y a une

station, qui me paraît présenter toutes les conditions

favorables. Elle est située derrière ces hauteurs de Mull,

qui ferment l’horizon dans l’ouest d’Oban. C’est l’une

des petites Hébrides les plus avancées à la lisière de

l’Atlantique, c’est la charmante île d’Iona.

– Iona ! s’écria Miss Campbell, Iona, mes oncles !

Et nous n’y sommes pas encore ?

– Nous y serons demain, répondit le frère Sib.

– Demain, avant le coucher du soleil, ajouta le frère

Sam.

– Partons donc, reprit Miss Campbell, et si, à Iona,

nous ne trouvons pas un espace largement découvert,

sachez-le, mes oncles, nous chercherons un autre point

du littoral, depuis John O’Groats, à l’extrémité nord de

l’Écosse, jusqu’au Land’s End, à la pointe sud de

l’Angleterre, et si cela ne suffit pas encore...

– C’est bien simple, répondit Olivier Sinclair, nous

ferons le tour du monde ! »

XIII



Les magnificences de la mer





Qui se montra désespéré en apprenant la résolution

prise par ses hôtes ? ce fut l’hôtelier de Caledonian

Hotel. Comme maître Mac-Fyne eût fait sauter, s’il

l’avait pu, toutes ces îles et tous ces îlots, qui masquent

la vue d’Oban du côté de la mer. Il se consola,

d’ailleurs, dès qu’elle fut partie, en exprimant tous ses

regrets d’avoir hébergé une pareille famille de

monomanes.

À huit heures du matin, les frères Melvill, Miss

Campbell, dame Bess et Partridge s’embarquaient sur le

« swift steamer Pioneer » – ainsi disaient les prospectus

– qui fait le tour de l’île de Mull avec escales à Iona, à

Staffa, puis revient le soir même à Oban.

Olivier Sinclair avait précédé ses compagnons au

quai d’embarquement, à l’appontement de l’estacade, et

il les attendait sur la passerelle, jetée d’un tambour à

l’autre du bateau à vapeur.

D’Aristobulus Ursiclos, il n’était pas question pour

ce voyage. Les frères Melvill avaient cependant cru

devoir le prévenir de ce départ précipité. La plus simple

politesse exigeait cette démarche, et ils étaient les gens

les plus polis du monde.

Aristobulus Ursiclos avait assez froidement reçu la

communication des deux oncles, et s’était simplement

contenté de les remercier, sans rien dire de ses projets.

Les frères Melvill s’étaient donc retirés, en se

répétant que, si leur protégé se tenait sur une extrême

réserve, et que si Miss Campbell l’avait quelque peu

pris en aversion, cela passerait à la suite d’une belle

soirée d’automne, après un de ces beaux couchers de

soleil dont l’île d’Iona ne se montrerait pas avare. Du

moins, c’était leur opinion.

Tous les passagers étant à bord, les amarres furent

larguées à la troisième éructation du sifflet à vapeur, et

le Pioneer évolua de manière à sortir de la baie pour

prendre, au sud, le détroit de Kerrera.

Il y avait à bord un certain nombre de ces touristes

qu’attire, deux ou trois fois par semaine, cette

charmante excursion de douze heures autour de l’île de

Mull ; mais Miss Campbell et ses compagnons devaient

les abandonner à la première escale.

En vérité, il leur tardait d’arriver à Iona, ce nouveau

champ ouvert à leurs observations. Le temps était

superbe, la mer calme comme un lac. La traversée serait

belle. Si ce soir-là n’amenait pas la réalisation de leur

vœu, eh bien, ils attendraient patiemment, après s’être

installés sur l’île. Là le rideau serait levé, du moins, le

décor serait toujours en place. Il n’y aurait relâche que

pour cause de mauvais temps.

Bref, avant midi, le but du voyage allait être atteint.

Le rapide Pioneer descendit le détroit de Kerrera,

doubla la pointe méridionale de l’île, se lança à travers

le large évasement du Firth of Lorn, laissa sur la gauche

Colonsay et sa vieille abbaye que fondèrent au

quatorzième siècle les célèbres Lords des Îles, et vint

ranger la côte méridionale de Mull, échouée en pleine

mer, comme un immense crabe, dont la pince inférieure

se courbe légèrement vers le sud-ouest. Un instant, le

Ben More se montra à une hauteur de trois mille cinq

cents pieds au-dessus de lointaines collines, âpres et

ardues, dont les bruyères forment le vêtement naturel, et

sa cime arrondie domina ces pâturages, tachetés de

ruminants, que la pointe d’Ardanalish coupe

brusquement de son imposant massif.

La pittoresque Iona se détacha alors vers le nord-

ouest, presque à l’extrémité de la pince méridionale de

Mull. La mer Atlantique, immense, infinie, s’étendait

au-delà.

« Vous aimez l’Océan, monsieur Sinclair ? demanda

Miss Campbell à son jeune compagnon, qui, assis près

d’elle sur la passerelle du Pioneer, contemplait ce beau

spectacle.

– Si je l’aime, Miss Campbell ! répondit-il. Oui, et

je ne suis pas de ces indignes qui en trouvent la vue

monotone ! À mes yeux, rien n’est plus changeant que

son aspect, mais il faut savoir l’observer sous ses

phases diverses. En vérité, la mer est faite de tant de

nuances si merveilleusement fondues les unes aux

autres, qu’il est peut-être plus difficile à un peintre d’en

reproduire l’ensemble, uniforme et varié tout à la fois,

que de peindre un visage, si mobile qu’en soit la

physionomie.

– En effet, dit Miss Campbell, elle se modifie

incessamment sous le moindre souffle qui passe, et,

suivant la lumière dont elle s’imprègne, change à toutes

les heures du jour.

– Regardez-la en ce moment, Miss Campbell ! reprit

Olivier Sinclair. Elle est absolument calme ! Ne dirait-

on pas d’un beau visage endormi, dont rien n’altère

l’admirable pureté ? Elle n’a pas une ride, elle est jeune,

elle est belle ! Ce n’est qu’un immense miroir, si l’on

veut, mais un miroir qui réfléchit le ciel, et dans lequel

Dieu peut se voir !

– Miroir que ternit trop souvent le souffle des

tempêtes ! ajouta Miss Campbell.

– Eh ! répondit Olivier Sinclair, c’est ce qui fait la

grande variété d’aspects de l’Océan ! Qu’un peu de

vent se lève, le visage changera, il se ridera, la houle lui

mettra des cheveux blancs, il vieillira en un instant, il

aura cent années de plus, mais il restera toujours

superbe avec ses phosphorescences capricieuses et ses

broderies d’écume !

– Croyez-vous, monsieur Sinclair, demanda Miss

Campbell, qu’aucun peintre, si grand qu’il soit, puisse

jamais reproduire sur une toile toutes les beautés de la

mer ?

– Je ne le pense pas, Miss Campbell, et comment le

pourrait-il ? La mer n’a véritablement pas de couleur

propre. Elle n’est qu’une vaste réverbération du ciel !

Est-elle bleue ? ce n’est pas avec du bleu qu’on peut la

peindre ! Est-elle verte ? ce n’est pas avec du vert ! On

la saisirait plutôt dans ses fureurs, quand elle est

sombre, livide, méchante, lorsqu’il semble que le ciel y

mélange tous les nuages qu’il tient en suspension au-

dessus d’elle ! Ah ! Miss Campbell, plus je le vois, plus

je le trouve sublime, cet Océan ! Océan ! ce mot dit

tout ! c’est l’immensité ! Il recouvre à des profondeurs

insondables des prairies sans bornes, et près desquelles

les nôtres sont désertes ! a dit Darwin. Que sont, en face

de lui, les plus vastes continents ? de simples îles qu’il

entoure de ses eaux ! Il couvre les quatre cinquièmes du

globe ! Par une sorte de circulation incessante – comme

une créature vivante, dont le cœur battrait à la ligne

équatoriale –, il se nourrit lui-même avec les vapeurs

qu’il émet, dont il alimente les sources, qui lui

reviennent par les fleuves, ou qu’il reprend directement

par les pluies sorties de son sein ! Oui ! l’Océan, c’est

l’infini, infini qu’on ne voit pas, mais qu’on sent,

suivant l’expression d’un poète, infini comme l’espace

qu’il reflète dans ses eaux !

– J’aime à vous entendre parler avec cet

enthousiasme, monsieur Sinclair, répondit Miss

Campbell, et cet enthousiasme, je le partage ! Oui !

j’aime la mer comme vous pouvez l’aimer !

– Et vous ne craindriez pas d’en affronter les périls !

demanda Olivier Sinclair.

– Non, en vérité, je n’aurais pas peur. Peut-on

craindre ce qu’on admire ?

– Vous auriez été une hardie voyageuse ?

– Peut-être, monsieur Sinclair, répondit Miss

Campbell. En tout cas, de tous les voyages dont j’ai lu

le récit, je préfère ceux qui ont eu pour but la

découverte des mers lointaines. Que de fois je les ai

parcourues avec les grands navigateurs ! Que de fois je

me suis lancée dans le profond inconnu, – par la pensée

seulement, il est vrai ; mais je ne sais rien de plus

enviable que la destinée des héros qui ont accompli de

si grandes choses !

– Oui, Miss Campbell, dans l’histoire de l’humanité,

quoi de plus beau que ces découvertes ! Traverser pour

la première fois l’Atlantique avec Colomb, le Pacifique

avec Magellan, les mers polaires avec Parry, Franklin,

d’Urville et tant d’autres, quels rêves ! Je ne peux voir

partir un navire, vaisseau de guerre, bâtiment de

commerce ou simple chaloupe de pêche, sans que tout

mon être ne s’embarque à son bord ! Je pense que

j’étais fait pour être marin, et si cette carrière n’a pas

été la mienne depuis mon enfance, je le regrette chaque

jour !

– Mais vous avez au moins voyagé sur mer ?

demanda Miss Campbell.

– Autant que je l’ai pu, répondit Olivier Sinclair.

J’ai visité un peu la Méditerranée depuis Gibraltar

jusqu’aux échelles du Levant, un peu l’Atlantique

jusqu’à l’Amérique du Nord, puis les mers

septentrionales de l’Europe, et je connais toutes ces

eaux que la nature a prodiguées à l’Angleterre comme à

l’Écosse si libéralement...

– Et si magnifiquement, monsieur Sinclair !

– Oui, Miss Campbell, et je ne sais rien de

comparable à ces parages de nos Hébrides, sur lesquels

ce steamer nous emporte ! C’est un véritable archipel,

avec un ciel moins bleu que celui de l’Orient, mais avec

plus de poésie, peut-être, dans l’ensemble de ses roches

sauvages et de ses horizons embrumés. L’archipel grec

a donné naissance à toute une société de dieux et de

déesses. Soit ! Mais vous remarquerez que c’étaient des

divinités très bourgeoises, très positives, douées surtout

d’une vie matérielle, faisant leurs petites affaires et

tenant leurs comptes de dépenses. À mon sens,

l’Olympe apparaît comme un salon plus ou moins bien

composé, où se réunissaient des dieux, qui

ressemblaient un peu trop à ces hommes, dont ils

partageaient toutes les faiblesses ! Il n’en est pas ainsi

de nos Hébrides. C’est le séjour des êtres surnaturels !

Les déités scandinaves, immatérielles, éthérées, sont

des formes insaisissables, non des corps ! C’est Odin,

c’est Ossian, c’est Fingal, c’est toute l’envolée de ces

poétiques fantômes, échappés aux livres des Sagas !

Qu’elles sont belles, ces figures, dont notre souvenir

peut évoquer l’apparition au milieu des brumes des

mers arctiques, à travers les neiges des régions

hyperboréennes ! Voilà un Olympe autrement divin que

l’Olympe grec ! Celui-là n’a rien de terrestre, et, s’il

fallait lui assigner un emplacement digne de ses hôtes,

ce serait dans nos mers des Hébrides ! Oui, Miss

Campbell, c’est ici même que j’irais adorer nos

divinités, et, en véritable enfant de cette antique

Calédonie, je ne changerais pas notre archipel, avec ses

deux cents îles, son ciel chargé de vapeurs, ses marées

vibrantes, réchauffées par les courants du Gulf-Stream,

pour tous les archipels des mers de l’Orient !

– Et il est bien à nous, Écossais des Highlands !

répondit Miss Campbell, tout enflammée aux ardentes

paroles de son jeune compagnon, à nous, Écossais du

comté d’Argyle ! Ah ! monsieur Sinclair, je suis,

comme vous, passionnée pour notre archipel

calédonien ! Il est superbe, et je l’aime jusque dans ses

fureurs !

– Elles sont sublimes, en effet, répondit Olivier

Sinclair, Rien n’arrête la violence des bourrasques qui

s’y jettent, après un parcours de trois mille milles !

C’est à la côte américaine que fait face la côte

écossaise ! Si là, de l’autre côté de l’Atlantique,

prennent naissance les grandes tempêtes de l’Océan, ici

se déchaînent les premiers assauts des lames et des

vents, lancés sur l’Europe occidentale ! Mais que

peuvent-elle contre nos Hébrides, plus audacieuses que

cet homme dont parle Livingstone, qui ne craignait pas

les lions, mais qui avait peur de l’Océan, ces îles solides

sur leur base granitique, se riant des violences de

l’ouragan et de la mer !...

– La mer !... Une combinaison chimique

d’hydrogène et d’oxygène, avec deux et demi pour cent

de chlorure de sodium ! Rien de beau, en effet, comme

les fureurs du chlorure de sodium ! »

Miss Campbell et Olivier s’étaient retournés, en

entendant ces paroles, évidemment dites à leur

intention, et prononcées comme une réponse à leur

enthousiasme.

Aristobulus Ursiclos était là, sur la passerelle.

L’importun n’avait pu résister au désir de quitter

Oban en même temps que Miss Campbell, sachant

qu’Olivier Sinclair l’accompagnait à Iona. Aussi,

embarqué avant eux, après s’être tenu dans le salon du

Pioneer pendant toute la traversée, il venait de remonter

en vue de l’île.

Les fureurs du chlorure de sodium ! Quel coup de

poing dans le rêve d’Olivier Sinclair et de Miss

Campbell !

XIV



La vie à Iona





Cependant, Iona – de son vieux nom l’île des

Vagues –, dressant sa colline de l’Abbé à une altitude

qui ne dépasse pas quatre cents pieds au-dessus du

niveau de la mer, émergeait de plus en plus, et le

steamer s’en rapprochait rapidement.

Vers midi, le Pioneer vint accoster le long d’une

petite jetée faite de roches à peine équarries, toutes

verdies par les eaux. Les passagers débarquèrent, les

uns, en grand nombre, pour reprendre la mer une heure

après et revenir à Oban par le détroit de Mull, les

autres, en petit nombre – on sait lesquels –, avec

l’intention de séjourner à Iona.

L’île n’a pas de port proprement dit. Un quai de

pierre en protège une des criques contre les lames du

large. Rien de plus. C’est là que s’abritent, pendant la

belle saison, quelques yachts de plaisance et les

chaloupes de pêche, qui exploitent ces parages.

Miss Campbell et ses compagnons, laissant les

touristes à la merci d’un programme qui les oblige à

voir l’île en deux heures, s’occupèrent de chercher une

habitation convenable.

Il ne fallait pas s’attendre à trouver à Iona le confort

des riches villes de bains du Royaume-Uni.

En effet, Iona ne mesure pas plus de trois milles de

long sur un mille de large, et compte à peine cinq cents

habitants. Le duc d’Argyle, à qui elle appartient, n’en

retire qu’un revenu de quelques centaines de livres. Là,

point de ville proprement dite, ni même de bourgade, ni

même de village. Quelques maisons éparses, pour la

plupart simples masures, pittoresques si l’on veut, mais

rudimentaires, presque toutes sans fenêtres, éclairées

seulement par la porte, sans cheminée, avec un trou

dans le toit, n’ayant que des murs de paillis et de galets,

des chaumes de roseaux et de bruyères, reliés par de

gros filaments de varech.

Qui pourrait croire, cependant, que Iona a été le

berceau de la religion des Druides, aux premiers temps

de l’histoire scandinave ? Qui s’imaginerait qu’après

eux, au VIe siècle, saint Columban – l’Irlandais dont

elle porte aussi le nom – y fonda, pour enseigner la

nouvelle religion du Christ, le premier monastère de

toute l’Écosse, et que des moines de Cluny vinrent

l’habiter jusqu’à la Réforme ! Où chercher maintenant

les vastes bâtiments, qui furent comme le séminaire des

évêques et des grands abbés du Royaume-Uni ? Où

retrouver, au milieu des débris, la bibliothèque, riche en

archives du passé, en manuscrits relatifs à l’histoire

romaine, et dans laquelle venaient utilement puiser les

érudits de l’époque ? Non ! à l’heure présente, rien que

des ruines, là où la civilisation, qui devait si

profondément modifier le nord de l’Europe, avait pris

naissance. De la Sainte-Columba d’autrefois, il ne reste

que la Iona actuelle, avec quelques rudes paysans, qui

arrachent péniblement à sa terre sablonneuse une

médiocre récolte d’orge, de pommes de terre et de blé,

avec les rares pêcheurs, dont les chaloupes vivent des

eaux poissonneuses des petites Hébrides !

« Miss Campbell, dit Aristobulus Ursiclos d’un ton

dédaigneux, au premier aspect, trouvez-vous que cela

vaille Oban ?

– Cela vaut mieux ! » répondit Miss Campbell, bien

qu’elle pensât, sans doute, qu’il allait y avoir un

habitant de trop dans l’île.

Cependant, à défaut de casino ou d’hôtel, les frères

Melvill découvrirent une sorte d’auberge, presque

passable, où descendent les touristes, qui ne se

contentent pas du temps que le bateau leur laisse pour

visiter les ruines druidiques et chrétiennes d’Iona. Ils

purent donc s’installer le jour même aux Armes de

Duncan, tandis qu’Olivier Sinclair et Aristobulus

Ursiclos se logeaient, tant bien que mal, chacun dans

une cabane de pêcheur.

Mais telle était la disposition d’esprit de Miss

Campbell, qu’en sa petite chambre, devant sa fenêtre

ouverte à l’ouest sur la mer, elle se trouvait aussi bien

que sur la terrasse de la haute tour d’Helensburgh,

mieux, à coup sûr, que dans le salon de Caledonian

Hotel. De là, l’horizon se développait sous ses yeux,

sans qu’aucun îlot en rompît la ligne circulaire, et avec

un peu d’imagination, elle aurait pu apercevoir, à trois

mille milles, la côte américaine, de l’autre côté de

l’Atlantique. Vraiment, le soleil avait là un beau théâtre

pour s’y coucher dans toute sa splendeur !

La vie commune s’organisa donc facilement et

simplement. Les repas se prenaient en commun dans la

salle basse de l’auberge. Suivant l’ancienne coutume,

dame Bess et Partridge s’asseyaient à la table de leurs

maîtres. Peut-être Aristobulus Ursiclos en marqua-t-il

quelque surprise, mais Olivier Sinclair n’y trouva rien à

redire. Il s’était déjà pris d’une sorte d’affection pour

ces deux serviteurs, qui le lui rendaient bien.

Ce fut alors que la famille mena l’antique existence

écossaise dans toute sa simplicité. Après les

promenades sur l’île, après les conversations sur les

choses du vieux temps, dans lesquelles Aristobulus

Ursiclos ne manquait jamais de jeter inopportunément

sa note moderne, on se réunissait au dîner de midi et au

souper de huit heures du soir. Puis, le coucher du soleil,

Miss Campbell venait l’observer par tous les temps,

même les temps couverts. Qui sait ! Une trouée pouvait

se faire dans la basse zone des nuages, une fente, un

hiatus, de quoi laisser passer le dernier rayon !

Et quels repas ! Les plus Calédoniens des convives

de Walter Scott, à un dîner de Fergus Mac-Gregor, à un

souper d’Oldbuck l’Antiquaire, n’auraient rien trouvé à

reprendre aux mets apprêtés suivant la mode de la

vieille Écosse. Dame Bess et Partridge, reportés à un

siècle en arrière, se sentaient heureux comme s’ils

eussent vécu au temps de leurs ancêtres. Le frère Sam

et le frère Sib accueillaient avec un évident plaisir les

combinaisons culinaires en usage autrefois dans la

famille Melvill.

Et voici les propos qui couraient dans la salle basse,

transformée en salle à manger.

« Un peu de ces « cakes » de farine d’avoine, bien

autrement savoureux que les moelleux gâteaux de

Glasgow !

– Un peu de ce « sowens », dont les montagnards se

régalent encore dans les Highlands !

– Encore de ce « haggis », que notre grand poète

Burns a dignement célébré dans ses vers comme le

premier, le meilleur, le plus national des puddings

écossais !

– Encore de ce « cockylecky ! » Si le coq en est un

peu dur, les poireaux dont on l’accommode sont

excellents !

– Et pour la troisième fois de ce « hotchpotch », plus

réussi que n’importe quel potage de la cuisinière

d’Helensburgh ! »

Ah ! l’on mangeait bien aux Armes de Duncan, à la

condition de s’approvisionner tous les deux jours à

l’office des steamers, qui font le service des petites

Hébrides ! Et l’on buvait bien aussi !

Il fallait voir les frères Melvill se faire raison, le

verre en main, se porter santé avec ces grandes pintes,

qui ne contiennent pas moins de quatre pintes anglaises,

et dans lesquelles écumait l’« usquebaugh », la bière

nationale par excellence, ou le meilleur « hummok »,

brassé tout exprès pour eux ! Et le whisky, tiré de

l’orge, dont la fermentation semble se continuer encore

dans l’estomac des buveurs ! Et si la forte bière eût

manqué, ne se seraient-ils pas contentés du simple

« mum », distillé du froment, fût-ce même de ce « two-

penny » qu’on pouvait toujours agrémenter d’un petit

verre de gin ! En vérité, ils ne pensaient guère à

regretter le sherry et le porto des caves d’Helensburgh

et de Glasgow.

Si Aristobulus Ursiclos, habitué au confort moderne,

ne laissait pas de se plaindre plus souvent qu’il ne

convenait, personne ne faisait attention à ses plaintes.

S’il trouvait le temps long, dans cette île, le temps

passait vite pour les autres, et Miss Campbell ne

récriminait plus contre les vapeurs qui embrumaient

chaque soir l’horizon.

Certes, Iona n’est pas grande, mais à qui aime à se

promener en bon air faut-il de si vastes espaces ? Les

immensités d’un parc royal ne peuvent-elles tenir dans

un bout de jardin ? On se promenait donc. Olivier

Sinclair prenait çà et là quelques sites. Miss Campbell

le regardait peindre, et le temps s’écoulait ainsi.

Les 26, 27, 28, 29 août se suivirent sans un instant

d’ennui. Cette vie sauvage convenait à cette île

sauvage, dont la mer battait sans relâche les roches

désolées.

Miss Campbell, heureuse d’avoir fui le monde

curieux, bavard, inquisiteur, des villes de bains, sortait,

ainsi qu’elle eût fait dans le parc d’Helensburgh, avec le

« rokelay » qui l’enveloppait comme une mantille,

coiffée de l’unique « snod », ce ruban mêlé aux

cheveux, qui va si bien aux jeunes Écossaises. Olivier

Sinclair ne se lassait pas d’admirer sa grâce, le charme

de sa personne, cette attirance, qui produisait sur lui un

effet dont il se rendait très bien compte, d’ailleurs.

Souvent tous deux allaient errer, causant, regardant,

rêvant, jusqu’aux extrêmes grèves de l’île, et foulaient

les varechs du dernier relais de la mer. Devant eux

s’enlevaient, par bandes, ces plongeons écossais, ces

« tamnie-nories », dont ils troublaient la solitude, ces

« pictarnies » à l’affût des petits poissons apportés par

les remous du ressac, et ces fous de Bassan, noirs de

plumage, blancs du bout des ailes, jaunes de la tête et

du cou, qui représentent plus spécialement la classe des

palmipèdes dans l’ornithologie des Hébrides.

Puis, le soir venu, après le coucher de ce soleil que

quelques brumes voilaient toujours, quel charme pour

Miss Campbell et les siens de passer ensemble, sur

quelque grève déserte, les premières heures de la nuit !

Les étoiles se levaient à l’horizon, et avec elles

revenaient tous les souvenirs des poèmes d’Ossian. Au

milieu du profond silence, Miss Campbell et Olivier

Sinclair entendaient les deux frères réciter

alternativement les strophes du vieux barde, l’infortuné

fils de Fingal1.





1

Cette poésie a été admirablement refaite par Alfred de Musset dans

l’évocation si connue :

Pâle étoile du soir, messagère lointaine,

Dont le front sort brillant des voiles du couchant...

Que regardes-tu dans la plaine?

« Étoile, compagne de la nuit, dont la tête sort

brillante des nuages du couchant, et qui imprimes tes

pas majestueux sur l’azur du firmament, que regardes-

tu dans la plaine ?

« Les vents orageux du jour se taisent ; les vagues

apaisées rampent au pied du rocher ; les moucherons du

soir, rapidement portés sur leurs ailes légères,

remplissent de leur bourdonnement le silence des cieux.

« Étoile brillante, que regardes-tu dans la plaine ?

Mais déjà je te vois t’abaisser en souriant sur les bords

de l’horizon. Adieu, adieu, étoile silencieuse ! »

Puis, le frère Sam et le frère Sib se taisaient, et tous

regagnaient leur petite chambre d’auberge,

Cependant, si peu clairvoyants que fussent les frères

Melvill, ils comprenaient bien qu’Aristobulus Ursiclos

perdait exactement ce que gagnait Olivier Sinclair dans

l’esprit de Miss Campbell. Les deux jeunes gens

s’évitaient le plus possible. Aussi les deux oncles

s’occupaient-ils, non sans peine, à réunir tout ce petit

monde, à provoquer des rapprochements, au risque de

quelque boutade de leur nièce. Oui, ils eussent été

heureux de voir Ursiclos et Sinclair se rechercher au

lieu de se fuir, au lieu de garder une retenue

dédaigneuse l’un vis-à-vis de l’autre. Se figuraient-ils

donc que tous les hommes sont frères, et frères à la

façon dont ils l’étaient eux-mêmes ?

Enfin, ils manœuvrèrent si adroitement, que, le 30

août, il fut convenu qu’on s’en irait de compagnie

visiter les ruines de l’église, du monastère et du

cimetière, situés au nord-est et au sud de la colline de

l’Abbé. Cette promenade, qui prend à peine deux

heures aux touristes, n’avait pas encore été faite par les

nouveaux hôtes d’Iona. C’était là un manque de

convenance envers les ombres légendaires de ces

moines ermites, qui habitaient jadis les huttes du

littoral, un manque d’égards pour ces grands morts des

familles royales, depuis Fergus II jusqu’à Macbeth.

XV



Les ruines d’Iona





Ce jour-là, Miss Campbell, les frères Melvill, les

deux jeunes gens, partirent donc après déjeuner. Il

faisait un beau temps d’automne. À chaque moment,

quelque échappée de lumière filtrait à travers la

déchirure des nuages peu épais. Sous ces

intermittences, les ruines qui couronnent cette partie de

l’île, les roches heureusement groupées du littoral, les

maisons éparses sur le terrain mouvementé d’Iona ; la

mer, striée au loin par les caresses d’une jolie brise,

semblaient renouveler leur aspect un peu triste et

s’égayer sous des effets de soleil.

Ce n’était point le jour des visiteurs. Le steamer en

avait débarqué une cinquantaine la veille ; il en

débarquerait sans doute autant le lendemain ; mais,

aujourd’hui, l’île d’Iona appartenait tout entière à ses

nouveaux habitants. Les ruines seraient donc

absolument désertes, lorsque les promeneurs y

arriveraient.

La route se fit gaiement. La bonne humeur du frère

Sam et du frère Sib avait gagné leurs compagnons. Ils

causaient, allaient et venaient, s’éloignaient à travers les

petits sentiers rocailleux, entre de basses murailles de

pierres sèches.

Tout était donc pour le mieux, lorsqu’on s’arrêta

d’abord en face du calvaire de Mac-Lean. Ce beau

monolithe de granit rouge, haut de quatorze pieds, qui

domine la chaussée de Main Street, est l’unique reste

des trois cent soixante croix dont l’île fut hérissée

jusqu’à l’époque de la Réforme, vers le milieu du XVIe

siècle.

Olivier Sinclair voulut, avec raison, prendre un

croquis de ce monument, qui est d’un bon travail et

produit un bel effet au milieu d’une aride plaine,

tapissée d’herbe grisonnante.

Miss Campbell, les frères Melvill et lui se

groupèrent donc à une cinquantaine de pas du calvaire,

afin d’en avoir une vue d’ensemble. Olivier Sinclair

s’assit sur le coin d’un petit mur, et commença à

dessiner les premiers plans du terrain, sur lequel se

dresse la croix de Mac-Lean.

Quelques instants après, il leur sembla à tous qu’une

forme humaine s’essayait à gravir les premières assises

de ce calvaire.

« Bon ! dit Olivier, que vient faire ici cet intrus ? Si

encore il était habillé en moine, il ne ferait pas tache, et

je pourrais le prosterner au pied de cette Vieille croix !

– C’est un simple curieux qui va bien vous gêner,

monsieur Sinclair, répondit Miss Campbell.

– Mais n’est-ce point Aristobulus Ursiclos, qui nous

a devancés ? dit le frère Sam.

– C’est bien lui ! » ajouta le frère Sib.

C’était Aristobulus Ursiclos, en effet. Monté sur le

soubassement du calvaire, il l’attaquait à coups de

marteau.

Miss Campbell, outrée de ce sans-gêne de

minéralogiste, se dirigea aussitôt vers lui :

« Que faites-vous là, monsieur ? demanda-t-elle.

– Vous le voyez, Miss Campbell, répondit

Aristobulus Ursiclos, je cherche à détacher un morceau

de ce granit.

– Mais à quoi bon ces manies ? Je croyais que le

temps des iconoclastes était passé !

– Je ne suis point un iconoclaste, répondit

Aristobulus Ursiclos, mais je suis un géologue, et,

comme tel, je tiens à savoir quelle est la nature de cette

pierre. »

Un violent coup de marteau avait fini l’œuvre de

dégradation : une pierre du soubassement venait de

rouler sur le sol.

Aristobulus Ursiclos la ramassa, et, doublant le

pouvoir optique de ses lunettes d’une grosse loupe de

naturaliste, qu’il tira de son étui, il l’approcha du bout

de son nez.

« C’est bien ce que je pensais, dit-il. Voilà un granit

rouge, d’un grain très serré, très résistant, qui a dû être

tiré de l’îlot des Nonnes, en tout semblable à celui dont

les architectes du XIIe siècle se sont servis pour

construire la cathédrale d’Iona. »

Et Aristobulus Ursiclos ne perdit pas une si belle

occasion de se lancer dans une dissertation

archéologique, que les frères Melvill – ils venaient de le

rejoindre – crurent devoir écouter.

Miss Campbell, sans plus de cérémonie, était

revenue vers Olivier Sinclair, et, lorsque le dessin fut

achevé, tous se retrouvèrent au parvis de la cathédrale.

Ce monument est un édifice complexe, fait de deux

églises accouplées, dont les murs, épais comme des

courtines, les piliers, solides comme des roches, ont

bravé les injures de ce climat depuis treize cents ans.

Pendant quelques minutes, les visiteurs se

promenèrent dans la première église, qui est romane par

le cintre de ses voûtes et la courbe de ses arcades, puis

dans la seconde, édifice gothique du XIIe siècle,

formant la nef et les transepts de la première. Ils allaient

ainsi, à travers ces ruines, d’une époque à une autre,

foulant les grandes dalles carrées, dont les jointures

laissaient poindre le sol. Ici c’étaient des couvercles de

tombes ; là, quelques pierres funéraires, dressées dans

les coins, avec leurs figures sculptées, qui semblaient

attendre l’aumône du passant.

Tout cet ensemble, lourd, sévère, silencieux,

respirait la poésie des temps passés.

Miss Campbell, Olivier Sinclair et les frères Melvill,

ne s’apercevant pas que leur trop savant compagnon

restait en arrière, pénétrèrent alors sous l’épaisse voûte

de la tour carrée, – voûte qui dominait autrefois le

portail de la première église, et se dressa plus tard au

point d’intersection des deux édifices.

Quelques instants après, des pas mesurés, appliqués

sur le pavé sonore, se firent entendre. On eût pu croire

qu’une statue de pierre, animée au souffle de quelque

génie, marchait pesamment, comme le Commandeur

dans le salon de don Juan.

C’était Aristobulus Ursiclos, qui, de ses enjambées

métriques, mesurait les dimensions de la cathédrale :

« Cent soixante pieds de l’est à l’ouest, dit-il, en

notant ce chiffre sur son carnet, au moment où il entrait

dans la seconde église.

– Ah ! c’est vous, monsieur Ursiclos ! dit

ironiquement Miss Campbell. Après le minéralogiste, le

géomètre ?

– Et soixante-dix pieds seulement au croisement des

transepts, répondit Aristobulus Ursiclos.

– Et combien de pouces ? » demanda Olivier

Sinclair.

Aristobulus Ursiclos regarda Olivier Sinclair, en

homme qui ne sait s’il doit ou non se fâcher. Mais les

frères Melvill, intervenant à propos, entraînèrent Miss

Campbell et les deux jeunes gens à la visite du

monastère.

Cet édifice n’offre que des restes méconnaissables,

bien qu’il ait survécu aux dégradations de la Réforme.

Après cette époque, il servit même de communauté à

quelques religieuses chanoinesses de Saint-Augustin,

auxquelles l’État y donna asile. Ce ne sont plus

maintenant que les lamentables ruines d’un couvent,

dévasté par les tempêtes, qui n’avait ni voûte en plein

cintre, ni piliers romans, pour pouvoir impunément

résister aux intempéries d’un climat hyperboréen.

Cependant les visiteurs, après avoir exploré ce qui

restait de ce monastère, si florissant autrefois, purent

encore admirer la chapelle, mieux conservée, dont

Aristobulus Ursiclos ne crut pas devoir mesurer les

dimensions intérieures. À cette chapelle, moins

anciennement ou plus solidement construite que les

réfectoires ou les cloîtres du couvent, le toit seul

manquait ; mais le chœur, qui est presque intact, est un

morceau d’architecture très goûté des antiquaires.

C’est dans la partie ouest que s’élève le tombeau de

celle qui fut la dernière abbesse de la communauté. Sur

sa dalle de marbre noir apparaît une figure de vierge,

sculptée entre deux anges, et, au-dessus, une madone

tenant l’Enfant Jésus dans ses bras.

« Ainsi que la Vierge à la Chaise et la Madone de

Saint-Sixte, les seules vierges de Raphaël qui ne

baissent pas leurs paupières, celle-ci regarde, et il

semble que ses yeux sourient ! »

Cette remarque fut très à propos faite par Miss

Campbell, mais elle eut pour résultat d’amener sur les

lèvres d’Aristobulus Ursiclos une moue assez ironique.

« Où avez-vous pris, Miss Campbell, dit-il, que des

yeux puissent jamais sourire ? »

Peut-être Miss Campbell eut-elle l’envie de lui

répondre qu’en tout cas ce ne serait pas en le regardant

que les siens auraient jamais cette expression, mais elle

se tut.

« C’est une faute communément répandue, reprit

Aristobulus Ursiclos, comme s’il eût professé ex

cathedra, que de parler du sourire des yeux. Ces

organes de la vue sont précisément dénués de toute

expression, ainsi que nous l’apprend l’oculistique.

Exemple : posez un masque sur un visage, regardez ses

yeux à travers ce masque, et je vous mets au défi de

reconnaître si ce visage est gai, triste ou colère.

– Ah ! vraiment ? répondit le frère Sam, qui parut

s’intéresser à cette petite leçon.

– J’ignorais cela, ajouta le frère Sib.

– Il en est ainsi, cependant, reprit Aristobulus

Ursiclos, et si j’avais un masque... »

Mais l’étonnant jeune homme n’avait pas de

masque, et l’expérience ne put être faite, de manière à

enlever tout doute à cet égard.

Au surplus, Miss Campbell et Olivier Sinclair

avaient déjà quitté le cloître, et se dirigeaient vers le

cimetière d’Iona.

Cet endroit porte le nom de « Reliquaire d’Oban »,

en souvenir de ce compagnon de saint Columban,

auquel on doit l’édification de la chapelle dont les

ruines s’élèvent au milieu de ce champ des morts.

C’est un curieux emplacement, ce terrain semé de

pierres funéraires, où dorment quarante-huit rois

écossais, huit vice-rois des Hébrides, quatre vice-rois

d’Irlande, et un roi de France, au nom perdu comme

celui d’un chef des temps préhistoriques. Entouré de sa

longue grille de fer, pavé de dalles juxtaposées, on

dirait une sorte de champ de Karnac, dont les pierres

seraient des tombes, et non des roches druidiques. Entre

elles, couché sur la litière verte, s’allonge le granit du

roi d’Écosse, ce Duncan illustré par la sombre tragédie

de Macbeth. De ces pierres, les unes portent

simplement des ornements d’un dessin géométrique ;

les autres, sculptées en ronde bosse, représentent

quelques-uns de ces farouches rois celtiques, étendus là

avec une rigidité de cadavre.

Que de souvenirs errent au-dessus de cette

nécropole d’Iona ! Quel recul l’imagination fait dans le

passé, en fouillant le sol de ce Saint-Denis des

Hébrides !

Et comment oublier cette strophe d’Ossian, qui

semble avoir été inspirée en ces lieux mêmes ?

« Étranger, tu habites ici une terre couverte de héros.

Chante quelquefois la gloire de ces morts célèbres. Que

leurs ombres légères viennent se réjouir autour de

toi ! »

Miss Campbell et ses compagnons regardaient en

silence. Ils n’avaient point à subir l’ennui d’un guide

assermenté, déchirant, pour quelques touristes, les

incertitudes d’une histoire si lointaine. Il leur semblait

revoir ces descendants du lord des îles, Angus Og, le

compagnon de Robert Bruce, le frère d’armes de ce

héros, qui lutta pour l’indépendance de son pays.

« J’aimerais à revenir ici à la nuit tombante, dit Miss

Campbell. Il me semble que l’heure serait plus

favorable pour rappeler ces souvenirs. Je verrais

apporter le corps du malheureux Duncan. J’entendrais

les propos des ensevelisseurs, le couchant dans la terre

consacrée à ses ancêtres. En vérité, monsieur Sinclair,

ne serait-ce pas l’instant propice pour évoquer ces lutins

qui gardent le royal cimetière ?

– Oui, Miss Campbell, et je pense qu’ils ne

refuseraient pas d’apparaître à votre voix.

– Comment, Miss Campbell, vous croyez aux

lutins ? s’écria Aristobulus Ursiclos.

– J’y crois, monsieur, j’y crois en vraie Écossaise

que je suis, répondit Miss Campbell.

– Mais, en réalité, vous savez bien que cela est

imaginaire, que rien de tout ce fantastique n’existe !

– Et s’il me plaît d’y croire ! répondit Miss

Campbell, animée par cette inopportune contradiction.

S’il me plaît de croire aux brownies domestiques, qui

gardent le mobilier de la maison ; aux sorcières, dont

les incantations s’opèrent en déclamant des vers

runiques ; aux Valkyries, ces vierges fatales de la

mythologie scandinave, qui emportent les guerriers

tombés dans la bataille ; à ces fées familières, chantées

par notre poète Burns dans ces vers immortels qu’un

véritable fils des Highlands ne saurait oublier :

« Cette nuit, les fées légères dansent sur Cassilis

Dawnan’s ou se dirigent vers Golzean, à la pâle clarté

de la lune, pour aller s’égarer dans les Coves, au milieu

des rochers et des ruisseaux. »

– Eh, Miss Campbell, reprit le sot entêté, pensez-

vous donc que les poètes ajoutent foi à ces rêves de leur

imagination ?

– Très certainement, monsieur, répondit Olivier

Sinclair, ou bien leur poésie sonnerait faux comme

toute œuvre qui ne naît pas d’une conviction profonde.

– Vous aussi, monsieur ? répondit Aristobulus

Ursiclos. Je vous savais peintre, je ne vous savais pas

poète.

– C’est la même chose, dit Miss Campbell. L’art

n’est qu’un, sous des formes diverses.

– Mais non... non !... c’est inadmissible !... Vous ne

croyez pas à toute cette mythologie des vieux bardes,

dont le cerveau troublé évoquait des divinité

imaginaires !

– Ah ! monsieur Ursiclos ! s’écria le frère Sam,

piqué au vif, ne traitez pas ainsi ceux de nos ancêtres

qui ont chanté notre vieille Écosse !

– Et veuillez les entendre ! dit le frère Sib, en

revenant aux citations de leur poème favori. « J’aime

les chants des bardes. Je me plais à écouter les récits du

temps passé. Ils sont pour moi comme le calme du

matin et la fraîcheur de la rosée qui humecte les

collines...

– « Lorsque le soleil ne jette plus sur leurs

penchants que des rayons alanguis, ajouta le frère Sam,

et que le lac est tranquille et bleuâtre au fond du

vallon ! »

Sans doute, les deux oncles auraient indéfiniment

continué à s’enivrer des poésies ossianesques, si

Aristobulus Ursiclos ne les eût brusquement

interrompus en disant :

« Messieurs, avez-vous jamais vu un seul de ces

prétendus génies, dont vous parlez avec tant

d’enthousiasme ? Non ! Et peut-on les voir ? pas

davantage, n’est-ce pas ?

– C’est ce qui vous trompe, monsieur, et je vous

plains de ne les avoir jamais aperçus, reprit Miss

Campbell, qui n’aurait pas cédé à son contradicteur le

cheveu d’un seul de ses lutins. On les voit apparaître

dans toutes les hautes terres d’Écosse, se glissant le

long des glens abandonnés, s’élevant du fond des

ravins, voltigeant à la surface des lacs, s’ébattant dans

les eaux paisibles de nos Hébrides, se jouant au milieu

des tempêtes que leur jette l’hiver boréal. Et, tenez, ce

Rayon-Vert, que je m’obstine à poursuivre, pourquoi ne

serait-ce pas l’écharpe de quelque Valkyrie, dont la

frange traîne dans les eaux de l’horizon ?

– Ah non ! s’écria Aristobulus Ursiclos, pour cela,

non ! Et je vais vous dire ce que c’est votre Rayon-Vert.

– Ne le dites pas, monsieur, s’écria Miss Campbell,

je ne veux pas le savoir !

– Mais si, répondit Aristobulus Ursiclos, tout à fait

monté par la discussion.

– Je vous défends bien...

– Je le dirai pourtant, Miss Campbell. Ce dernier

rayon que lance le soleil au moment où le bord

supérieur de son disque effleure l’horizon, s’il est vert,

c’est, peut-être, parce qu’au moment où il traverse la

mince couche d’eau il s’imprègne de sa couleur...

– Taisez-vous... monsieur Ursiclos !...

– À moins que ce vert ne succède tout naturellement

au rouge du disque, subitement disparu, mais dont notre

œil a conservé l’impression, parce que, en optique, le

vert en est la couleur complémentaire !

– Ah ! monsieur, vos raisonnements physiques...

– Mes raisonnements, Miss Campbell, sont d’accord

avec la nature des choses, répondit Aristobulus

Ursiclos, et, précisément, je me propose de publier un

mémoire à ce sujet.

– Partons, mes oncles ! s’écria Miss Campbell,

véritablement irritée. Monsieur Ursiclos, avec ses

explications, finirait par me gâter mon Rayon-Vert ! »

Olivier Sinclair intervint alors :

« Monsieur, dit-il, je pense que votre mémoire à

propos du Rayon-Vert sera on ne peut plus curieux ;

mais permettez-moi de vous en proposer un autre sur un

sujet peut-être plus intéressant encore.

– Et lequel, monsieur ? demanda Aristobulus

Ursiclos, en se dressant sur ses ergots.

– Vous n’êtes pas sans savoir, monsieur, que

quelques savants ont traité scientifiquement cette

question si palpitante : De l’influence des queues de

poisson sur les ondulations de la mer ?...

– Eh ! monsieur...

– Eh bien, monsieur, en voici une autre que je

recommande tout particulièrement à vos savantes

méditations : De l’influence des instruments à vent sur

la formation des tempêtes. »

XVI



Deux coups de fusil





Le lendemain, et pendant les premiers jours de

septembre, on ne revit plus Aristobulus Ursiclos. Avait-

il quitté Iona par le bateau des touristes, après avoir

compris qu’il perdait son temps près de Miss

Campbell ? Personne n’aurait pu le dire. En tout cas, il

faisait bien de ne pas se montrer. Ce n’était plus

seulement de l’indifférence, c’était une sorte d’aversion

qu’il inspirait à la jeune fille. Avoir dépoétisé son

rayon, avoir matérialisé son rêve, avoir changé

l’écharpe d’une Valkyrie en un brutal phénomène

d’optique ! Peut-être lui eût-elle tout pardonné, tout,

excepté cela.

Les frères Melvill n’eurent pas même la permission

d’aller s’enquérir de ce que devenait Aristobulus

Ursiclos.

À quoi bon, d’ailleurs ? Qu’auraient-ils pu lui dire et

qu’espéraient-ils encore ? Pouvaient-ils songer,

désormais, à l’union projetée entre deux êtres aussi

antipathiques, séparés par l’abîme qui se creuse entre la

vulgaire prose et la sublime poésie, l’un avec sa manie

de tout réduire à des formules scientifiques, l’autre ne

vivant que dans l’idéal, qui dédaigne les causes et se

contente des impressions !

Cependant, Partridge, poussé par dame Bess, apprit

que ce « jeune vieux savant », ainsi qu’il le dénommait,

n’avait point encore effectué son départ, et qu’il habitait

toujours sa cabane de pêcheur, où il prenait

solitairement ses repas.

En tout cas. l’important, c’est qu’on ne voyait plus

Aristobulus Ursiclos. La vérité est que, lorsqu’il ne se

confinait pas dans sa chambre, occupé, sans doute, de

quelque haute spéculation scientifique, il s’en allait, son

fusil sur le dos, à travers les basses grèves du littoral, et

là sa mauvaise humeur se passait au milieu d’un

véritable carnage de harles noirs ou de mouettes, qui

n’y étaient pour rien. Conservait-il donc encore quelque

espoir ? Se disait-il que, la fantaisie du Rayon-Vert une

fois satisfaite, Miss Campbell reviendrait à de meilleurs

sentiments ? C’est possible, après tout, étant donnée sa

personnalité.

Mais il lui arriva, un jour, une aventure assez

désagréable, qui aurait pu très mal finir pour lui, sans

l’intervention aussi généreuse qu’inattendue de son

rival.

C’était dans l’après-midi du 2 septembre.

Aristobulus Ursiclos était allé étudier les roches qui

forment l’extrême pointe méridionale d’Iona. Une de

ces masses granitiques, un « stack », attira plus

spécialement son attention, si bien qu’il résolut de se

hisser à son sommet. Or, il y avait quelque imprudence

à le tenter, car la roche ne présentait guère que des

surfaces glissantes, et le pied ne pouvait y trouver prise.

Cependant, Aristobulus Ursiclos ne voulut point en

avoir le démenti. Il commença donc à grimper le long

des parois, en s’aidant de quelques touffes végétales qui

poussaient çà et là, et il put atteindre, non sans peine, le

sommet de ce stack.

Une fois là, il se livra à son petit travail habituel de

minéralogiste ; mais, quand il voulut redescendre, cela

devint plus difficile. En effet, après avoir

soigneusement cherché sur quel côté de la paroi il

convenait de se laisser glisser, le voilà qui se risque. À

cet instant, le pied vint à lui manquer, il dévala sans

pouvoir se retenir, et fût tombé dans les violentes lames

du ressac, si une souche brisée ne l’eût retenu au milieu

de sa chute.

Aristobulus Ursiclos se trouvait donc dans une

situation tout à la fois dangereuse et ridicule. Il ne

pouvait plus remonter, mais il ne pouvait plus

redescendre.

Une heure se passa ainsi, et on ne sait ce qui serait

arrivé, si Olivier Sinclair, son havre-sac de peintre sur

le dos, n’eût passé en ce moment et en cet endroit. Il

entendit des cris : il s’arrêta. De voir Aristobulus

Ursiclos accroché à trente pieds en l’air, s’agitant

comme un de ces bonshommes d’osier suspendus à la

devanture d’une taverne, cela lui prêta d’abord à rire ;

mais, ainsi qu’on le pense bien, il n’hésita pas à se

risquer pour le tirer de là.

Cela ne se fit pas sans peine. Olivier Sinclair dut

monter sur le sommet du stack, et il lui fallut rehisser le

pendu, puis l’aider à redescendre de l’autre côté.

« Monsieur Sinclair, dit Aristobulus Ursiclos, dès

qu’il fut en lieu sûr, j’avais mal calculé l’angle

d’inclinaison que faisait cette paroi avec la verticale. De

là, ce glissement et cette suspension...

– Monsieur Ursiclos, répondit Olivier Sinclair, je

suis heureux que le hasard m’ait permis de vous venir

en aide !

– Laissez-moi pourtant vous remercier...

– Cela n’en vaut pas la peine, monsieur. Vous en

auriez certainement fait autant pour moi ?

– Sans doute !

– Eh bien, à charge de revanche ! »

Et les deux jeunes gens se séparèrent.

Olivier Sinclair ne crut point devoir parler de cet

incident, qui n’avait pas autrement d’importance. Quant

à Aristobulus Ursiclos, il n’en parla pas davantage ;

mais, au fond, comme il tenait beaucoup à sa peau, il

sut gré à son rival de l’avoir tiré de ce mauvais pas.

Eh bien, et le fameux rayon ? il faut convenir qu’il

se faisait singulièrement prier ! Cependant, il n’y avait

plus de temps à perdre. La saison d’automne ne pouvait

tarder à recouvrir le ciel de son voile de brumes. Alors,

plus de ces soirées limpides, dont septembre se montre

si avare sous les latitudes élevées. Plus de ces horizons

nets, qui semblent plutôt tracés par le compas d’un

géomètre que par le pinceau d’un artiste. Faudrait-il

donc renoncer à voir le phénomène, cause de tant de

déplacements ? Serait-on obligé de remettre

l’observation à l’année prochaine ou s’entêterait-on à la

poursuivre sous d’autres cieux ?

En vérité, c’était une cause de dépit pour Miss

Campbell autant que pour Olivier Sinclair. Tous deux

enrageaient très sérieusement à voir l’horizon des

Hébrides obscurci sous les vapeurs de la haute mer.

Ce fut ainsi pendant les quatre premiers jours de ce

brumeux mois de septembre.

Chaque soir, Miss Campbell, Olivier Sinclair, le

frère Sam, le frère Sib, dame Bess et Partridge, assis sur

quelque roche que baignaient les petites ondulations de

la marée, assistaient consciencieusement au coucher du

soleil sur d’admirables fonds de lumière, plus

splendides, sans doute, que si la pureté du ciel eût été

parfaite.

Un artiste aurait battu des mains devant ces

magnifiques apothéoses qui se développaient à la chute

du jour, devant cette éblouissante gamme de couleurs,

se dégradant d’un nuage à l’autre, depuis le violet du

zénith jusqu’au rouge d’or de l’horizon, devant cette

éblouissante cascade de feux rebondissant sur des

roches aériennes ; mais, ici, les roches étaient des

nuages, et ces nuages, mordant le disque solaire,

absorbaient avec ses derniers rayons celui que cherchait

en vain l’œil des observateurs.

Alors, l’astre couché, tous se relevaient,

désappointés, comme les spectateurs d’une féerie dont

le dernier effet a manqué par la faute d’un machiniste ;

puis, prenant par le plus long, ils rentraient à l’auberge

des Armes de Duncan.

« À demain ! disait Miss Campbell.

– À demain ! répondaient les deux oncles. Nous

avons comme un pressentiment que demain... »

Et tous les soirs, les frères Melvill avaient un

pressentiment, qui finissait invariablement par un

mécompte.

Cependant la journée du 5 septembre débuta par une

matinée superbe. Les vapeurs du levant se fondirent à la

chaleur des premiers rayons solaires.

Le baromètre, dont l’aiguille, depuis quelques jours,

marchait vers beau temps, montait encore et s’arrêtait à

beau fixe. Il ne faisait plus assez chaud déjà pour que le

ciel fût imprégné de cette buée tremblotante des

brûlants jours de l’été. La sécheresse de l’atmosphère se

sentait au niveau de la mer, comme on l’eût sentie sur

une montagne, à quelque mille pieds d’altitude, dans un

air raréfié.

Dire avec quelle anxiété tous suivirent les phases de

cette journée, c’est impossible. Avec quelle palpitation

de cœur ils observaient si quelque nue se levait dans

l’espace, il faut renoncer à le rendre. Avec quelles

angoisses, même, ils s’attachaient à la trajectoire décrite

par le soleil dans sa marche diurne, ce serait témérité de

vouloir l’exprimer.

Très heureusement, la brise, légère mais continue,

venait de terre. En passant sur ces montagnes de l’est,

en glissant à la surface des longues prairies de l’arrière-

plan, elle ne devait pas se charger de ces humides

molécules que dégagent de vastes étendues d’eau, et

qu’apportent, avec le soir, les vents du large.

Mais combien ce jour fut long à passer ! Miss

Campbell ne pouvait tenir en place. Bravant l’ardeur

caniculaire, elle allait et venait, tandis qu’Olivier

Sinclair courait les hauteurs de l’île, afin d’interroger

un horizon plus étendu. Les deux oncles en vidèrent

toute une tabatière de compte à demi, et Partridge,

comme s’il eût été de faction, restait dans l’attitude

d’un garde champêtre préposé à la surveillance des

plaines célestes.

Il avait été convenu que, ce jour-là, on dînerait à

cinq heures, afin d’être en avance au poste

d’observation. Le soleil ne devait disparaître qu’à six

heures quarante-neuf, et on aurait tout le temps de le

suivre jusqu’à son coucher.

« Je crois que nous le tenons, cette fois ! dit le frère

Sam, en se frottant les mains.

– Je le crois aussi ! » répondit le frère Sib, qui se

livra à la même pantomime.

Cependant, vers trois heures, il y eut une alerte. Un

gros flocon de nuage, une ébauche de cumulus, se leva

dans l’est, et, poussé par la brise de terre, s’avança vers

l’Océan.

Ce fut Miss Campbell qui l’aperçut la première. Elle

ne put retenir une exclamation de désappointement.

« Il est seul, ce nuage, et nous n’avons rien à

craindre, dit l’un des oncles. Il ne tardera pas à se

fondre...

– Ou il marchera plus vite que le soleil, répondit

Olivier Sinclair, et disparaîtra sous l’horizon avant lui.

– Mais ce nuage n’est-il pas l’avant-coureur d’un

banc de brumes ? demanda Miss Campbell.

– Il faut le voir. »

Et Olivier Sinclair, tout courant, se rendit aux ruines

du monastère. De là son regard put plonger vers l’est

plus en arrière, par-dessus les montagnes de Mull.

Ces montagnes se profilaient avec une extrême

netteté ; leur crête ressemblait à une ligne tremblée,

tracée au crayon, sur un fond d’une parfaite blancheur.

Il n’y avait pas d’autre vapeur dans le ciel, et le Ben

More, bien découpé, ne s’empanachait d’aucune brume

à trois mille pieds au-dessus du niveau de la mer.

Olivier Sinclair revint, une demi-heure après, avec

quelques rassurantes paroles. Ce nuage n’était qu’un

enfant perdu de l’espace ; il ne trouverait pas même à

s’alimenter dans cette atmosphère asséchée, et périrait

d’inanition en route.

Cependant le flocon blanchâtre avançait vers le

zénith. Au grand déplaisir de tous, il suivait le chemin

du soleil, il s’en approchait sous l’influence de la brise.

En glissant à travers l’espace, sa structure se modifiait

dans le remous du courant aérien. De la forme d’une

tête de chien qu’il avait d’abord, il prit celle d’un

poisson dessiné, comme une raie gigantesque, puis il se

massa en boule, sombre au centre, éclatante sur ses

bords, et, à ce moment, atteignit le disque solaire.

Un cri échappa à Miss Campbell, dont les deux bras

se tendirent vers le ciel.

L’astre radieux, caché derrière cet écran de vapeurs,

n’envoyait plus un seul de ses rayons à l’île. Iona,

placée en dehors de la zone d’irradiation directe, venait

de se voiler d’une grande ombre.

Mais bientôt la grande ombre se déplaça. Le soleil

reparut dans tout son éclat. Le nuage s’abaissa vers

l’horizon. Il ne devait pas même l’atteindre : une demi-

heures après, il s’évanouissait, comme si quelque trouée

se fût faite au ciel.

« Enfin, le voilà dissipé, s’écria la jeune fille, et

puisse-t-il n’être suivi d’aucun autre !

– Non, rassurez-vous, Miss Campbell, répondit

Olivier Sinclair. Si ce nuage a disparu si vite et de cette

façon, c’est qu’il n’a pas rencontré d’autres vapeurs

dans l’atmosphère, c’est que tout l’espace, vers l’ouest,

est d’une pureté absolue. »

À six heures du soir, les observateurs, groupés en un

endroit bien découvert, occupaient leur poste.

C’était à l’extrémité septentrionale de l’île, sur la

crête supérieure de la colline de l’Abbé. De ce sommet,

le regard pouvait circulairement embrasser, dans l’est,

toute la portion élevée de l’île de Mull. Au nord, l’îlot

de Staffa apparaissait comme une énorme carapace de

tortue, échouée dans les eaux des Hébrides. Au-delà,

Elva et Gometra se détachaient du littoral prolongé de

la grande île. Vers l’ouest, le sud-ouest et le nord-ouest,

se développait l’immense mer.

Le soleil s’abaissait rapidement par une trajectoire

oblique. Le périmètre de l’horizon se dessinait d’un

trait noir, qu’on eût cru tracé à l’encre de Chine. À

l’opposé, toutes les fenêtres des maisons d’Iona

s’enflammaient comme au reflet d’un incendie, dont les

flammes auraient été des flammes d’or.

Miss Campbell et Olivier Sinclair, les frères Melvill,

dame Bess et Partridge, saisis par ce sublime spectacle,

restaient silencieux. Ils regardaient, en fermant à demi

leurs paupières, ce disque qui se déformait, qui se

gonflait parallèlement à la ligne d’eau, et prenait la

forme d’une énorme montgolfière écarlate. Il n’y avait

pas une seule vapeur au large.

« Je crois que nous le tenons, cette fois, redit le frère

Sam.

– Je le crois aussi, répondit le frère Sib.

– Silence, mes oncles !... » s’écria Miss Campbell.

Et ils se turent, et ils retinrent leur respiration,

comme s’ils eussent craint qu’elle ne se condensât sous

la forme d’un léger nuage, qui aurait pu voiler le disque

du soleil.

L’astre avait enfin mordu l’horizon de son bord

inférieur. Il s’élargissait, il s’élargissait encore, comme

s’il se fût empli intérieurement d’un lumineux fluide.

Tous aspiraient des yeux ses derniers rayons.

Tel Arago, installé dans les déserts de Palma, sur la

côte d’Espagne, épiait le signal de feu qui devait

apparaître au sommet de l’île d’Iviça, et lui permettre

de fermer le dernier triangle de sa méridienne !

Enfin, un léger segment de l’arc supérieur, ce fut

tout ce qui resta du disque à l’affleurement des eaux.

Avant quinze secondes, le suprême rayon allait être

lancé dans l’espace, et donnerait aux yeux, prêts à la

recevoir, cette impression d’un vert paradisiaque !...

Soudain, deux détonations retentirent au milieu des

roches du littoral, au-dessous de la colline. Une fumée

s’éleva, et, entre ses volutes, se tendit tout un nuage

d’oiseaux de mer, mouettes, goélands, pétrels, effrayés

par ces coups de fusil intempestifs.

Le nuage monta droit, puis, s’interposant comme un

écran entre l’horizon et l’île, il passa devant l’astre

mourant, au moment où celui-ci envoyait à la surface

des eaux son dernier trait de lumière.

À ce moment, sur une pointe de la falaise, on put

apercevoir, son fusil fumant à la main, et suivant des

yeux toute la volée d’oiseaux, l’inévitable Aristobulus

Ursiclos.

« Ah ! cette fois, c’en est assez ! s’écria le frère Sib.

– C’en est trop ! s’écria le frère Sam.

– J’aurais bien dû le laisser accroché à sa roche, se

dit Olivier Sinclair. Au moins, il y serait encore. »

Miss Campbell, les lèvres serrées, les yeux fixes, ne

prononça pas un seul mot.

Une fois de plus, et par la faute d’Aristobulus

Ursiclos, elle avait manqué le Rayon-Vert !

XVII



À bord de la « Clorinda »





Le lendemain, dès six heures du matin, un charmant

yawl de quarante-cinq à cinquante tonneaux, la

Clorinda, quittait le petit port d’Iona, et, sous une

légère brise du nord-est, ses amures à tribord, s’élevait

au plus près, gagnant la haute mer.

La Clorinda emportait Miss Campbell, Olivier

Sinclair, le frère Sam, le frère Sib, dame Bess et

Partridge.

Il va sans dire que le malencontreux Aristobulus

Ursiclos n’était point à bord.

Voici ce qui avait été convenu et immédiatement

exécuté, après l’aventure de la veille.

En quittant la colline de l’Abbé pour rentrer à

l’auberge, Miss Campbell avait dit d’une voix brève :

« Mes oncles, puisque M. Aristobulus Ursiclos

prétend rester quand même à Iona, nous laisserons Iona

à M. Aristobulus Ursiclos. Une première fois à Oban,

une seconde fois ici, c’est par sa faute que notre

observation n’a pu se faire. Nous ne demeurerons pas

un jour de plus où cet importun a le privilège d’exercer

ses maladresses ! »

À cette proposition aussi nettement formulée, les

frères Melvill n’avaient rien trouvé à redire. Eux aussi,

d’ailleurs, partageaient le mécontentement général et

maudissaient Aristobulus Ursiclos. Décidément, la

situation de leur prétendant était à jamais compromise.

Rien ne lui ramènerait Miss Campbell. Il fallait, d’ores

et déjà, renoncer à l’accomplissement d’un projet

devenu irréalisable.

« Après tout, ainsi que le fit observer le frère Sam

au frère Sib qu’il avait pris à part, les promesses

imprudemment faites ne sont point des menottes de

fer ! »

Ce qui signifie, en d’autres termes, qu’on ne peut

jamais être lié par un serment téméraire, et le frère Sib,

d’un geste très net, avait donné son approbation

complète à ce dicton écossais.

Au moment où s’échangeaient les adieux du soir

dans la salle basse des Armes de Duncan :

« Nous partirons demain, dit Miss Campbell. Je ne

resterai pas un jour de plus ici !

– C’est entendu, ma chère Helena, répondit le frère

Sam ; mais où irons-nous ?

– Là où nous serons assurés de ne plus rencontrer ce

M. Ursiclos ! Il importe donc que personne ne sache ni

que nous quittons Iona ni où nous allons.

– C’est convenu, répondit le frère Sib ; mais, ma

chère fille, comment partir et où aller ?

– Quoi ! s’écria Miss Campbell, nous ne trouverions

pas le moyen, dès l’aube, de quitter cette île ? Le littoral

écossais ne nous offrirait pas un point inhabité,

inhabitable même, où nous pourrions poursuivre en

paix notre expérience ? »

Certainement, à eux deux, les frères Melvill

n’auraient pu répondre à cette double question, posée

d’un ton qui n’admettait ni échappatoire ni faux-fuyant.

Olivier Sinclair était là, – heureusement :

« Miss Campbell, dit-il, tout peut s’arranger, voici

comment. Il est près d’ici une île, ou plutôt un simple

îlot, très convenable pour nos observations, et sur cet

îlot aucun importun ne viendra nous déranger.

– Quel est-il ?

– C’est Staffa, que vous pouvez apercevoir à deux

milles au plus dans le nord d’Iona.

– Y a-t-il moyen d’y vivre et possibilité de s’y

rendre ? demanda Miss Campbell.

– Oui, répondit Olivier Sinclair, et très facilement.

Dans le port d’Iona, j’ai vu un de ces yachts toujours

prêts à prendre la mer, comme il s’en trouve dans tous

les ports anglais pendant la belle saison. Son capitaine

et son équipage sont à la disposition du premier touriste

qui voudra utiliser leurs services pour la Manche, la

mer du Nord ou la mer d’Irlande. Eh bien, qui nous

empêche de fréter ce yacht, d’y embarquer des

provisions pour une quinzaine de jours, puisque Staffa

n’offre aucune ressource, et de partir, dès demain, aux

premières lueurs du jour ?

– Monsieur Sinclair, répondit Miss Campbell, si

demain nous avons secrètement quitté cette île, croyez

bien que je vous en aurai une profonde reconnaissance !

– Demain, avant midi, pourvu qu’un peu de brise se

lève avec le matin, nous serons à Staffa, répondit

Olivier Sinclair, et, sauf pendant la visite des touristes,

qui, deux fois par semaine, dure à peine une heure, nous

n’y serons dérangés par personne. »

Suivant l’habitude des frères Melvill, les surnoms de

la femme de charge retentirent aussitôt.

« Bat !

– Beth !

– Bess !

– Betsey !

– Betty ! »

Dame Bess parut aussitôt.

« Nous partons demain ! dit le frère Sam.

– Demain dès l’aube ! » ajouta le frère Sib.

Et sur ce, dame Bess et Partridge, sans en demander

plus long, s’occupèrent immédiatement des préparatifs

du départ.

Pendant ce temps, Olivier Sinclair se dirigeait vers

le port, et là il prenait ses arrangements avec John

Olduck.

John Olduck était le capitaine de la Clorinda, un

vrai marin, coiffé de la petite casquette traditionnelle à

ganse d’or, vêtu de la jaquette à boutons de métal et du

pantalon de gros drap bleu. Aussitôt le marché conclu,

il s’occupa de tout parer pour l’appareillage avec ses six

hommes, – six de ces matelots de choix, qui, pêcheurs

de leur métier pendant l’hiver, font pendant l’été le

service du yachting avec une supériorité incontestable

sur tous les marins des autres pays.

À six heures du matin, les nouveaux passagers de la

Clorinda s’embarquaient, sans avoir dit à personne

quelle était la destination du yacht. On avait fait rafle de

tous les vivres, viande fraîche ou conservée, ainsi que

des boissons disponibles. D’ailleurs, le cuisinier de la

Clorinda aurait toujours la ressource de se

réapprovisionner au steamer qui fait régulièrement le

service d’Oban à Staffa.

Donc, dès le lever du jour, Miss Campbell avait pris

possession d’une charmante et coquette chambre,

installée à l’arrière du yacht. Les deux frères occupaient

les couchettes de la « Main-Cabin », au-delà du salon,

confortablement établie dans la portion la plus large du

petit bâtiment. Olivier Sinclair s’arrangeait d’une

cabine ménagée au retour du grand escalier qui

conduisait au salon. Des deux côtés de la salle à

manger, traversée par le pied du grand mât, dame Bess

et Partridge disposaient de deux cadres, l’un à droite,

l’autre à gauche, sur l’arrière de l’office et de la

chambre du capitaine. Plus en avant, c’était la cuisine

où demeurait le maître coq. Plus en avant encore, le

poste de l’équipage, muni de ses branles pour six

matelots. Rien ne manquait à ce joli yawl, construit par

Ratsey, de Cowes. Avec belle mer et jolie prise, il avait

toujours tenu un rang honorable dans les régates du

« Royal Thames yacht Club ».

Ce fut une réelle joie pour tous, lorsque la Clorinda,

mise en appareillage, son ancre levée, commença à

prendre le vent, sous sa grand-voile, son tape-cul, sa

trinquette, son foc et son flèche. Elle s’inclina

gracieusement à la brise, sans que son pont blanc, en

sape du Canada, fût mouillé d’un seul embrun des

petites lames que fendait une étrave, coupée

perpendiculairement à la ligne des eaux.

La distance qui sépare ces deux petites Hébrides,

Iona et Staffa, est très courte. Avec un vent portant,

vingt à vingt-cinq minutes eussent suffi à la franchir,

pour un yacht qui, sans être trop forcé, enlevait

facilement ses huit milles à l’heure. Mais, en ce

moment, il avait le vent debout, – une légère brise tout

au plus ; en outre, la marée descendait, et c’était contre

un jusant assez prononcé qu’il lui fallait courir un

certain nombre de bords, avant d’arriver à la hauteur de

Staffa.

D’ailleurs, peu importait à Miss Campbell. La

Clorinda partie, c’était le principal. Une heure plus

tard, Iona s’effaçait dans les brumes matinales, et, avec

elle, l’image détestée de ce trouble-fête, dont Helena

voulait oublier jusqu’au nom.

Et elle le dit franchement à ses oncles :

« Est-ce que je n’ai pas raison, papa Sam ?

– Tout à fait raison, ma chère Helena.

– Est-ce que maman Sib ne m’approuve pas ?

– Absolument.

– Allons, ajouta-t-elle en les embrassant, convenons

que des oncles qui voulaient me donner un pareil mari

n’avaient vraiment pas eu une fameuse idée ! »

Et tout deux en convinrent.

En somme, ce fut une navigation charmante, qui

n’eut que le défaut d’être trop courte. Et qui donc

empêchait de la prolonger, de laisser le yawl courir

ainsi au-devant du Rayon-Vert, d’aller le chercher en

plein Atlantique ? Mais non ! Il était convenu qu’on

irait à Staffa, el John Olduck prit ses dispositions pour

atteindre avec le commencement du flot cet îlot célèbre

entre toutes les Hébrides.

Vers huit heures, le premier déjeuner, composé de

thé, de beurre et de sandwiches, fut servi dans la salle à

manger de la Clorinda. Les convives, en belle humeur,

fêtèrent gaiement la table du bord sans regret pour la

table de l’auberge d’Iona. Les ingrats !

Lorsque Miss Campbell fut remontée sur le pont, le

yacht avait viré de bord et changé ses amures. Il

revenait alors vers le superbe phare construit sur le roc

de Skerryvore, qui élève à cent cinquante pieds au-

dessus du niveau de la mer son feu de premier ordre. La

brise ayant fraîchi, la Clorinda luttait alors contre le

jusant sous ses grandes voiles blanches, mais gagnait

peu vers Staffa. Et pourtant elle « coupait la plume »,

pour désigner à la manière écossaise la vitesse de sa

marche.

Miss Campbell était à demi étendue, à l’arrière, sur

un de ces épais coussins de grosse toile qui sont en

usage à bord des bateaux de plaisance d’origine

britannique. Elle s’enivrait de cette rapidité que ne

troublaient ni les cahots d’une route, ni les trépidations

d’un railway –, rapidité de patineur, emporté à la

surface d’un lac glacé. Rien de plus gracieux à voir, sur

ces eaux à peine écumantes, que cette élégante

Clorinda, légèrement inclinée, montant et s’abaissant à

la lame. Parfois, elle semblait planer dans l’air, comme

un immense oiseau que soulèvent ses puissantes ailes.

Cette mer, couverte par les grandes Hébrides du

nord et du sud, abritée d’une côte à l’est, c’était comme

un bassin intérieur, dont la brise n’avait pu encore

troubler les eaux.

Le yacht courait obliquement vers l’île de Staffa,

gros rocher isolé au large de l’île de Mull, qui ne

s’élève pas à plus de cent pieds au-dessus des hautes

mers. On pouvait croire que c’était lui qui se déplaçait,

montrant tantôt ses falaises basaltiques de l’ouest, tantôt

l’âpre amoncellement des rocs de sa côte orientale. Par

suite d’une illusion d’optique, il semblait pivoter sur sa

base, au caprice des angles sous lesquels la Clorinda

l’ouvrait ou le fermait successivement.

Cependant, en dépit du jusant et de la brise, le yacht

gagnait quelque peu. Lorsqu’il piquait vers l’ouest, en

dehors des extrêmes pointes de Mull, la mer le secouait

plus vivement, mais il se tenait gaillardement contre les

premières lames du large ; puis, à la bordée suivante, il

retrouvait des eaux tranquilles, qui le balançaient

comme un berceau de baby.

Vers onze heures, la Clorinda s’était assez élevée au

nord pour n’avoir plus qu’à laisser porter vers Staffa.

Les écoutes furent mollies, la voile de flèche descendit

de la tête du mât, et le capitaine prit ses dispositions

pour le mouillage.

Il n’y a pas de port à Staffa, mais, par tous les vents,

il est facile de se glisser le long des falaises de l’est, au

milieu des roches capricieusement égrenées par quelque

convulsion des périodes géologiques. Toutefois, avec

grands mauvais temps, l’endroit ne serait pas tenable

pour une embarcation d’un certain tonnage.

La Clorinda rangea donc d’assez près ce semis de

basaltes noirs. Elle évolua adroitement, laissant d’un

côté le roc de Bouchaillie, dont la mer, très basse en ce

moment, laissait émerger les fûts prismatiques, groupés

en faisceau, et, de l’autre côté, cette chaussée qui borde

le littoral, à gauche. Là est le meilleur mouillage de

l’îlot ; là, l’endroit où les embarcations qui ont amené

les touristes viennent les reprendre, après leur

promenade sur les hauteurs de Staffa.

La Clorinda pénétra dans une petite anse, presque à

l’entrée de la grotte de Clam-Shell ; le pic s’inclina sous

ses drisses larguées, la trinquette fut amenée, l’ancre

tomba au poste de mouillage.

Un instant après, Miss Campbell et ses compagnons

débarquaient sur les premières marches de basalte, à

gauche de la grotte. Un escalier de bois, muni de garde-

fous, était là, qui montait de la première assise jusqu’au

dos arrondi de l’île.

Tous le prirent et atteignirent le plateau supérieur.

Ils étaient enfin à Staffa, aussi en dehors du monde

habité que si quelque tempête les eût jetés sur le plus

désert des îlots du Pacifique.

XVIII



Staffa





Si Staffa n’est qu’un simple îlot, la nature en a fait

du moins le plus curieux de tout l’archipel des

Hébrides. Ce gros rocher, de forme ovale, long d’un

mille, large d’un demi, cache sous sa carapace

d’admirables grottes d’origine basaltique. Aussi est-ce

là le rendez-vous aussi bien des géologues que des

touristes. Cependant, ni Miss Campbell, ni les frères

Melvill n’avaient encore visité Staffa. Seul, Olivier

Sinclair en connaissait les merveilles. Il était donc tout

désigné pour faire les honneurs de cette île, à laquelle

ils étaient venus demander une hospitalité de quelques

jours.

Ce rocher est uniquement dû à la cristallisation

d’une énorme loupe de basalte, qui s’est figée là, aux

premières périodes de formation de l’écorce terrestre.

Et cela date de loin. En effet, suivant les observations

d’Hemholtz – concluant des expériences de Bischof sur

le refroidissement du basalte, qui n’a pu fondre qu’à

une température de deux mille degrés –, il n’a pas fallu,

pour opérer son entier refroidissement, moins de trois

cent cinquante millions d’années. Ce serait donc à une

époque fabuleusement reculée que la solidification du

globe, après avoir passé de l’état gazeux à l’état liquide,

aurait commencé à se produire.

Si Aristobulus Ursiclos se fût trouvé là, il aurait eu

matière à quelque belle dissertation sur les phénomènes

de l’histoire géologique. Mais il était loin, Miss

Campbell ne pensait plus à lui, et, comme le dit le frère

Sam au frère Sib :

« Laissons cette mouche tranquille sur la

muraille ! »

Locution toute écossaise qui répond au

« N’éveillons pas le chat qui dort » des Français.

Puis, on regarda et on se regarda.

« Il convient tout d’abord, dit Olivier Sinclair, de

prendre possession de notre nouveau domaine.

– Sans oublier pour quel motif nous y sommes

venus, répondit en souriant Miss Campbell.

– Sans l’oublier, je le crois bien ! s’écria Olivier

Sinclair. Allons donc chercher un poste d’observation,

et voir quel horizon de mer se dessine à l’ouest de notre

île.

– Allons, répondit Miss Campbell ; mais le temps

est un peu embrumé aujourd’hui, et je ne crois pas que

le coucher du soleil se fasse dans des conditions

favorables.

– Nous attendrons, Miss Campbell, nous attendrons,

s’il le faut, jusqu’aux mauvais temps d’équinoxe.

– Oui, nous attendrons, répondirent les frères

Melvill, tant qu’Helena ne nous ordonnera pas de partir.

– Eh ! rien ne presse, mes oncles, répondit la jeune

fille, toute heureuse depuis son départ d’Iona, non, rien

ne presse, la situation de cet îlot est charmante. Une

villa que l’on ferait construire au milieu de cette prairie

jetée comme un tapis verdoyant à sa surface, ne serait

point désagréable à habiter, même quand les

bourrasques que nous envoie si généreusement

l’Amérique s’abattent sur les roches de Staffa.

– Hum ! fit l’oncle Sib, elles doivent être terribles à

cette extrême lisière de l’Océan !

– Elles le sont en effet, répondit Olivier Sinclair.

Staffa est exposée à tous les vents du large, et n’offre

d’abri que sur son littoral de l’est, là où est mouillée

notre Clorinda. La mauvaise saison, en cette partie de

l’Atlantique, y dure près de neuf mois sur douze.

– Voilà pourquoi, répondit le frère Sam, nous n’y

voyons pas un seul arbre. Toute végétation doit dépérir

sur ce plateau, pour peu qu’elle s’élève à quelques pieds

au-dessus du sol.

– Eh bien, deux ou trois mois d’été à vivre sur cet

îlot, cela n’en vaudrait-il pas la peine ? s’écria Miss

Campbell. – Vous devriez acheter Staffa, mes oncles, si

Staffa est à vendre. »

Le frère Sam et le frère Sib avaient déjà mis la main

à leur poche, comme s’il se fût agi de solder

l’acquisition, en oncles qui ne se refusent à aucune

fantaisie de leur nièce.

« À qui appartient Staffa ? demanda le frère Sib.

– À la famille des Mac-Donald, répondit Olivier

Sinclair. Ils l’afferment douze livres1 par an ; mais je ne

crois point qu’ils veuillent la céder à aucun prix.

– C’est dommage ! » dit Miss Campbell, qui, très

enthousiaste par nature, comme on le sait, se trouvait

alors dans une situation d’esprit à l’être plus encore.

Tout en causant, les nouveaux hôtes de Staffa en

parcouraient la surface inégale, que bossuaient de larges

ondulations de verdure. Ce jour-là n’était point un des

jours réservés par la Compagnie des steamers d’Oban à

la visite des petites Hébrides. Aussi, Miss Campbell et

les siens n’avaient-ils rien à craindre de l’importunité



1

Environ 300 francs.

des touristes. Ils étaient seuls sur ce rocher désert.

Quelques chevaux de petite race, quelques vaches

noires, paissaient l’herbe maigre du plateau, dont les

coulées de lave perçaient çà et là la mince couche

d’humus. Pas un berger n’était préposé à leur garde, et

si l’on surveillait ce troupeau d’insulaires à quatre

pattes, c’était de loin, – peut-être d’Iona, ou même du

littoral de Mull, à quinze milles dans l’est.

Pas une habitation, non plus. Seulement, les restes

d’une chaumière, démolie par les effroyables tempêtes

qui se déchaînent de l’équinoxe de septembre à

l’équinoxe de mars. En vérité, douze livres, c’est un

beau fermage pour quelques acres de prairie, dont

l’herbe est rase comme un vieux velours usé jusqu’à la

trame.

L’exploration de l’îlot, à sa surface, fut donc

rapidement faite, et on ne s’occupa plus que d’observer

l’horizon.

Il était bien évident que, ce soir-là, il n’y avait rien à

attendre du coucher de soleil. Avec cette mobilité qui

caractérise les jours de septembre, le ciel, si pur la

veille, s’était embrumé de nouveau. Vers six heures,

quelques nuages rougeâtres, de ceux qui annoncent un

prochain trouble de l’atmosphère, voilèrent l’occident.

Les frères Melvill purent même constater, à regret, que

l’anéroïde de la Clorinda rétrogradait vers le variable,

avec une certaine tendance à le dépasser.

Donc, après la disparition du soleil derrière une

ligne que dentelaient les lames du large, tous revinrent à

bord. La nuit se passa tranquillement dans cette petite

anse, formée des amorces de Clam-Shell.

Le lendemain, 7 septembre, on décida de faire une

reconnaissance plus complète de l’îlot. Après avoir

exploré le dessus, il convenait d’explorer les dessous.

Ne fallait-il pas occuper son temps, puisqu’une

véritable malchance – imputable au seul Aristobulus

Ursiclos – avait jusqu’alors empêché l’observation du

phénomène ? D’ailleurs, il n’y eut pas lieu de regretter

cette excursion aux grottes, qui ont justement rendu

célèbre ce simple îlot de l’archipel des Hébrides.

Ce jour-là fut employé à explorer d’abord la

« cave » de Clam-Shell, devant laquelle était mouillé le

yacht. Le maître coq, sur l’avis d’Olivier Sinclair, se

prépara même à y servir le déjeuner de midi. Là, les

convives pourraient se croire enfermés dans la cale d’un

navire. En effet, les prismes, longs de quarante à

cinquante pieds, qui forment l’ossature de la voûte

ressemblent assez bien à la membrure intérieure d’un

bâtiment.

Cette grotte, haute de trente pieds environ, large de

quinze, profonde de cent, est d’un facile accès. Ouverte

à peu près à l’est, abritée des mauvais vents, elle n’est

point visitée par ces formidables lames que les ouragans

lancent sur les autres cavernes de l’îlot. Mais aussi,

peut-être est-elle moins curieuse.

Néanmoins, la disposition de ces courbes

basaltiques, qui semblent plutôt indiquer le travail de

l’homme que celui de la nature, est bien fait pour

émerveiller.

Miss Campbell fût très enchantée de sa visite.

Olivier Sinclair lui faisait admirer les beautés de Clam-

Shell, sans doute avec moins de fatras scientifique que

ne l’eût fait Aristobulus Ursiclos, mais certainement

avec plus de sens artiste.

« J’aimerais à garder un souvenir de notre visite à

Clam-Shell, dit Miss Campbell.

– Rien de plus facile », répondit Olivier Sinclair.

Et, en quelques coups de crayon, il fit le croquis de

cette grotte, pris du rocher qui émerge à l’extrémité de

la grande chaussée basaltique. L’ouverture de la cave,

cet aspect d’énorme mammifère marin, réduit à l’état de

squelette que dessinent ses parois, le léger escalier qui

monte au sommet de l’île, l’eau si tranquille et si pure à

l’entrée, et sous laquelle se dessine l’énorme

substruction basaltique, tout fut rendu avec beaucoup

d’art sur la page de l’album.

Au bas, le peintre y ajouta cette mention, qui ne

gâtait rien :





Olivier Sinclair à miss Campbell.

Staffa, 7 septembre 1881.





Le déjeuner achevé, le capitaine John Olduck fit

armer la plus grande des deux embarcations de la

Clorinda ; ses passagers y prirent place, et, longeant le

pittoresque contour de l’île, ils se rendirent à la grotte

du Bateau, ainsi nommée parce que la mer en occupe

tout l’intérieur, et qu’on ne peut la visiter à pied sec.

Cette grotte est située sur la partie sud-ouest de

l’îlot. Pour peu que la houle soit forte, il ne serait pas

prudent d’y pénétrer, car l’agitation des eaux y est

violente ; mais ce jour-là, bien que le ciel fût gros de

menaces, le vent n’avait pas encore fraîchi, et

l’exploration n’offrait aucun danger.

Au moment où l’embarcation de la Clorinda se

présentait devant l’ouverture de la profonde excavation,

le steamer, chargé des touristes d’Oban, venait mouiller

en vue de l’île. Très heureusement, cette halte de deux

heures, pendant lesquelles Staffa appartint aux visiteurs

du Pioneer, ne fut point pour troubler les convenances

de Miss Campbell et des siens. Ils restèrent inaperçus

dans la grotte du Bateau, pendant la promenade

réglementaire, qui ne se fait qu’à la grotte de Fingal et à

la surface de Staffa. Ils n’eurent donc point l’occasion

de subir le contact de ce monde un peu bruyant, – ce

dont ils se félicitèrent, et pour cause. En effet, pourquoi

Aristobulus Ursiclos, après la disparition subite de ses

compagnons, n’aurait-il pas pris, pour retourner à Oban,

le steamer qui venait de faire escale à Iona ? C’était,

entre toutes, une rencontre à éviter.

Quoi qu’il en soit, que le prétendant évincé eût été

ou non parmi les touristes du 7 septembre, il ne restait

plus personne au départ du steamer. Lorsque Miss

Campbell, les frères Melvill et Olivier Sinclair furent

sortis de ce long boyau, sorte de tunnel sans issue, qui

semble avoir été foré dans une mine de basalte, ils

retrouvèrent le calme ordinaire à ce rocher de Staffa,

isolé sur la lisière de l’Atlantique.

On cite un certain nombre de cavernes célèbres, en

maint endroit du globe, mais plus particulièrement dans

les régions volcaniques. Elles se distinguent par leur

origine, qui est neptunienne ou plutonique.

En effet, de ces cavités, les unes ont été creusées par

les eaux, qui, peu à peu, mordent, usent, évident même

des masses granitiques, au point de les transformer en

vastes excavations : telles les grottes de Crozon en

Bretagne, celles de Bonifacio en Corse, de Morghatten

en Norvège, de Saint-Michel à Gibraltar, de Saratchell

sur le littoral de l’île de Wight, de Tourane dans les

falaises de marbre de la côte de Cochinchine.

Les autres, de formation toute différente, sont dues

au retrait des parois de granit ou de basalte, produit par

le refroidissement des roches ignées, et, dans leur

contexture, elles offrent un caractère de brutalité qui

manque aux grottes de création neptunienne.

Pour les premières, la nature, fidèle à ses principes,

a économisé l’effort ; pour les secondes, elle a

économisé le temps.

Aux excavations dont la matière a bouillonné au feu

des époques géologiques, appartient la célèbre grotte de

Fingal, – Fingal’s Cave, suivant la prosaïque expression

anglaise.

C’est à l’exploration de cette merveille terrestre

qu’allait être consacrée la journée du lendemain.

XIX



La grotte de Fingal





Si le capitaine de la Clorinda s’était trouvé depuis

vingt-quatre heures dans un des ports du Royaume-Uni,

il aurait eu connaissance d’un bulletin météorologique

peu rassurant pour les navires en cours de navigation à

travers l’Atlantique.

En effet, une bourrasque avait été annoncée par le fil

de New York. Après avoir traversé l’Océan de l’ouest

au nord-est, elle menaçait de se jeter brutalement sur le

littoral de l’Irlande et de l’Écosse avant d’aller se

perdre au-delà des côtes de Norvège.

Mais, à défaut de ce télégramme, le baromètre du

yacht indiquait prochainement un grand trouble

atmosphérique, dont un marin prudent devait tenir

compte.

Donc, le matin de ce 8 septembre, John Olduck, un

peu inquiet, se rendit sur la lisière rocheuse qui borne

Staffa vers l’ouest, afin de reconnaître l’état du ciel et

de la mer.

Des nuages aux formes peu accusées, des lambeaux

de vapeurs plutôt que des nuages, chassaient déjà avec

une grande vitesse. La brise forçait, et avant peu elle

devait tourner à tempête. La mer moutonnante

blanchissait au large ; les lames brisaient avec fracas

sur les pieux basaltiques qui hérissent la base de l’îlot.

Jules Olduck ne se sentit point rassuré. Bien que la

Clorinda fût relativement abritée dans l’anse de Clam-

Shell, ce n’était pas un mouillage sûr, même pour un

bâtiment de petite dimension. La poussée des eaux,

s’engouffrant entre les îlots et la chaussée de l’est,

devait produire un redoutable ressac, qui rendrait assez

dangereuse la situation du yacht. Il convenait donc de

prendre un parti, et de le prendre avant que les passes

ne devinssent impraticables.

Lorsque le capitaine fut de retour à bord, il y trouva

ses passagers, auxquels il fit part, avec ses

appréhensions, de la nécessité où il croyait être

d’appareiller le plus tôt possible. À retarder de quelques

heures, on courait risque de trouver une mer démontée

dans ce détroit de quinze milles qui sépare Staffa de

l’île de Mull. Or, c’était derrière cette île qu’il

convenait de se réfugier et plus spécialement au petit

port d’Achnagraig. où la Clorinda n’aurait rien à

craindre des vents du large.

« Quitter Staffa ! s’écria tout d’abord Miss

Campbell. Perdre un si magnifique horizon !

– Je crois qu’il serait fort dangereux de rester au

mouillage de Clam-Shell, répondit John Olduck.

– S’il le faut ! ma chère Helena, dit le frère Sam.

– Oui, s’il le faut ! » ajouta le frère Sib.

Olivier Sinclair, voyant tout le déplaisir que ce

départ précipité causerait à Miss Campbell, se hâta de

dire :

« Combien de temps, capitaine Olduck, pensez-vous

que puisse durer cette tempête ?

– Deux ou trois jours au plus, à cette époque de

l’année, répondit le capitaine.

– Et vous croyez nécessaire de partir ?

– Nécessaire et pressant.

– Quel serait votre projet ?

– Appareiller ce matin même. Avec le vent qui

fraîchit, nous pourrons être, avant ce soir, à Achnagraig,

et nous reviendrons à Staffa dès que le mauvais temps

sera passé.

– Pourquoi ne pas retourner à Iona, où la Clorinda

pourrait être en une heure ? demanda le frère Sam.

– Non... non... pas à Iona ! répondit Miss Campbell,

devant qui se dressait déjà l’ombre d’Aristobulus

Ursiclos.

– Nous ne serions pas beaucoup plus en sûreté dans

le port d’Iona qu’au mouillage de Staffa, fit observer

John Olduck.

– Eh bien, dit Olivier Sinclair, partez, capitaine,

partez immédiatement pour Achnagraig, et laissez-nous

à Staffa.

– À Staffa ! répondit John Olduck, où vous n’avez

même pas une maison pour vous abriter !

– La grotte de Clam-Shell ne peut-elle suffire

pendant quelques jours ? reprit Olivier Sinclair. Que

nous y manquera-t-il ? Rien ! Nous avons à bord des

provisions suffisantes, la literie de nos couchettes, des

vêtements de rechange, que l’on peut débarquer, et

enfin un cuisinier qui ne demandera pas mieux que de

rester avec nous !

– Oui !... oui !... répondit Miss Campbell en battant

des mains ; partez, capitaine, partez immédiatement

avec votre yacht pour Achnagraig, et laissez-nous à

Staffa. Nous serons là comme des abandonnés sur une

île déserte. Nous nous y ferons une existence de

naufragés volontaires. Nous guetterons le retour de la

Clorinda avec les émotions, les transes, les angoisses de

ces Robinsons, qui aperçoivent un bâtiment au large de

leur île. Que sommes-nous venus faire ici ? du roman,

n’est-il pas vrai, monsieur Sinclair, et quoi de plus

romanesque que cette situation, mes oncles ? Et

d’ailleurs, une tempête, un coup de vent sur ce poétique

îlot, les colères d’une mer hyperboréenne, la lutte

ossianesque des éléments déchaînés, toute ma vie je me

reprocherais d’avoir manqué ce spectacle sublime !

Partez donc, capitaine Olduck ! Nous resterons ici à

vous attendre.

– Cependant... dirent les frères Melvill, auxquels ce

mot timide échappa presque simultanément.

– Il me semble que mes oncles ont parlé, répondit

Miss Campbell ; mais je crois avoir un moyen de les

ranger à mon avis. »

Et allant leur donner à chacun le baiser du matin :

« Voilà pour vous, oncle Sam. Voilà pour vous,

oncle Sib. Je gage maintenant que vous n’avez plus rien

à dire. »

Ils ne songeaient même pas à faire la moindre

objection. Dès qu’il convenait à leur nièce de rester à

Staffa, pourquoi ne pas rester à Staffa, et comment

n’avaient-ils pas eu tout d’abord cette idée si simple, si

naturelle, qui sauvegardait tous les intérêts ?

Mais l’idée venait d’Olivier Sinclair, et Miss

Campbell crut devoir l’en remercier plus

particulièrement.

Cela décidé, les matelots débarquèrent les objets

nécessaires à un séjour dans l’île. Clam-Shell fut vite

transformée en habitation provisoire sous le nom de

Melvill House. On y serait aussi bien et même mieux

que dans l’auberge d’Iona. Le cuisinier se chargea de

trouver un emplacement convenable pour ses

opérations, à l’entrée de la grotte, dans une

anfractuosité évidemment destinée à cet usage.

Puis, Miss Campbell et Olivier Sinclair, les frères

Melvill, dame Bess et Partridge quittèrent la Clorinda,

après que John Olduck eut laissé à leur disposition le

petit canot du yacht, qui pouvait leur être utile pour

aller d’une roche à l’autre.

Une heure après, la Clorinda, avec deux ris dans ses

voiles, son mât de flèche calé, son petit foc de mauvais

temps, appareillait de manière à contourner le nord de

Mull, afin de gagner Achnagraig, par le détroit qui

sépare l’île de la franche terre. Ses passagers, du haut

de Staffa, la suivirent du regard aussi loin que possible.

Couchée sous la brise, comme une mouette dont l’aile

rase les lames, une demi-heure plus tard, elle avait

disparu derrière l’îlot de Gometra.

Mais, si le temps menaçait, le ciel n’était pas

embrumé. le soleil perçait encore à travers les grandes

déchirures de nuages, que le vent entrouvrait au zénith.

On pouvait se promener sur l’île, et suivre, en la

contournant le pied des falaises basaltiques. Aussi, le

premier soin de Miss Campbell et des frères Melvill,

sous la conduite d’Olivier Sinclair, fut-il de se rendre à

la grotte de Fingal.

Les touristes qui viennent d’Iona ont l’habitude de

visiter cette grotte avec les embarcations du steamer

d’Oban ; mais il est possible d’y pénétrer jusqu’à son

extrême profondeur, en débarquant sur les roches de

droite, où se trouve une sorte de quai praticable.

C’est ainsi qu’Olivier Sinclair résolut de faire cette

exploration, sans employer le canot de la Clorinda.

On sortit donc de Clam-Shell. On prit par la

chaussée, qui borde le littoral à l’orient de l’île.

L’extrémité des fûts, enfoncés verticalement, comme si

quelque ingénieur eût battu là des pieux de basalte,

formait un pavé solide et sec, au pied des grandes

roches. Cette promenade de quelques minutes se fit en

causant, en admirant les îlots, caressés par le ressac,

dont une eau verte laissait voir jusqu’à la base. On ne

saurait imaginer plus admirable route pour conduire à

cette grotte, digne d’être habitée par quelque héros des

Mille et une Nuits.

Arrivés à l’angle sud-est de l’île, Olivier Sinclair fit

gravir à ses compagnons plusieurs marches naturelles,

qui n’eussent point déparé l’escalier d’un palais.

C’est à l’angle du palier que se dressent les piliers

extérieurs, groupés contre les parois de la grotte,

comme ceux du petit temple de Vesta à Rome, mais

juxtaposés, de manière à dissimuler le gros œuvre. À

leur faîte s’appuie l’énorme massif dont est formé ce

coin de l’îlot. Le clivage oblique de ces roches, qui

semblent être disposées suivant la coupe géométrique

des pierres de l’intrados d’une voûte, contraste

singulièrement avec le dressage vertical des colonnes

qui le supportent.

Au pied des marches, la mer, moins calme, sentant

déjà les troubles du large, s’élevait et s’abaissait

doucement, comme par un effort de respiration. Là se

reflétait tout le soubassement du massif, dont l’ombre

noirâtre ondulait sous les eaux.

Arrivé au palier supérieur, Olivier Sinclair tourna à

gauche, et montra à Miss Campbell une sorte de quai

étroit, ou plutôt une banquette naturelle, qui suivait la

paroi jusqu’au fond de la grotte. Une rampe, à montants

de fer scellés dans le basalte, servait de main courante

entre la muraille et l’arête aiguë du petit quai.

« Ah ! dit Miss Campbell, ce garde-fou me gâte

quelque peu le palais de Fingal !

– En effet, répondit Olivier Sinclair, c’est

l’intervention de la main de l’homme dans l’œuvre de

la nature.

– S’il est utile, il faut s’en servir, dit le frère Sam.

– Et je m’en sers ! » ajouta le frère Sib.

Au moment d’entrer dans Fingal’s Cave, les

visiteurs s’arrêtèrent, sur le conseil de leur guide.

Devant eux s’ouvrait une sorte de nef, haute et

profonde, pleine d’une mystérieuse pénombre. L’écart

entre les deux parois latérales, au niveau de la mer,

mesurait trente-quatre pieds environ. À droite et à

gauche, des piliers de basalte, pressés les uns contre les

autres, cachaient, comme dans certaines cathédrales de

la dernière période gothique, la masse des murs de

soutènement. Sur le chapiteau de ces piliers

s’appuyaient les retombées d’une énorme voûte

ogivale, qui, sous clef, s’élevait de cinquante pieds au-

dessus des eaux moyennes.

Miss Campbell et ses compagnons, émerveillés de

ce premier aspect, durent enfin s’arracher à leur

contemplation et suivre cette saillie, qui forme la

banquette intérieure.

Là se rangent, dans un ordre parfait, des centaines

de colonnes prismatiques, mais de taille inégale,

semblables aux produits d’une cristallisation

gigantesque ! Leurs fines arêtes se dégagent aussi

nettement que si le ciseau d’un ornemaniste en eût

profilé les lignes. Aux angles rentrants des unes

s’adaptent géométriquement les angles sortants des

autres. À celles-ci, il y a trois pans ; à celles-là, quatre,

cinq, six, et jusqu’à sept ou huit, – ce qui, dans

l’uniformité générale du style, met une variété qui

prouve en faveur du sens artiste de la nature.

La lumière, venue du dehors, se jouait sur tous ces

angles à facettes. Reprise par l’eau intérieure, réfléchie

comme dans un miroir, s’imprégnant aux pierres sous-

marines, aux herbes aquatiques, de teintes vertes, rouge

sombre ou jaune clair, elle allumait de mille éclats les

saillies des basaltes, qui plafonnaient en caissons

irréguliers à la voûte de cette hypogée sans rivale au

monde.

Au-dedans régnait une sorte de silence sonore – s’il

est permis d’accoupler ces deux mots –, ce silence

spécial aux excavations profondes, que les visiteurs ne

songeaient pas à interrompre. Seul, le vent y promenait

un effluve de ces longs accords, qui semblent faits

d’une mélancolique série de septièmes diminuées,

s’enflant et s’éteignant peu à peu. On eût cru entendre,

sous son souffle puissant, résonner tous ces prismes

comme les languettes d’un énorme harmonica. N’est-ce

pas à cet effet bizarre qu’est dû le nom d’An-Na-Vine,

« la grotte harmonieuse », ainsi que cette caverne est

appelée en langage celtique ?

« Et quel nom pouvait mieux lui convenir ? dit

Olivier Sinclair, puisque Fingal était le père d’Ossian,

dont le génie a su confondre en un seul art la poésie et

la musique.

– Sans doute, répondit le frère Sam ; mais, comme

le disait Ossian lui-même : « Quand mon oreille

entendra-t-elle le chant des bardes ? Quand mon cœur

palpitera-t-il au récit des actions de mes pères ? La

harpe ne fait plus retentir les bois de Sebora ! »

– Oui, ajouta le frère Sib, « le palais est maintenant

désert, et les échos ne répéteront plus les chants

d’autrefois ! »

La profondeur totale de la grotte est estimée à cent

cinquante pieds environ. Au fond de la nef apparaît une

sorte de buffet d’orgue, où se profilent un certain

nombre de colonnes d’un gabarit moindre qu’à l’entrée,

mais d’une égale perfection de lignes.

Là, Olivier Sinclair, Miss Campbell, ses deux

oncles, voulurent s’arrêter un instant.

De ce point, la perspective, s’ouvrant en plein ciel,

était admirable. L’eau, imprégnée de lumière, laissait

voir la disposition du fond sous-marin, formé de bouts

de fûts, ayant depuis quatre jusqu’à sept côtés,

enchâssés les uns aux autres, comme les carreaux d’une

mosaïque. Sur les parois latérales, il se faisait

d’étonnants jeux de lumière et d’ombre. Tout

s’éteignait, lorsque quelque nuage tombait devant

l’ouverture de la grotte, comme un rideau de gaze sur le

proscenium d’un théâtre. Tout resplendissait, au

contraire, et s’égayait des sept couleurs du prisme,

quand une bouffée de soleil, réverbérée par le cristal du

fond, s’enlevait en longues plaques lumineuses

jusqu’au chevet de la nef.

Au-delà, la mer brisait sur les premières assises de

l’arc gigantesque. Ce cadre, noir comme une bordure

d’ébène, laissait leur entière valeur aux arrière-plans.

Au-delà, l’horizon de ciel et d’eau apparaissait dans

toute sa splendeur, avec les lointains d’Iona, qui, à deux

milles au large, découpait en blanc les ruines de son

monastère.

Tous, en extase devant ce féerique décor, ne

savaient comment formuler leurs impressions.

« Quel palais enchanté ! dit enfin Miss Campbell, et

quel esprit prosaïque serait celui qui se refuserait à

croire qu’un Dieu l’a créé pour les sylphes et les

ondines ! Pour qui vibreraient, au souffle des vents, les

sons de cette grande harpe éolienne ? N’est-ce pas cette

musique surnaturelle que Waverley entendait dans ses

rêves, cette voix de Selma dont notre romancier a noté

les accords pour en bercer ses héros ?

– Vous avez raison, Miss Campbell, répondit

Olivier, et, sans doute, lorsque Walter Scott cherchait

ses images dans ce poétique passé des Highlands, il

songeait au palais de Fingal.

– C’est ici que je voudrais évoquer l’ombre

d’Ossian ! reprit l’enthousiaste jeune fille. Pourquoi

l’invisible barde ne réapparaîtrait-il pas à ma voix,

après quinze siècles de sommeil ? J’aime à penser que

l’infortuné, aveugle comme Homère, poète comme lui,

chantant les grands faits d’armes de son époque, s’est

plus d’une fois réfugié dans ce palais, qui porte encore

le nom de son père ! Là, sans doute, les échos de Fingal

ont souvent répété ses inspirations épiques et lyriques,

dans le plus pur accent des idiomes de Gaël. Ne croyez-

vous pas, monsieur Sinclair, que le vieil Ossian a pu

s’asseoir à la place même où nous sommes, et que les

sons de sa harpe ont dû se mêler aux rauques accents de

la voix de Selma ?

– Comment ne pas croire. Miss Campbell, répondit

Olivier Sinclair, à ce que vous dites avec un tel accent

de convictions ?

– Si je l’invoquais ? » murmura Miss Campbell.

Et de sa voix fraîche, elle jeta à plusieurs reprises le

nom du vieux barde à travers les vibrations du vent.

Mais, quel que fût le désir de Miss Campbell, et

bien qu’elle l’eût appelé par trois fois, l’écho seul

répondit. L’ombre d’Ossian n’apparut pas dans le palais

paternel.

Cependant, le soleil avait disparu sous d’épaisses

vapeurs, la grotte s’emplissait de lourdes ombres, la

mer commençait à grossir au-dehors ; ses longues

ondulations venaient déjà se briser bruyamment sur les

derniers basaltes du fond.

Les visiteurs reprirent donc l’étroite banquette, à

demi couverte par l’embrun des lames ; ils tournèrent

l’angle de l’îlot, violemment éventé, contre lequel

butait le vent du large ; puis ils se retrouvèrent

momentanément à l’abri sur la chaussée.

Le mauvais temps s’était accru notablement depuis

deux heures. La bourrasque prenait du corps en se jetant

sur le littoral d’Écosse et menaçait de tourner à

l’ouragan.

Mais Miss Campbell et ses compagnons, garantis

par les falaises basaltiques, purent aisément regagner

Clam-Shell.

Le lendemain, sous un nouvel abaissement de la

colonne barométrique, le vent se déchaîna avec une

grande impétuosité. Des nuages, plus épais, plus

livides, emplirent l’espace, en se maintenant dans une

zone moins élevée. Il ne pleuvait pas encore, mais le

soleil ne se montrait plus, même à de rares intervalles.

Miss Campbell ne parut pas aussi contrariée de ce

contretemps qu’on l’eût pu croire. Cette existence, sur

un îlot désert, fouetté par la tempête, allait à sa nature

ardente. Comme une héroïne de Walter Scott, elle se

plaisait à errer parmi les roches de Staffa, absorbée dans

des pensées nouvelles, le plus souvent seule, et chacun

respectait sa solitude.

Plusieurs fois, aussi, elle retourna à cette grotte de

Findal, dont la poétique étrangeté l’attirait. Là, rêveuse,

elle passait des heures entières et tenait peu compte des

recommandations qui lui étaient faites de ne point s’y

aventurer imprudemment.

Le lendemain, 9 septembre, le maximum de

dépression s’était porté sur les côtes de l’Écosse. À ce

centre de la bourrasque, les courants aériens se

déplacèrent avec une violence sans égale. C’était un

ouragan. Il eût été impossible de lui résister sur le

plateau de l’île.

Vers sept heures du soir, au moment où le dîner les

attendait dans Clam-Shell, Olivier Sinclair et les frères

Melvill eurent lieu d’être extrêmement inquiets.

Miss Campbell, partie depuis trois heures, sans dire

où elle allait, n’était pas encore de retour.

On prit patience, non sans une anxiété croissante,

jusqu’à six heures... Miss Campbell ne reparaissait pas.

Plusieurs fois, Olivier Sinclair monta sur le plateau

de l’île... Il n’y vit personne.

La tempête se déchaînait alors avec une

incomparable fureur, et la mer, soulevée en vagues

énormes, battait sans relâche toute la partie de l’îlot

exposée au sud-ouest.

« Malheureuse Miss Campbell ! s’écria tout à coup

Olivier Sinclair ; si elle est encore dans la grotte de

Fingal, il faut l’en arracher, ou elle est perdue ! »

XX



Pour Miss Campbell !





Quelques instants après, Olivier Sinclair, ayant

franchi la chaussée d’un pas rapide, arrivait devant

l’entrée de la grotte, à l’endroit où montait l’escalier de

basalte.

Les frères Melvill et Partridge l’avaient suivi de

près.

Dame Bess était restée à Clam-Shell, attendant avec

une inexprimable anxiété, préparant tout afin de

recevoir Helena à son retour.

La mer se soulevait assez déjà pour couvrir le palier

supérieur, elle déferlait par-dessus le garde-fou, et

rendait impossible tout passage par la banquette.

De l’impossibilité de pénétrer dans la grotte,

résultait l’impossibilité d’en sortir. Si Miss Campbell

s’y trouvait, elle y était prisonnière ! Mais comment le

savoir, comment arriver jusqu’à elle ?

« Helena ! Helena ! »

Ce nom, jeté dans le grondement continu des flots,

pouvait-il être entendu ? C’était comme un tonnerre de

vent et de lames qui s’engouffrait dans la grotte. Ni la

voix ni le regard n’étaient assez puissants pour entrer.

« Peut-être Miss Campbell n’est-elle pas là ? dit le

frère Sam, qui voulait se rattacher à cet espoir.

– Où serait-elle ? répondit le frère Sib.

– Oui ! où serait-elle alors ? s’écria Olivier Sinclair.

Ne l’ai-je pas vainement cherchée sur le plateau de l’île,

au milieu des roches du littoral, partout ? Ne serait-elle

pas déjà revenue près de nous, si elle avait pu revenir ?

Elle est là !... là ! »

Et l’on se rappelait l’enthousiaste et téméraire désir,

plusieurs fois exprimé par l’imprudente jeune fille,

d’assister à quelque tempête dans la grotte de Fingal.

Avait-elle donc oublié que la mer, démontée par

l’ouragan, l’envahirait jusqu’au faîte et en ferait une

prison, dont il ne serait pas possible de forcer la porte ?

Que pouvait-on maintenant tenter pour arriver

jusqu’à elle, et pour la sauver ?

Sous l’impulsion de l’ouragan, qui battait de plein

fouet cet angle de l’îlot, les lames s’élevaient parfois

jusqu’au sommet de la voûte. Là, elles se brisaient avec

un fracas assourdissant. Le trop-plein des eaux,

repoussé au choc, retombait en nappes écumantes,

comme les cataractes d’un Niagara ; mais la portion

inférieure des lames, poussées par la houle du large, se

précipitait au-dedans avec la violence d’un torrent dont

le barrage se serait subitement rompu. C’était donc au

fond même de la grotte que la mer venait se heurter.

En quel endroit Miss Campbell aurait-elle pu

trouver un refuge qui n’eût pas été assailli par ces

lames ? Le chevet de la grotte était directement exposé

à leurs coups, et, dans leur flux comme dans leur reflux,

elles devaient irrésistiblement balayer la banquette.

Et cependant, on voulait encore se refuser à croire

que la téméraire jeune fille fût là ! Comment eût-elle pu

résister à cet envahissement d’une mer furieuse dans

cette impasse ? Est-ce que son corps mutilé, déchiré,

repris par les remous, n’aurait pas été déjà rejeté au

dehors ? Est-ce que le courant de la marée montante ne

l’eût pas alors entraîné le long de la chaussée et des

récifs jusqu’à Clam-Shell ?

« Helena ! Helena ! »

Ce nom était toujours jeté obstinément dans le

brouhaha des vents et des flots.

Pas un cri ne lui répondait et ne pouvait lui

répondre.

« Non ! non ! elle n’est pas dans cette grotte !

répétaient les frères Melvill, désespérés.

– Elle y est ! » dit Olivier Sinclair.

Et, de la main, il montra un morceau d’étoffe que le

retrait d’une lame rejetait sur une des marches de

basalte.

Olivier Sinclair se précipita sur le lambeau.

C’était le « snod », le ruban écossais que Miss

Campbell portait à ses cheveux.

Le doute eût-il été possible, maintenant ?

Mais alors, si ce ruban avait pu lui être arraché,

pouvait-il se faire que Miss Campbell n’eût pas été

broyée du même coup contre les parois de Fingal’s

Cave ?

« Je le saurai ! » s’écria Olivier Sinclair.

Et profitant d’un reflux qui dégageait à demi la

banquette, il saisit le premier montant du garde-fou ;

mais une masse d’eau l’arracha et le renversa sur le

palier.

Si Partridge ne se fût pas jeté sur lui au risque de sa

vie, Olivier Sinclair roulait jusqu’à la dernière marche,

et la mer l’entraînait, sans qu’il eût été possible de lui

porter secours.

Olivier Sinclair s’était relevé. Sa résolution de

pénétrer dans la grotte n’avait pas faibli.

« Miss Campbell est là ! répéta-t-il. Elle est vivante,

puisque son corps n’a pas été rejeté au-dehors, comme

ce lambeau d’étoffe ! Il est donc possible qu’elle ait

trouvé un refuge dans quelque anfractuosité ! Mais ses

forces s’useront vite ! Elle ne pourra résister jusqu’au

moment où la marée sera basse !... Il faut donc arriver

jusqu’à elle !

– J’irai ! dit Partridge.

– Non !... moi ! » répondit Olivier Sinclair.

Un suprême moyen d’arriver jusqu’à Miss Campbell

allait être tenté par lui, et, cependant, c’est à peine si ce

moyen lui laisserait une chance sur cent de réussir.

« Attendez-nous ici, messieurs, dit-il aux frères

Melvill. Dans cinq minutes, nous serons de retour.

Venez, Partridge ! »

Les deux oncles restèrent à l’angle extérieur de

l’îlot, à l’abri de la falaise, en cet endroit que la mer ne

pouvait atteindre, tandis qu’Olivier Sinclair et Partridge

retournaient au plus vite à Clam-Shell.

Il était huit heures et demie du soir.

Cinq minutes après, le jeune homme et le vieux

serviteur reparaissaient, traînant le long de la chaussée

le petit canot de la Clorinda que leur avait laissé le

capitaine John Olduck.

Olivier Sinclair allait-il donc se faire jeter par mer

dans la grotte, puisque le passage par terre lui était

interdit ?

Oui ! il allait le tenter. C’était sa vie qu’il risquait. Il

le savait. Il n’hésita pas.

Le canot fut amené au pied de l’escalier, à l’abri du

ressac, en retour de l’une des marches basaltiques.

« Je vais avec vous, dit Partridge.

– Non, Partridge, répondit Olivier Sinclair, non ! Il

ne faut pas surcharger inutilement une aussi petite

embarcation ! Si Miss Campbell est encore vivante, je

suffirai seul !

– Olivier ! s’écrièrent les deux frères, qui ne purent

contenir leurs sanglots, Olivier, sauvez notre fille ! »

Le jeune homme leur serra la main ; puis, sautant

dans le canot, il s’assit sur le banc du milieu, saisit les

deux avirons, gagna adroitement dans le remous, et

attendit un instant le reflux d’une énorme lame, qui

l’emporta en face de Fingal’s Cave.

Là, le canot fut soulevé, mais Olivier Sinclair, par

une manœuvre adroite, parvint à le maintenir en ligne ;

s’il était venu en travers, il aurait inévitablement

chaviré.

Une première fois, la mer hissa la frêle embarcation

presque à la hauteur de la voûte. On put croire que cette

coquille allait se briser contre le massif rocheux ; mais,

en se retirant, la lame la remporta au large par un

mouvement de recul irrésistible.

Trois fois l’embarcation fut ainsi balancée, puis

précipitée vers la grotte, puis ramenée en arrière, sans

avoir trouvé un passage à travers les eaux qui barraient

l’ouverture. Olivier Sinclair, maître de lui, se maintenait

avec ses avirons.

Enfin, une plus haute crête enleva le canot ; il oscilla

un instant sur ce dos liquide presque à la hauteur du

plateau de l’île ; puis une dénivellation profonde se

creusa jusqu’au pied de la grotte, et Olivier Sinclair fut

lancé obliquement, comme s’il eût descendu les pentes

d’une cataracte.

Un cri d’épouvante échappa aux témoins de cette

scène. Il semblait que l’embarcation allait être

irrésistiblement brisée contre les piliers de gauche, à

l’angle d’entrée.

Mais l’intrépide jeune homme redressa son canot

par un coup d’aviron ; l’ouverture était alors dégagée, et

avec la rapidité d’une flèche, un peu avant que la mer

ne se relevât en une énorme masse, il disparut à

l’intérieur de la grotte.

Une seconde après, les nappes liquides s’abattaient

comme une avalanche et déferlaient jusqu’à l’arête

supérieure de l’îlot.

Le canot était-il allé se briser contre le fond, et

fallait-il maintenant compter deux victimes au lieu

d’une ?

Il n’en était rien. Olivier Sinclair avait passé

rapidement, sans heurter le plafond inégal de la voûte.

En se renversant à plat dans l’embarcation, le choc des

faisceaux basaltiques, qui débordaient, lui avait été

épargné. Dans l’espace d’une seconde, il venait

d’atteindre la paroi opposée, n’ayant qu’une crainte,

celle d’être ramené au-dehors avec le remous, sans

avoir pu s’accrocher à quelque saillie du fond.

Heureusement, le canot, dans un choc que

l’ondulation inverse adoucit, vint heurter les piliers de

cette espèce de buffet d’orgue, dressé au chevet de

Fingal’s Cave ; il s’y brisa à demi, mais Olivier Sinclair

put saisir un morceau de basalte, s’y retenir avec la

ténacité de l’homme qui se noie, puis se hisser à l’abri

de la mer.

Un instant après, le canot disloqué, repris par une

lame sortante, était rejeté au dehors, et, avec la pensée

que le hardi sauveteur devait avoir péri, les frères

Melvill et Partridge voyaient reparaître l’épave.

XXI



Toute une tempête dans une grotte





Olivier Sinclair était sain et sauf, et momentanément

en sûreté. L’obscurité était alors assez profonde pour

qu’il ne pût rien voir à l’intérieur. Le jour crépusculaire

ne pénétrait qu’entre l’intervalle de deux lames, lorsque

l’entrée se dégageait à demi de la masse des eaux.

Olivier Sinclair, cependant, essaya de reconnaître en

quel endroit Miss Campbell avait pu trouver un

refuge...

Ce fut en vain.

Il appela :

« Miss Campbell ! Miss Campbell ! »

Comment dépeindre ce qui se passa en lui, lorsqu’il

entendit une voix lui répondre :

« Monsieur Olivier ! Monsieur Olivier ! »

Miss Campbell était vivante.

Mais en quel endroit avait-elle pu se mettre hors de

la portée de l’assaut des lames ?

Olivier Sinclair, rampant sur la banquette, contourna

le fond de Fingal’s Cave.

Dans la paroi de gauche, un retrait du basalte avait

ménagé une anfractuosité, évidée comme une niche. Là,

les piliers s’étaient disjoints. Le réduit, assez large à son

ouverture, se rétrécissait, de manière à ne laisser de

place que pour une personne. La légende donnait à ce

trou le nom de « fauteuil de Fingal ».

C’était dans ce réduit que Miss Campbell, surprise

par l’envahissement de la mer, s’était réfugiée.

Quelques heures avant, la marée descendant,

l’entrée de la grotte était aisément praticable, et

l’imprudente était venue y faire sa visite quotidienne.

Là, plongée dans ses rêveries, elle ne se doutait pas du

danger dont la menaçait le flot montant, elle n’avait rien

observé de ce qui se passait au-dehors. Lorsqu’elle

voulut sortir, quel fut son effroi, quand elle ne trouva

plus d’issue à travers cette invasion des eaux !

Miss Campbell ne perdit pas la tête, cependant ; elle

chercha à se mettre à l’abri, et, après deux ou trois

vaines tentatives pour regagner le palier extérieur, elle

put, non sans avoir risqué vingt fois d’être emportée,

atteinte le fauteuil de Fingal.

C’est là qu’Olivier Sinclair la trouva blottie, hors de

la portée des coups de mer.

« Ah ! Miss Campbell ! s’écria-t-il, comment avez-

vous été assez imprudente pour vous exposer ainsi, au

début d’une tempête ! Nous vous avons crue perdue !

– Et vous êtes venu pour me sauver, monsieur

Olivier, répondit Miss Campbell, plus touchée du

courage du jeune homme qu’effrayée des dangers

qu’elle pouvait courir encore !

– Je suis venu pour vous tirer d’un mauvais pas,

Miss Campbell, et j’y réussirai avec l’aide de Dieu !

– Vous n’avez pas peur ?

– Je n’ai pas peur... non !... Puisque vous êtes là, je

ne crains plus rien... Et, d’ailleurs, puis-je avoir un autre

sentiment que celui de l’admiration devant un tel

spectacle !... Regardez ! »

Miss Campbell s’était reculée jusqu’au fond de

l’étroit réduit. Olivier Sinclair, debout devant elle,

cherchait à l’abriter de son mieux, lorsque quelque

lame, plus furieusement soulevée, menaçait de

l’atteindre.

Tous deux se taisaient, Olivier Sinclair avait-il

besoin de parler pour se faire comprendre ! À quoi bon

des paroles pour exprimer tout ce que ressentait Miss

Campbell ?

Cependant, le jeune homme voyait avec une

indicible angoisse, non pour lui, mais pour Miss

Campbell, s’accroître les menaces du dehors. À

entendre les hurlements du vent, les fracas de la mer, ne

comprenait-il pas que la tempête se déchaînait avec une

fureur croissante ? N’apercevait-il pas le niveau des

eaux s’élever avec la marée, qui devait les gonfler

pendant plusieurs heures encore ?

Où s’arrêterait la montée de la mer, à laquelle la

houle du large allait donner une hauteur anormale ? On

ne pouvait le prévoir ; mais, ce qui n’était que trop

visible, c’est que peu à peu la grotte s’emplissait

davantage. Si l’obscurité n’y était pas complète alors,

c’est que la crête des lames s’imprégnait confusément

de la lumière extérieure. En outre, de larges plaques

phosphorescentes jetaient çà et là comme une sorte de

brasiement électrique, qui s’accrochait aux angles des

basaltes, allumait les arêtes des prismes, et laissait après

lui une vague lueur livide.

Pendant la rapide apparition de ces éclairs, Olivier

Sinclair se retournait vers Miss Campbell. Il la regardait

avec une émotion que le danger ne provoquait pas seul.

Miss Campbell était souriante, et toute à la sublimité

de ce spectacle : une tempête dans cette caverne !

En ce moment, une houle plus forte s’éleva jusqu’à

l’anfractuosité du fauteuil de Fingal. Olivier Sinclair

crut qu’elle et lui allaient être délogés de leur abri.

Il saisit la jeune fille dans ses bras, comme une proie

que la mer voulait lui arracher.

« Olivier ! Olivier !... s’écria Miss Campbell, dans

un mouvement d’épouvante dont elle ne fut pas

maîtresse.

– Ne craignez rien, Helena ! répondit Olivier

Sinclair. Je vous défendrai, Helena ! je... »

Il disait cela. Il la défendrait ! Mais comment ?

Comment pourrait-il la soustraire à la violence des

lames, si leur fureur s’accroissait, si les eaux montaient

plus haut encore, si la place devenait intenable au fond

de ce réduit ? En quel autre endroit irait-il chercher

refuge ? Où trouverait-il un abri qui fût hors de la

portée de ce monstrueux soulèvement de la mer ?

Toutes ces éventualités lui apparurent dans leur réalité

terrible.

Du sang-froid avant tout. C’est à rester maître de

lui-même qu’Olivier Sinclair s’appliqua résolument.

Et il le fallait, d’autant mieux que, sinon la force

morale, du moins la force physique, finirait par

manquer à la jeune fille. Épuisée par une trop longue

lutte, la réaction se ferait en elle. Olivier Sinclair sentit

que déjà elle s’affaiblissait peu à peu. Il voulut la

rassurer, bien qu’il sentît l’espoir l’abandonner lui-

même.

« Helena... ma chère Helena ! murmura-t-il, à mon

retour à Oban... je l’ai appris... c’est vous... c’est grâce

à vous que j’ai été sauvé du gouffre de Corryvrekan !

– Olivier... vous saviez !... répondit Miss Campbell

d’une voix presque éteinte.

– Oui... et je m’acquitterai aujourd’hui !... Je vous

sauverai de la grotte de Fingal ! »

Comment Olivier Sinclair osait-il parler de salut, à

ce moment où la masse des eaux se brisait au pied

même du réduit ! Il ne parvenait qu’imparfaitement à

défendre sa compagne de leurs atteintes. Deux ou trois

fois, il faillit être entraîné... Et s’il résista, ce ne fut que

par un effort surhumain, sentant les bras de Miss

Campbell comme noués à sa taille, et comprenant que

la mer l’eût emportée avec lui.

Il pouvait être neuf heures et demi du soir. La

tempête devait avoir atteint alors son maximum

d’intensité. En effet, les eaux montantes se précipitaient

dans Fingal’s Cave avec l’impétuosité d’une avalanche.

De leur choc sur le fond et les murailles latérales, il

résultait un fracas assourdissant, et telle était leur fureur

que des morceaux de basalte, se détachant des parois,

creusaient, en tombant, des trous noirs dans l’écume

phosphorescente.

Sous cet assaut, dont rien ne peut rendre la violence,

les piliers allaient-ils donc s’abîmer pierre par pierre ?

La voûte risquait-elle de s’effondrer ? Olivier Sinclair

pouvait tout craindre. Lui aussi se sentait pris d’une

insurmontable torpeur, contre laquelle il tentait de

réagir. C’est que l’air manquait parfois, et, s’il entrait

abondamment avec les lames, les lames semblaient

l’aspirer, lorsque le reflux les emportait au-dehors.

Dans ces conditions, Miss Campbell, épuisée, ses

forces l’abandonnant, fut prise de défaillance.

« Olivier !... Olivier !... » murmura-t-elle en se

laissant aller dans ses bras.

Olivier Sinclair s’était blotti avec la jeune fille dans

la partie la plus profonde du réduit. Il la sentait froide,

inanimée. Il voulait la réchauffer, il voulait lui

communiquer toute la chaleur qui restait en lui. Mais

déjà les eaux l’atteignaient à mi-corps, et, s’il perdait

connaissance à son tour, c’en était fait de tous les deux !

Cependant, l’intrépide jeune homme eut la force de

résister pendant plusieurs heures encore. Il soutenait

Miss Campbell, il la couvrait du choc des coups de la

mer, il luttait en s’arc-boutant aux saillies des basaltes,

– et cela au milieu d’une obscurité que l’extinction des

phosphorescences rendait profonde, au milieu de ce

tonnerre continu fait de heurts, de mugissements, de

sifflements. Ce n’était plus, maintenant, la voix de

Selma, résonnant dans le palais de Fingal ! C’étaient

ces aboiements épouvantables des chiens du

Kamtchatka, lesquels, dit Michelet, « en grandes

bandes, par milliers, dans les longues nuits, hurlent

contre la vague hurlante, et font assaut de fureur avec

l’océan du Nord ! »

Enfin la marée commença à descendre. Olivier

Sinclair pût reconnaître qu’avec l’abaissement des eaux

un peu d’apaisement se faisait dans les houles du large.

Alors l’obscurité était si complète, qu’au-dehors il

faisait relativement jour. Dans cette demi-ombre,

l’ouverture de la grotte, que n’obstruait plus le

bondissement de la mer, se dessina confusément.

Bientôt les embruns seuls arrivèrent au seuil du fauteuil

de Fingal. Maintenant, ce n’était plus ce lasso

étranglant des lames qui enserre et arrache. L’espoir

revint au cœur d’Olivier Sinclair.

En calculant le temps d’après la pleine mer, on

pouvait établir que minuit était passé. Deux heures

encore, et la banquette ne serait plus balayée par les

crêtes déferlantes. Elle redeviendrait alors praticable.

C’est ce qu’il fallait chercher à voir dans l’obscurité, et

c’est ce qui arriva enfin.

Le moment de quitter la grotte était venu.

Cependant, Miss Campbell n’avait pas recouvré

connaissance. Olivier Sinclair la prit tout inerte dans ses

bras ; puis, se glissant hors du fauteuil de Fingal, il

commença à suivre l’étroite saillie, dont les coups de

mer avaient tordu, arraché, brisé les montants de fer.

Lorsqu’une lame courait sur lui, il s’arrêtait un

instant, ou reculait d’un pas.

Enfin, au moment où Olivier Sinclair allait atteindre

l’angle extérieur, un dernier soulèvement des eaux

l’enveloppa tout entier... Il crut que Miss Campbell et

lui allaient être broyés contre la paroi ou précipités dans

ce gouffre mugissant sous leurs pieds...

Par un dernier effort, il parvint à résister, et,

profitant du retrait du coup de mer, il se précipita hors

de la grotte.

En un instant. il avait atteint l’angle de la falaise, où

les frères Melvill, Partridge et dame Bess, qui les avait

rejoints, étaient restés toute la nuit.

Elle et lui étaient sauvés.

Là, ce paroxysme d’énergie morale et physique,

auquel Olivier Sinclair était arrivé, l’abandonna à son

tour ; il tomba sans mouvement au pied des roches,

après avoir remis Miss Campbell entre les bras de dame

Bess.

Sans son dévouement et son courage, Helena ne fût

pas sortie vivante de la grotte de Fingal.

XXII



Le Rayon-Vert





Quelques minutes après, sous la fraîcheur de l’air,

au fond de Clam-Shell, miss Campbell revenait à elle,

comme d’un rêve, dont l’image d’Olivier Sinclair avait

occupé toutes les phases. Des dangers auxquels l’avait

exposée son imprudence, elle ne se souvenait même

plus.

Elle ne pouvait parler encore ; mais, à la vue

d’Olivier Sinclair, quelques larmes de reconnaissance

lui vinrent aux yeux, et elle tendit la main à son

sauveur.

Le frère Sam et le frère Sib, sans pouvoir dire un

mot, pressaient le jeune homme dans une même

étreinte. Dame Bess lui faisait révérence sur révérence,

et Partridge avait bonne envie de l’embrasser.

Puis, la fatigue l’emportant, après que chacun eut

remplacé par des vêtements de rechange ceux

qu’avaient trempés les eaux de la mer et du ciel, tous

s’endormirent, et la nuit s’acheva paisiblement.

Mais l’impression qu’ils avaient ressentie ne devait

jamais s’effacer du souvenir des acteurs et des témoins

de cette scène, qui avait eu pour théâtre cette légendaire

grotte de Fingal.

Le lendemain, pendant que Miss Campbell reposait

sur la couchette qui lui avait été réservée au fond de

Clam-Shell, les frères Melvill se promenaient, bras

dessus, bras dessous, sur la partie de la chaussée

avoisinante. Ils ne parlaient pas, mais avaient-ils besoin

de paroles pour exprimer les mêmes pensées ? Tous

deux remuaient la tête, au même moment, de bas en

haut, lorsqu’ils affirmaient, de droite à gauche,

lorsqu’ils niaient. Et que pouvaient-ils affirmer, si ce

n’est qu’Olivier Sinclair avait risqué sa vie pour sauver

l’imprudente jeune fille ? Et que niaient-ils ? c’est que

leurs premiers projets fussent maintenant réalisables.

Dans cette conversation à la muette, il se disait aussi

bien des choses, dont le frère Sam et le frère Sib

prévoyaient le prochain accomplissement. À leurs yeux,

Olivier n’était plus Olivier ! Ce n’était rien moins

qu’Amin, le plus parfait héros des épopées gaéliques.

De son côté, Olivier Sinclair était en proie à une

surexcitation bien naturelle. Une sorte de délicatesse le

portait à vouloir être seul. Il se fût senti gêné vis-à-vis

des frères Melvill, comme si rien que sa présence eût

paru exiger le prix de son dévouement.

Aussi, après avoir quitté la grotte de Clam-Shell, se

promenait-il sur le plateau de Staffa.

En ce moment, toutes ses pensées allaient d’elles-

mêmes à Miss Campbell. Des périls qu’il avait courus,

qu’il avait volontairement partagés, il ne se souvenait

même pas. Ce qu’il se rappelait de cette nuit horrible,

c’étaient les heures passées près d’Helena, dans cet

obscur réduit, lorsqu’il l’entourait de ses bras pour la

sauver de l’arrachement des lames. Il revoyait aux

lueurs phosphorescentes la figure de cette belle jeune

fille, plutôt pâlie par la fatigue que par la crainte, se

dressant devant les fureurs de la mer comme le génie

des tempêtes ! Il l’entendait répondre d’une voie émue :

« Quoi, vous le saviez ? » lorsqu’il lui avait dit : « Je

sais ce que vous avez fait, quand j’allais périr dans le

gouffre de Corryvrekan ! » Il se retrouvait au fond de

cet étroit abri, cette niche plutôt faite pour loger

quelque froide statue de pierre, où deux êtres jeunes,

aimants, avaient souffert, lutté l’un près de l’autre

pendant de si longues heures. Là, ce n’était même plus

Sinclair et Miss Campbell. Ils s’étaient appelés Olivier,

Helena, comme si, au moment où la mort les menaçait,

ils avaient voulu se reprendre à une vie nouvelle !

Ainsi s’associaient les idées les plus ardentes dans le

cerveau du jeune homme, alors qu’il errait sur le

plateau de Staffa. Quel que fût son désir de retourner

près de Miss Campbell, une invincible force le retenait

malgré lui, parce qu’en sa présence il aurait parlé peut-

être, et qu’il voulait se taire.

Cependant, ainsi qu’il arrive quelquefois après un

trouble atmosphérique brutalement amené, brutalement

disparu, le temps était devenu admirable, le ciel d’une

pureté parfaite. Le plus souvent, ces grands coups de

balai des vents de sud-ouest ne laissent aucune trace

après eux, et redonnent à l’outremer de l’espace une

incomparable transparence. Le soleil avait dépassé son

point de culmination, sans que l’horizon se fût voilé de

la plus mince couche de brume.

Olivier Sinclair, la tête bouillonnante, allait ainsi à

travers cette intense irradiation, reflétée par le plateau

de l’île. Il se baignait au milieu de ces chauds effluves,

il aspirait cette brise marine, il se retrempait dans cette

vivifiante atmosphère.

Soudain, une pensée – pensée bien oubliée au milieu

de celles qui hantaient maintenant son esprit – lui

revint, lorsqu’il se vit en face de l’horizon du large.

« Le Rayon-Vert ! s’écria-t-il. Mais si jamais ciel

s’est prêté à notre observation, c’est bien celui-ci ! Pas

un nuage, pas une vapeur ! Et il n’est guère probable

qu’il en vienne, après l’effroyable bourrasque d’hier,

qui a dû les rejeter au loin dans l’est. Et Miss Campbell,

qui ne se doute pas que le soir de ce jour lui ménage

peut-être un splendide coucher de soleil !... Il faut... il

faut la prévenir... sans retard !... »

Olivier Sinclair, heureux d’avoir ce motif si naturel

pour retourner près d’Helena, revint vers la grotte de

Clam-Shell.

Quelques instants après, il se retrouvait en présence

de Miss Campbell et des deux oncles, qui la regardaient

affectueusement, tandis que dame Bess lui tenait la

main.

« Miss Campbell, dit-il, vous allez mieux !... Je le

vois... Les forces vous sont revenues ?

– Oui, monsieur Olivier, répondit Miss Campbell,

qui tressaillit à la vue du jeune homme.

– Je pense que vous feriez bien, reprit Olivier

Sinclair, de venir sur le plateau respirer un peu de cette

légère brise, purifiée par la tempête. Le soleil est

superbe, il vous réchauffera.

– Monsieur Sinclair a raison, dit le frère Sam.

– Tout à fait raison, ajouta le frère Sib.

– Et puis, s’il faut tout vous dire, si mes

pressentiments ne me trompent pas, reprit Olivier

Sinclair, je crois que, dans quelques heures, vous allez

voir s’accomplir le plus cher de vos vœux.

– Le plus cher de mes vœux ? murmura Miss

Campbell, comme si elle se fût répondu à elle-même.

– Oui... le ciel est d’une pureté remarquable, et il est

probable que le soleil se couchera sur un horizon sans

nuage !

– Serait-il possible ? s’écria le frère Sam.

– Serait-il possible ? répéta le frère Sib.

– Et j’ai lieu de croire, ajouta Olivier Sinclair, que

vous pourrez, ce soir même, apercevoir le Rayon-Vert.

– Le Rayon-Vert !... » répondit Miss Campbell.

Et il semblait qu’elle cherchât dans sa mémoire un

peu confuse ce qu’était ce rayon.

« Ah !... c’est juste !... ajouta-t-elle. Nous sommes

venus ici pour voir le Rayon-Vert !

– Allons ! allons ! dit le frère Sam, enchanté de

l’occasion qui s’offrait d’arracher la jeune fille à cette

torpeur, dans laquelle elle tendait à s’engourdir, allons

de l’autre côté de l’îlot.

– Et nous n’en dînerons que mieux au retour »,

ajouta gaiement le frère Sib.

Il était alors cinq heures du soir.

Sous la conduite d’Olivier Sinclair, toute la famille,

y compris dame Bess et Partridge, quittait aussitôt la

grotte de Clam-Shell, remontait l’escalier de bois, et

atteignait la lisière du plateau supérieur.

Il aurait fallu voir la joie que manifestèrent les deux

oncles, en regardant ce ciel magnifique, sur lequel

descendait lentement l’astre radieux. Peut-être

exagéraient-ils, mais jamais, non jamais ! ils ne

s’étaient montrés si enthousiastes à l’endroit du

phénomène. Il semblait que ce fût surtout pour eux, non

pour Miss Campbell, qu’on eût opéré tant de

déplacements et subi tant d’épreuves, depuis le cottage

d’Helensburgh jusqu’à Staffa, en passant par Iona et

Oban !

En réalité, ce soir-là, le coucher du soleil promettait

d’être si beau que le plus insensible, le plus positif, le

plus prosaïque des marchands de la Cité ou des

négociants de la Canongate eût admiré le panorama de

mer qui se développait sous ses yeux.

Miss Campbell s’était sentie renaître dans cette

atmosphère imprégnée des émanations salines que

distillait une légère brise, venue du large. Ses beaux

yeux s’ouvraient tout grands sur les premiers plans de

l’Atlantique. À ses joues pâlies par la fatigue revenaient

les couleurs rosées de son teint d’Écossaise ! Qu’elle

était belle ainsi ! Que de charme se dégageait de sa

personne ! Olivier Sinclair marchait un peu en arrière,

la contemplant en silence, et lui, qui jusqu’alors

l’accompagnait sans embarras dans ses longues

promenades, maintenant troublé, l’angoisse au cœur,

c’est à peine s’il osait la regarder !

Quant aux frères Melvill, ils étaient positivement

aussi radieux que le soleil. Ils lui parlaient avec

enthousiasme. Ils l’invitaient à se coucher sur un

horizon sans brumes. Ils le suppliaient de leur envoyer

son dernier rayon à la fin de ce beau jour.

Et les souvenirs des poésies ossianesques de

s’échanger entre eux versets par versets.

« Ô toi qui roules au-dessus de nos têtes, rond

comme le bouclier de nos pères, dis-nous d’où partent

les rayons, ô divin soleil ! D’où vient ta lumière

éternelle ?

« Tu t’avances dans ta beauté majestueuse ! Les

étoiles disparaissent dans le firmament ! La lune pâle et

froide se cache dans les ondes de l’occident ! Tu te

meus seul, ô soleil !

« Qui pourrait être le compagnon de ta course ? La

lune se perd dans les cieux : toi seul es toujours le

même ! Tu te réjouis sans cesse dans ta carrière

éclatante !

« Lorsque le tonnerre roule et que l’éclair vole, tu

sors de la nue dans toute ta beauté, et tu ris de la

tempête ! »

Tous, dans cette enthousiaste disposition d’esprit,

allèrent ainsi vers l’extrémité du plateau de Staffa qui

regarde la pleine mer. Là, ils s’assirent sur les dernières

roches, devant un horizon dont rien ne semblait devoir

altérer le trait finement tracé par une ligne de ciel et

d’eau.

Et cette fois, il n’y aurait pas d’Aristobulus Ursiclos

pour venir interposer la voile d’une embarcation ou

dresser une nuée d’oiseaux aquatiques entre le couchant

et l’îlot de Staffa !

Cependant, la brise tombait avec le soir, et les

dernières lames se mouraient, au pied des roches, dans

le balancement du ressac. Plus au large, la mer, unie

comme un miroir, avait cette apparence huileuse que la

moindre ride eût suffi à troubler.

Toutes les circonstances se prêtaient donc

merveilleusement à l’apparition du phénomène.

Mais voici qu’une demi-heure plus tard Partridge,

étendant la main vers le sud, s’écria :

« Voile ! »

Une voile ! Viendrait-elle encore à passer devant le

disque solaire, au moment où il disparaîtrait sous les

flots ? En vérité, c’eût été plus que de la mauvaise

chance !

L’embarcation sortait de l’étroit conduit qui sépare

l’île d’Iona de la pointe de Mull. Elle filait, vent arrière,

plutôt sous l’action de la marée montante que sous la

poussée d’une brise dont les derniers souffles pouvaient

à peine gonfler sa voilure.

« C’est la Clorinda, dit Olivier Sinclair, et comme

elle fait route pour atterrir dans l’est de Staffa, elle

passera en dedans et ne pourra gêner notre

observation. »

C’était la Clorinda, en effet, qui, après avoir

contourné l’île de Mull par le sud, venait reprendre son

mouillage à l’anse de Clam-Shell.

Tous les regards se reportèrent alors vers l’horizon

de l’ouest.

Le soleil s’abaissait déjà avec la rapidité qui semble

l’animer aux approches de la mer. À la surface des eaux

tremblotait une large traînée d’argent, lancée par le

disque, dont l’irradiation était encore insoutenable.

Bientôt, de cette nuance de vieil or, qu’il prenait en

tombant, il passait à l’or cerise. Devant les yeux,

lorsqu’on les voilait de leurs paupières, miroitaient des

losanges rouges, des cercles jaunes, qui

s’entrecroisaient comme les fugitives couleurs du

kaléidoscope. De légères stries ondulées rayaient cette

sorte de queue de comète que la réverbération traçait à

la surface des eaux. C’était comme un floconnement de

paillettes argentées, dont l’éclat pâlissait en

s’approchant du rivage.

De nuage, de brume, de vapeur, si ténue qu’elle fût,

il n’y avait pas apparence sur tout le périmètre de

l’horizon. Rien ne troublait la netteté de cette ligne

circulaire, qu’un compas n’eût pas tracée plus finement

sur la blancheur d’un vélin.

Tous, immobiles, plus émus qu’on ne le pourrait

croire, regardaient le globe qui, se mouvant

obliquement à l’horizon, descendit encore, et resta

comme suspendu un instant sur l’abîme. Puis, la

déformation du disque, modifié par la réfraction, se fit

peu à peu sentir ; il s’élargit au détriment de son

diamètre vertical et rappela la forme d’un vase

étrusque, aux flancs rebondis, dont le pied plongeait

dans l’eau.

Il n’y avait plus de doute sur l’apparition du

phénomène. Rien ne troublerait cet admirable coucher

de l’astre radieux ! « Rien ne viendrait intercepter le

dernier de ses rayons ! »

Bientôt, le soleil disparut à demi derrière la ligne

horizontale. Quelques jets lumineux, lancés comme des

flèches d’or, vinrent frapper les premières roches de

Staffa.

En arrière, les falaises de Mull et la cime du Ben

More s’empourprèrent d’une touche de feu.

Enfin, il n’y eut plus qu’un mince segment de l’arc

supérieur à l’affleurement de la mer.

« Le Rayon-Vert ! le Rayon-Vert ! » s’écrièrent

d’une commune voix les frères Melvill, Bess et

Partridge, dont les regards, pendant un quart de

seconde, s’étaient imprégnés de cette incomparable

teinte de jade liquide.

Seuls, Olivier et Helena n’avaient rien vu du

phénomène, qui venait enfin d’apparaître après tant

d’infructueuses observations !

Au moment où le soleil dardait son dernier rayon à

travers l’espace, leurs regards se croisaient, ils

s’oubliaient tous deux dans la même contemplation !...

Mais Helena avait vu le rayon noir que lançaient les

yeux du jeune homme ; Olivier, le rayon bleu échappé

des yeux de la jeune fille !

Le soleil avait entièrement disparu : ni Olivier ni

Helena n’avaient vu le Rayon-Vert.

XXIII



Conclusion





Le lendemain, 12 septembre, la Clorinda

appareillait avec jolie mer et brise favorable, et, tout

dessus, courait dans le sud-ouest de l’archipel des

Hébrides. Bientôt Staffa, Iona, la pointe de Mull,

disparaissaient derrière les hautes falaises de la grande

île.

Après une heureuse traversée, les passagers du yacht

débarquèrent au petit port d’Oban ; puis, par le railway

d’Oban à Dalmaly, et de Dalmaly à Glasgow, à travers

le pays le plus pittoresque des Highlands, ils rentraient

au cottage d’Helensburgh.

Dix-huit jours plus tard, un mariage était célébré en

grande cérémonie à l’église Saint-George de Glasgow ;

mais il faut bien avouer que ce n’était pas celui

d’Aristobulus Ursiclos et de Miss Campbell. Bien que

le fiancé fût Olivier Sinclair, le frère Sam et le frère Sib

ne s’en montraient pas moins satisfaits que leur nièce.

Que cette union, contractée dans de telles

circonstances. renfermât toutes les conditions du

bonheur, il est inutile d’y insister. Le cottage

d’Helensburgh, l’hôtel de West-George Street à

Glasgow, le monde entier eussent été à peine suffisants

pour contenir tout ce bonheur, qui avait, cependant,

tenu dans la grotte de Fingal.

Mais, de cette dernière soirée passée sur le plateau

de Staffa, Olivier Sinclair, bien qu’il n’eût pas vu le

phénomène tant cherché, eut à cœur de fixer le souvenir

d’une façon plus durable. Aussi, un jour, exposa-t-il un

« coucher du soleil », d’un effet tout particulier, dans

lequel on admira beaucoup une sorte de rayon vert,

d’une extrême intensité, comme s’il eût été peint avec

de l’émeraude liquide.

Ce tableau souleva à la fois l’admiration et la

discussion, les uns prétendant que c’était là un effet

naturel merveilleusement reproduit, les autres soutenant

que c’était purement fantastique, et que la nature ne

produisait jamais cet effet-là.

D’où grande colère des deux oncles, qui l’avaient

vu, ce rayon, et donnaient raison au jeune peintre.

« Et même, dit le frère Sam, mieux vaut regarder le

Rayon-Vert en peinture...

– Qu’en nature, répondit le frère Sib, car d’observer,

l’un après l’autre, tant de soleils couchants, cela fait

bien mal aux yeux. »

Et ils avaient raison, les frères Melvill.

Deux mois après, les deux époux et leurs oncles se

promenaient sur le bord de la Clyde, devant le parc du

cottage, lorsqu’ils firent inopinément la rencontre

d’Aristobulus Ursiclos.

Le jeune savant, qui suivait avec intérêt les travaux

de dragage du fleuve, se dirigeait vers la gare

d’Helensburgh, lorsqu’il aperçut ses anciens

compagnons d’Oban.

Dire qu’Aristobulus Ursiclos avait souffert de

l’abandon de Miss Campbell, ce serait le méconnaître.

Il n’éprouva donc aucun embarras à se trouver en

présence de mistress Sinclair.

On se salua de part et d’autre. Aristobulus Ursiclos

complimenta poliment les nouveaux époux.

Les frères Melvill, voyant ces bonnes dispositions,

ne purent cacher combien cette union les rendait

heureux.

« Si heureux, dit le frère Sam, que, parfois, quand je

suis seul, je me surprends à sourire...

– Et moi à pleurer, dit le frère Sib.

– Eh bien, messieurs, fit observer Aristobulus

Ursiclos, il faut bien en convenir, voilà la première fois

que vous êtes en désaccord. L’un de vous pleure, l’autre

sourit...

– C’est exactement la même chose, monsieur

Ursiclos, fit observer Olivier Sinclair.

– Exactement, ajouta la jeune femme, en tendant la

main à ses deux oncles.

– Comment, la même chose ? répondit Aristobulus

Ursiclos, avec ce ton de supériorité qui lui allait si bien,

mais non !... pas du tout ! Qu’est-ce que le sourire ? une

expression volontaire et particulière des muscles du

visage, à laquelle les phénomènes de la respiration sont

à peu près étrangers, tandis que les pleurs...

– Les pleurs ?... demanda mistress Sinclair.

– Ne sont tout simplement qu’une humeur, qui

lubrifie le globe de l’œil, un composé de chlorure de

sodium, de phosphate de chaux et de chlorate de

soude !

– En chimie vous avez raison, monsieur, dit Olivier

Sinclair, mais en chimie seulement.

– Je ne comprends pas cette distinction », répondit

aigrement Aristobulus Ursiclos.

Et, saluant avec une raideur de géomètre, il reprit à

pas comptés le chemin de la gare.

« Allons, voilà monsieur Ursiclos, dit mistress

Sinclair, qui prétend expliquer les choses du cœur

comme il a expliqué le Rayon-Vert !

– Mais, au fait, ma chère Helena, répondit Olivier

Sinclair, nous ne l’avons pas vu, ce rayon que nous

avons tant voulu voir !

– Nous avons vu mieux ! dit tout bas la jeune

femme. Nous avons vu le bonheur même, – celui que la

légende attachait à l’observation de ce phénomène !...

Puisque nous l’avons trouvé, mon cher Olivier, qu’il

nous suffise, et abandonnons à ceux qui ne le

connaissent pas, et voudront le connaître, la recherche

du Rayon-Vert ! »

Table



I. Le frère Sam et le frère Sib .................................... 5

II. Helena Campbell.................................................... 20

III. L’article du « Morning Post » ................................ 29

IV. En descendant la Clyde .......................................... 44

V. D’un bateau à l’autre .............................................. 54

VI. Le gouffre de Corryvrekan..................................... 61

VII. Aristobulus Ursiclos............................................... 74

VIII. Un nuage à l’horizon .............................................. 89

IX. Propos de dame Bess.............................................. 104

X. Une partie de croquet ............................................. 110

XI. Olivier Sinclair ....................................................... 122

XII. Nouveaux projets ................................................... 138

XIII. Les magnificences de la mer .................................. 149

XIV. La vie à Iona........................................................... 159

XV. Les ruines d’Iona.................................................... 169

XVI. Deux coups de fusil................................................ 183

XVII. À bord de la « Clorinda » ....................................... 196

XVIII. Staffa ...................................................................... 207

XIX. La grotte de Fingal ................................................. 217

XX. Pour Miss Campbell !............................................. 233

XXI. Toute une tempête dans une grotte......................... 241

XXII. Le Rayon-Vert........................................................ 250

XXIII. Conclusion.............................................................. 262

Cet ouvrage est le 318ème publié

dans la collection À tous les vents

par la Bibliothèque électronique du Québec.







La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.


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