Jules Verne
Le Rayon-Vert
Be Q
Jules Verne
1828-1905
Le Rayon-Vert
roman
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection À tous les vents
Volume 318 : version 1.01
Du même auteur, à la Bibliothèque
Famille-sans-nom L’école des Robinsons
Le pays des fourrures César Cascabel
Voyage au centre de la Le pilote du Danube
terre Hector Servadac
Un drame au Mexique, et Mathias Sandorf
autres nouvelles Le sphinx des glaces
Docteur Ox Voyages et aventures du
Une ville flottante capitaine Hatteras
Maître du monde Cinq semaines en ballon
Les tribulations d’un Les cinq cent millions de
Chinois en Chine la Bégum
Michel Strogoff Un billet de loterie
De la terre à la lune Le Chancellor
Le Phare du bout du Face au drapeau
monde La Jangada
Sans dessus dessous L’île mystérieuse
L’Archipel en feu La maison à vapeur
Les Indes noires Le village aérien
Le chemin de France Clovis Dardentor
L’île à hélice
Le Rayon-Vert
Édition de référence : Le Livre de poche
I
Le frère Sam et le frère Sib
« Bet !
– Beth !
– Bess !
– Betsey !
– Betty ! »
Tels furent les noms qui retentirent successivement
dans le magnifique hall d’Helensburgh, – une manie du
frère Sam et du frère Sib d’interpeller ainsi la femme de
charge du cottage.
Mais, à ce moment, ces diminutifs familiers du mot
Élisabeth ne firent pas plus apparaître l’excellente dame
que si ses maîtres l’eussent appelée de son nom tout
entier.
Ce fut l’intendant Partridge, en personne, qui se
montra, sa toque à la main, à la porte du hall.
Partridge, s’adressant à deux personnages de bonne
mine, assis dans l’embrasure d’une fenêtre, dont les
trois pans à losanges vitrés faisaient saillie sur la façade
de l’habitation :
« Ces messieurs ont appelé dame Bess, dit-il ; mais
dame Bess n’est pas au cottage.
– Où est-elle donc, Partridge ?
– Elle accompagne Miss Campbell qui se promène
dans le parc. »
Et Partridge se retira gravement sur un signe que lui
firent les deux personnages.
C’étaient les frères Sam et Sib – de leur véritable
nom – de baptême Samuel et Sébastian –, oncles de
Miss Campbell. Écossais de vieille roche, Écossais d’un
antique clan des Hautes-Terres, à eux deux ils
comptaient cent douze ans d’âge, avec quinze mois
d’écart seulement entre l’aîné Sam et le cadet Sib.
Pour esquisser en quelques traits ces prototypes de
l’honneur, de la bonté, du dévouement, il suffit de
rappeler que leur existence tout entière avait été
consacrée à leur nièce. Ils étaient frères de sa mère, qui,
demeurée veuve après un an de mariage, fut bientôt
emportée par une maladie foudroyante. Sam et Sib
Melvill restèrent donc seuls, en ce monde, gardiens de
la petite orpheline. Unis dans la même tendresse, ils ne
vécurent, ne pensèrent, ne rêvèrent plus que pour elle.
Pour elle, ils étaient demeurés célibataires, d’ailleurs
sans regret, étant de ces bons êtres, qui n’ont d’autre
rôle à jouer ici-bas que celui de tuteur. Et encore n’est-
ce pas assez dire : l’aîné s’était fait le père, le cadet
s’était fait la mère de l’enfant. Aussi, quelquefois
arrivait-il à Miss Campbell de les saluer tout
naturellement d’un :
« Bonjour, papa Sam ! Comment allez-vous, maman
Sib ? »
À qui pourrait-on le mieux les comparer, ces deux
oncles, moins l’aptitude aux affaires, si ce n’est à ces
deux charitables négociants, si bons, si unis, si
affectueux, aux frères Cheeryble de la cité de Londres,
les êtres les plus parfaits qui soient sortis de
l’imagination de Dickens ! Il serait impossible de
trouver une plus juste ressemblance, et, dût-on accuser
l’auteur d’avoir emprunté leur type au chef-d’œuvre de
Nicolas Nickleby, personne ne pourra regretter cet
emprunt.
Sam et Sib Melvill, alliés par le mariage de leur
sœur à une branche collatérale de l’ancienne famille des
Campbell, ne s’étaient jamais quittés. La même
éducation les avait faits semblables au moral. Ils
avaient reçu ensemble la même instruction dans le
même collège et dans la même classe. Comme ils
émettaient généralement les mêmes idées sur toutes
choses, en des termes identiques, l’un pouvait toujours
achever la phrase de l’autre, avec les mêmes
expressions soulignées des mêmes gestes. En somme,
ces deux êtres n’en faisaient qu’un, bien qu’il y eût
quelque différence dans leur constitution physique. En
effet, Sam était un peu plus grand que Sib, Sib un peu
plus gros que Sam : mais ils auraient pu échanger leurs
cheveux gris, sans altérer le caractère de leur honnête
figure, où se retrouvait empreinte toute la noblesse des
descendants du clan de Melvill.
Faut-il ajouter que, dans la coupe de leurs
vêtements, simples et d’ancienne mode, dans le choix
de leurs étoffes de bon drap anglais, ils apportaient un
goût semblable, si ce n’est – qui pourrait expliquer cette
légère dissemblance ? – si ce n’est que Sam semblait
préférer le bleu foncé, et Sib le marron sombre.
En vérité, qui n’eût voulu vivre dans l’intimité de
ces dignes gentlemen ? Habitués à marcher du même
pas dans la vie, ils s’arrêteraient, sans doute, à peu de
distance l’un de l’autre, lorsque serait venue l’heure de
la halte définitive. En tout cas, ces deux derniers piliers
de la maison de Melvill étaient solides. Ils devaient
soutenir longtemps encore le vieil édifice de leur race,
qui datait du XIVe siècle, – temps épique des Robert
Bruce et des Wallace, héroïque période, pendant
laquelle l’Écosse disputa aux Anglais ses droits à
l’indépendance.
Mais si Sam et Sib Melvill n’avaient plus eu
l’occasion de combattre pour le bien du pays, si leur
vie, moins agitée, s’était passée dans le calme et
l’aisance que crée la fortune, il ne faudrait pas leur en
faire un reproche, ni croire qu’ils eussent dégénéré. Ils
avaient, en faisant le bien, continué les généreuses
traditions de leurs ancêtres.
Aussi, tous deux bien portants, n’ayant pas une
seule irrégularité d’existence à se reprocher, étaient-ils
destinés à vieillir, sans jamais devenir vieux, ni d’esprit
ni de corps.
Peut-être avaient-ils un défaut, – qui peut se flatter
d’être parfait ? C’était d’émailler leur conversation
d’images et citations empruntées au célèbre châtelain
d’Abbotsford, et plus particulièrement aux poèmes
épiques d’Ossian, dont ils raffolaient. Mais qui pourrait
leur en faire un reproche dans le pays de Fingal et de
Walter Scott ?
Pour achever de les peindre d’une dernière touche, il
convient de noter qu’ils étaient grands priseurs. Or,
personne n’ignore que l’enseigne des marchands de
tabac, dans le Royaume-Uni, représente le plus souvent
un vaillant Écossais, la tabatière à la main, se pavanant
dans son costume traditionnel. Eh bien, les frères
Melvill auraient pu figurer avantageusement sur l’un de
ces battants de zinc peinturluré, qui grincent à l’auvent
des débits. Ils prisaient autant et même plus que
quiconque en deçà comme au-delà de la Tweed. Mais,
détail caractéristique, ils n’avaient qu’une seule
tabatière, – énorme, par exemple. Ce meuble portatif
passait successivement de la poche de l’un dans la
poche de l’autre. C’était comme un lien de plus entre
eux. Il va sans dire qu’ils éprouvaient au même
moment, dix fois par heure peut-être, le besoin de
humer l’excellente poudre nicotique qu’ils faisaient
venir de France. Lorsque l’un tirait la tabatière des
profondeurs de son vêtement, c’est que tous deux
avaient envie d’une bonne prise, et s’ils éternuaient, de
se dire : « Dieu nous bénisse ! »
En somme, deux véritables enfants, les frères Sam et
Sib, pour tout ce qui concernait les réalités de la vie ;
assez peu au courant des choses pratiques de ce monde ;
en affaires industrielles, financières ou commerciales,
absolument nuls et ne prétendant point à les connaître ;
en politique, peut-être Jacobites au fond, conservant
quelques préjugés contre la dynastie régnante de
Hanovre, songeant au dernier des Stuarts, comme un
Français pourrait songer au dernier des Valois ; dans les
questions de sentiment, enfin, moins connaisseurs
encore.
Et cependant les frères Melvill n’avaient qu’une
idée : voir clair dans le cœur de Miss Campbell, deviner
ses plus secrètes pensées, les diriger s’il le fallait, les
développer si cela était nécessaire, et finalement la
marier à un brave garçon de leur choix, qui ne pourrait
faire autrement que de la rendre heureuse.
À les en croire – ou plutôt à les entendre parler –, il
paraît qu’ils avaient précisément trouvé le brave garçon,
auquel incomberait cette aimable tâche ici-bas.
« Ainsi, Helena est sortie, frère Sib ?
– Oui, frère Sam ; mais voici cinq heures, et elle ne
peut tarder à rentrer au cottage...
– Et dès qu’elle rentrera...
– Je pense, frère Sam, qu’il sera à propos d’avoir un
entretien très sérieux avec elle.
– Dans quelques semaines, frère Sib, notre fille aura
atteint l’âge de dix-huit ans.
– L’âge de Diana Vernon, frère Sam. N’est-elle pas
aussi charmante que l’adorable héroïne de Rob-Roy ?
– Oui, frère Sam, et par la grâce de ses manières...
– Le tour de son esprit...
– L’originalité de ses idées...
– Elle rappelle plus Diana Vernon que Flora Mac
Ivor, la grande et imposante figure de Waverley ! »
Les frères Melvill, fiers de leur écrivain national,
citèrent encore quelques autres noms des héroïnes de
l’Antiquaire, de Guy Mannering, de l’Abbé, du
Monastère, de la Jolie Fille de Perth, du Château de
Kenilworth, etc. ; mais toutes, à leur sens, devaient
céder le pas à Miss Campbell.
« C’est un jeune rosier qui a poussé un peu vite,
frère Sib, et auquel il convient...
– De donner un tuteur, frère Sam. Or, je me suis
laissé dire que le meilleur des tuteurs...
– Doit évidemment être un mari, frère Sib, car il
prend racine à son tour dans le même sol...
– Et pousse tout naturellement, frère Sam, avec le
jeune rosier qu’il protège ! »
À eux deux, les frères Melvill oncles avaient trouvé
cette métaphore, empruntée au livre du Parfait
jardinier. Sans doute, ils en furent satisfaits, car elle
amena le même sourire de contentement sur leur bonne
figure. La tabatière commune fut ouverte par le frère
Sib, qui y plongea délicatement ses deux doigts ; puis
elle passa dans la main du frère Sam, lequel, après y
avoir puisé une large prise, la mit dans sa poche.
« Ainsi, nous sommes d’accord, frère Sam ?
– Comme toujours, frère Sib !
– Même sur le choix du tuteur ?
– En pourrait-on trouver un plus sympathique et
plus au gré d’Helena que ce jeune savant qui, à diverses
reprises, nous a manifesté des sentiments si
convenables...
– Et si sérieux à son égard ?
– Ce serait difficile, en effet. Instruit, gradué des
Universités d’Oxford et d’Édimbourg...
– Physicien comme Tyndall...
– Chimiste comme Faraday...
– Connaissant à fond la raison de toutes choses en
ce bas monde, frère Sam...
– Et qu’on ne prendrait pas à court sur n’importe
quelle question, frère Sib...
– Descendant d’une excellente famille du comté de
Fife, et d’ailleurs, possesseur d’une fortune suffisante...
– Sans parler de son aspect fort agréable, à mon
sens, même avec ses lunettes d’aluminium ! »
Les lunettes de ce héros eussent été en acier, en
nickel ou même en or, que les frères Melvill n’auraient
pas vu là un vice rédhibitoire. Il est vrai, ces appareils
optiques vont bien aux jeunes savants, dont ils
complètent à souhait la physionomie un peu sérieuse.
Mais ce gradué des Universités susdites, ce
physicien, ce chimiste, conviendrait-il à Miss
Campbell ? Si Miss Campbell ressemblait à Diana
Vernon, Diana Vernon, on le sait, n’éprouvait pour son
savant cousin Rashleigh d’autre sentiment que celui
d’une amitié contenue, et elle ne l’épousait point à la
fin du volume.
Bon ! cela n’était vraiment pas pour inquiéter les
deux frères. Ils y apportaient toute l’inexpérience de
vieux garçons, assez incompétents en de telles matières.
« Ils se sont déjà souvent rencontrés, frère Sib, et
notre jeune ami n’a pas paru insensible à la beauté
d’Helena !
– Je le crois bien, frère Sam ! Le divin Ossian, s’il
avait eu à célébrer ses vertus, sa beauté et sa grâce, l’eût
appelée Moïna, c’est-à-dire aimée de tout le monde...
– À moins qu’il ne l’eût nommée Fiona, frère Sib,
c’est-à-dire la belle sans égale des époques gaéliques !
– N’avait-il pas deviné notre Helena, frère Sam,
lorsqu’il disait : « Elle quitte la retraite où elle soupirait
en secret, et paraît dans toute sa beauté comme la lune
au bord d’un nuage de l’Orient...
– « Et l’éclat de ses charmes l’environne comme des
rayons de lumière, frère Sib, et le bruit de ses pas légers
plaît à l’oreille comme une musique agréable ! »
Heureusement, les deux frères, s’arrêtant là de leurs
citations, retombèrent du ciel un peu nuageux des
bardes dans le domaine des réalités.
« À coup sûr, dit l’un, si Helena plaît à notre jeune
savant, lui ne peut manquer de plaire...
– Et si, de son côté, frère Sam, elle n’a pas encore
accordé toute l’attention qui est due aux grandes
qualités, dont il a été si libéralement doué par la
nature...
– Frère Sib, c’est uniquement parce que nous ne lui
avons pas encore dit qu’il est temps de songer à se
marier.
– Mais le jour où nous aurons seulement dirigé sa
pensée vers ce but, en admettant qu’elle ait quelque
prévention, sinon contre le mari, du moins contre le
mariage...
– Elle ne tardera pas à répondre oui, frère Sam...
– Comme cet excellent Bénédict, frère Sib, qui,
après avoir longtemps résisté...
– Finit, au dénouement de Beaucoup de bruit pour
rien, par épouser Béatrix ! »
Voilà comment ils arrangeaient les choses, les deux
oncles de Miss Campbell, et le dénouement de cette
combinaison leur semblait aussi naturel que celui de la
comédie de Shakespeare.
Ils s’étaient levés d’un commun accord. Ils
s’observaient avec un fin sourire. Ils se frottaient les
mains en mesure. C’était une affaire conclue, ce
mariage ! Quelle difficulté aurait pu surgir ? Le jeune
homme leur avait fait sa demande. La jeune fille leur
ferait sa réponse, dont ils n’avaient même pas à se
préoccuper. Toutes les convenances y étaient. Il n’y
avait plus qu’à fixer la date.
En vérité, ce serait une belle cérémonie. Elle
s’accomplirait à Glasgow. Par exemple, ce ne serait
point à la cathédrale de Saint-Mungo, seule église de
l’Écosse qui, avec Saint-Magnus des Orcades, ait été
respectée à l’époque de la Réforme. Non ! Elle est trop
massive, par conséquent trop triste pour un mariage,
qui, dans la pensée des frères Melvill, devait être
comme un épanouissement de jeunesse, un
rayonnement d’amour. On choisirait plutôt Saint-
Andrew ou Saint-Énoch, ou même Saint-George, qui
appartient au quartier le plus comme il faut de la ville.
Le frère Sam et le frère Sib continuèrent à
développer leurs projets sous une forme qui rappelait
plutôt le monologue que le dialogue, puisque c’était
toujours la même suite d’idées, exprimées de la même
façon. Tout en parlant, ils observaient à travers les
losanges de la vaste baie ces beaux arbres du parc, sous
lesquels Miss Campbell se promenait en ce moment,
ces plates-bandes verdoyantes encadrant des ruisseaux
d’eaux vives, ce ciel imprégné d’une brume lumineuse,
qui semble particulière aux Highlands de l’Écosse
centrale. Ils ne se regardaient pas, c’eût été inutile ;
mais, de temps en temps, par une sorte d’instinct
affectueux, ils se prenaient le bras, ils se serraient la
main, comme pour mieux établir la communication de
leur pensée au moyen de quelque courant magnétique.
Oui ! ce serait superbe ! On ferait grandement et
noblement les choses. Les pauvres gens de West-
George Street, s’il y en avait – et où n’y en a-t-il pas ? –
ne seraient point oubliés dans la fête. Que, par
impossible, Miss Campbell voulût que tout se passât
plus simplement, et, à ce sujet, faire entendre raison à
ses oncles, ses oncles sauraient bien lui tenir tête pour
la première fois de leur vie. Ils ne céderaient ni sur ce
point, ni sur aucun autre. Ce serait en grande cérémonie
que les invités, au repas des fiançailles, « boiraient à la
poutre du toit », selon l’antique usage. Et le bras droit
du frère Sam se tendait à demi en même temps que le
bras droit du frère Sib, comme s’ils eussent échangé par
avance le fameux toast écossais.
En cet instant, la porte du hall s’ouvrit. Une jeune
fille, le rose aux joues sous l’animation d’une course
rapide, apparut. Sa main agitait un journal déplié. Elle
se dirigea vers les frères Melvill et les honora de deux
baisers chacun.
« Bonjour, oncle Sam, dit-elle.
– Bonjour, chère fille.
– Comment cela va-t-il, oncle Sib ?
– À merveille !
– Helena, dit le frère Sam, nous avons un petit
arrangement à prendre avec toi.
– Un arrangement ? Quel arrangement ? Qu’avez-
vous donc comploté, mes oncles ? demanda Miss
Campbell, dont les regards, non sans quelque malice,
allaient de l’un à l’autre.
– Tu connais ce jeune homme, M. Aristobulus
Ursiclos ?
– Je le connais.
– Te déplairait-il ?
– Pourquoi me déplairait-il, oncle Sam ?
– Alors te plairait-il ?
– Pourquoi me plairait-il, oncle Sib ?
– Enfin, frère et moi, après avoir réfléchi mûrement,
nous pensons à te le proposer pour mari.
– Me marier ! moi ! s’écria Miss Campbell, qui
partit du plus joyeux éclat de rire que les échos du hall
eussent jamais répété.
– Tu ne veux pas te marier ? dit le frère Sam.
– À quoi bon ?
– Jamais ?... dit le frère Sib.
– Jamais, répondit Miss Campbell, en prenant un air
sérieux que démentait sa bouche souriante, jamais mes
oncles... du moins tant que je n’aurai pas vu...
– Quoi donc ? s’écrièrent le frère Sam et le frère
Sib.
– Tant que je n’aurai pas vu le Rayon-Vert. »
II
Helena Campbell
Le cottage, habité parles frères Melvill et Miss
Campbell, était situé à trois milles de la petite bourgade
d’Helensburgh, sur les bords du Gare-Loch, l’une de
ces pittoresques indentations qui se creusent
capricieusement sur la rive droite de la Clyde.
Pendant la saison d’hiver, les frères Melvill et leur
nièce occupaient, à Glasgow, un vieil hôtel de West-
George Street, dans le quartier aristocratique de la
nouvelle ville, non loin de Blythswood Square. C’est là
qu’ils demeuraient six mois de l’année, à moins qu’un
caprice d’Helena – à qui ils se soumettaient sans
observation – ne les entraînât en quelque déplacement
de longue durée, du côté de l’Italie, de l’Espagne ou de
la France. Au cours de ces voyages, ils continuaient à
ne voir que par les yeux de la jeune fille, allant où il lui
plaisait d’aller, s’arrêtant où il lui convenait de
s’arrêter, n’admirant que ce qu’elle admirait. Puis,
lorsque Miss Campbell avait fermé l’album sur lequel
elle consignait, soit d’un trait de crayon, soit d’un trait
de plume, ses impressions de voyageuse, ils reprenaient
docilement le chemin du Royaume-Uni, et rentraient,
non sans quelque satisfaction, dans la confortable
habitation de West-George Street.
Le mois de mai étant déjà vieux de trois semaines, le
frère Sam et frère Sib ressentaient alors un immodéré
désir de s’en aller à la campagne. Cela les prenait juste
au moment où Miss Campbell manifestait elle-même le
désir non moins immodéré de quitter, avec Glasgow, le
bruit d’une grande cité industrielle, de fuir le
mouvement des affaires, qui refluait parfois jusqu’au
quartier de Blythswood Square, de revoir enfin un ciel
moins enfumé, de respirer un air moins chargé d’acide
carbonique que le ciel et l’air de l’antique métropole,
dont les lords du tabac, « Tobacco-Lords », ont fondé, il
y a quelques siècles, l’importance commerciale.
Toute la maison, maîtres et gens, partait donc pour
le cottage, distant d’une vingtaine de milles au plus.
C’est un joli endroit, ce village d’Helensburgh. On
en a fait une station balnéaire, très fréquentée de tous
ceux auxquels leurs loisirs permettent de varier les
promenades de la Clyde par les excursions du lac
Katrine et du lac Lomond, chers aux touristes.
À un mille du village, sur les rives du Gare-Loch,
les frères Melvill avaient choisi la meilleure place pour
y élever leur cottage, à travers un fouillis d’arbres
magnifiques, au milieu d’un réseau d’eaux courantes,
sur un sol accidenté, dont le relief se prêtait à tous les
mouvements d’un parc. Ombrages frais, gazons
verdoyants, massifs variés, parterres de fleurs, prairies
dont « l’herbe hygiénique » pousse spécialement pour
des moutons privilégiés, étangs avec leurs nappes d’un
clair noir, peuplés de cygnes sauvages, ces gracieux
oiseaux dont Wordsworth a dit :
Le cygne floue double, le cygne et son ombre !
enfin, tout ce que la nature peut réunir de merveilles
pour les yeux, sans que la main de l’homme se trahisse
en ses aménagements, telle était la résidence d’été de la
riche famille.
Il faut ajouter que, de la partie du parc situé au-
dessus de Gare-Loch, la vue était charmante. Au-delà
de l’étroit golfe, à droite, le regard s’arrêtait d’abord sur
cette presqu’île de Rosenheat, où s’élève une jolie villa
italienne appartenant au duc d’Argyle. À gauche, la
petite bourgade d’Helensburgh dessinait la ligne
ondulée de ses maisons littorales, dominées par deux ou
trois clochers, son pier élégant, allongé sur les eaux du
lac pour le service des bateaux à vapeur, et l’arrière-
plan de ses coteaux égayés de quelques habitations
pittoresques. En face, sur la rive gauche de la Clyde,
Port-Glasgow, les ruines du château de Newark,
Greenock et sa forêt de mâts empanachés de pavillons
multicolores, formaient un panorama très varié, dont les
yeux ne se détachaient pas sans peine.
Et cette vue était plus belle encore, avec le recul des
deux horizons, si l’on montait sur la principale tour du
cottage.
Cette tour carrée, avec poivrières légèrement
suspendues à trois angles de sa plate-forme, agrémentée
de créneaux et de mâchicoulis, ceinte à son parapet
d’une dentelle de pierre, se rehaussait au quatrième
angle par une tourelle octogonale. Là se dressait le mât
de pavillon, qui s’élève au toit de toutes les habitations
aussi bien qu’à la poupe de tous les navires du
Royaume-Uni. Cette sorte de donjon, de construction
moderne, dominait ainsi l’ensemble des bâtiments qui
constituaient le cottage proprement dit, avec ses toits
irréguliers, ses fenêtres percées capricieusement, ses
pignons multiples, ses avant-corps débordant les
façades, ses moucharabys collés aux fenêtres, ses
cheminées ouvragées à leur faîte, – fantaisies souvent
gracieuses dont s’enrichit volontiers l’architecture
anglo-saxonne.
Or, c’est sur la dernière plate-forme de la tourelle,
sous le pli des couleurs nationales, déployées à la brise
du Firth of Clyde, que Miss Campbell aimait à rêver
pendant des heures entières. Elle s’y était arrangé un
joli lieu de refuge, aéré comme un observatoire, où elle
pouvait lire, écrire, dormir par tous les temps, à l’abri
du vent, du soleil et de la pluie. C’est là qu’il fallait le
plus souvent la chercher. Si elle n’y était pas c’est
qu’alors sa fantaisie l’égarait dans les allées du parc,
tantôt seule, tantôt accompagnée de dame Bess, à moins
que son cheval ne l’emportât à travers la campagne
environnante, suivie du fidèle Partridge, qui pressait le
sien pour ne point rester en arrière de sa jeune
maîtresse.
Entre les nombreux domestiques du cottage, il
convient de distinguer plus spécialement ces deux
honnêtes serviteurs, attachés depuis leur bas âge à la
famille Campbell.
Élisabeth, la « Luckie », la mère – ainsi que l’on dit
d’une femme de charge dans les Highlands – comptait à
cette époque autant d’années qu’elle portait de clefs à
son trousseau, et il n’y en avait pas moins de quarante-
sept. C’était une véritable ménagère, sérieuse,
ordonnée, entendue, qui menait toute la maison. Peut-
être croyait-elle avoir élevé les deux frères Melvill, bien
qu’ils fussent plus âgés qu’elle ; mais, à coup sûr, elle
avait eu pour Miss Campbell des soins maternels.
Près de cette précieuse intendante figurait l’Écossais
Partridge, un serviteur absolument dévoué à ses
maîtres, toujours fidèle aux vieilles coutumes de son
clan. Invariablement vêtu du costume traditionnel des
montagnards, il portait la toque bleue bariolée, le kilt en
tartan qui lui descendait jusqu’au genou par-dessus le
philibeg, le pouch, sorte de bourse à longs poils, les
hautes jambières, maintenues sous un losange de
cordons, et les brogues de peau de vache, dont il faisait
ses sandales.
Une dame Bess pour conduire la maison, un
Partridge pour la garder, que faut-il de plus à qui veut
être assuré de la tranquillité domestique en ce bas
monde ?
On l’a remarqué, sans doute, au moment où
Partridge vint répondre à l’appel des frères Melvill, il
avait dit en parlant de la jeune fille : Miss Campbell.
C’est que si le brave Écossais l’eût nommée Miss
Helena, c’est-à-dire par son nom de baptême, il aurait
commis une infraction aux règles qui marquent les
degrés hiérarchiques, – infraction que désigne plus
particulièrement le mot « snobisme ».
Jamais, en effet, la fille aînée ou la fille unique
d’une famille de la gentry, même au berceau, ne porte
le nom sous lequel elle a été baptisée. Si Miss Campbell
eût été fille de pair, on l’aurait appelée Lady Helena ;
or,
cette branche des Campbell, à laquelle elle
appartenait, n’était que collatérale et très éloignée de la
branche directe du paladin Sir Colin Campbell, dont
l’origine remonte aux croisades. Depuis bien des
siècles, les ramifications, sorties du tronc commun,
s’étaient écartées de la ligne du glorieux ancêtre, auquel
se rattachent les clans d’Argyle, de Breadalbane, de
Lochnell et autres ; mais, de si loin que ce fût, Helena,
par son père, sentait couler dans ses veines un peu du
sang de cette illustre famille.
Cependant, pour n’être que Miss Campbell, elle
n’en était pas moins une vraie Écossaise, une de ces
nobles filles de Thulé, aux yeux bleus et aux cheveux
blonds dont le portrait gravé par Findon ou Edwards, et
placé au milieu des Minna, des Brenda, des Amy
Robsart, des Flora Mac Ivor, des Diana Vernon, des
Miss Wardour, des Catherine Glover, des Mary Avenel,
n’eût pas déparé ces keepsakes, où les Anglais aiment à
réunir les plus beaux types féminins de leur grand
romancier.
En vérité, elle était charmante, Miss Campbell. On
admirait sa jolie figure aux yeux bleus – le bleu des lacs
d’Écosse, comme on dit –, sa taille moyenne, mais
élégante, sa démarche un peu fière, sa physionomie le
plus souvent rêveuse, à moins qu’une légère pointe
d’ironie n’en vînt animer les traits, toute sa personne
enfin empreinte de grâce et de distinction.
Et non seulement Miss Campbell était belle, mais
elle était bonne. Riche par ses oncles, elle ne cherchait
pas à paraître opulente. Charitable, elle s’appliquait à
justifier le vieux proverbe gaélique : « Puisse la main
qui s’ouvre être toujours pleine ! »
Avant tout, attachée à sa province, à son clan, à sa
famille, on la connaissait pour une Écossaise de cœur et
d’âme. Elle eût donné le pas au plus infime Sawney sur
le plus important des John Bull. Sa fibre patriotique
vibrait comme la corde d’une harpe, quand la voix d’un
montagnard lui jetait à travers la campagne quelque
national pibroch des Highlands.
De Maistre a dit : « Il y a, en nous, deux êtres : moi
et l’autre. »
Le « moi » de Miss Campbell, c’était l’être sérieux,
réfléchi, envisageant la vie plus au point de vue de ses
devoirs que de ses droits.
L’« autre », c’était l’être romanesque, un peu enclin
aux superstitions, aimant les récits merveilleux qui
éclosent si naturellement dans le pays de Fingal :
quelque peu parent des Lindamires, ces adorables
héroïnes des romans de chevalerie, il courait les glens
environnants pour entendre la « cornemuse de
Strathdearne », ainsi que les Highlanders appellent le
vent qui souffle à travers les allées solitaires.
Le frère Sam et le frère Sib aimaient également le
« moi » et l’« autre » de Miss Campbell ; mais il faut
avouer, cependant, que si celui-là les charmait par sa
raison, celui-ci n’était pas sans les dérouter parfois avec
ses réparties inattendues, ses échappées capricieuses au
milieu de l’azur, ses chevauchées subites dans le pays
des rêves.
Et n’était-ce pas lui qui, à la proposition des deux
frères, venait de faire une réponse si bizarre ?
« Me marier ! aurait dit « moi ». Épouser monsieur
Ursiclos ! Nous verrons cela... nous en reparlerons !
– Jamais... tant que je n’aurai pas vu le Rayon-
Vert ! » avait répondu « l’autre ».
Les frères Melvill se regardaient sans comprendre,
et, pendant que Miss Campbell s’installait sur le grand
fauteuil gothique dans l’embrasure de la fenêtre :
« Qu’entend-elle par le Rayon-Vert ? demanda le
frère Sam.
– Et pourquoi veut-elle voir ce rayon ? » répondit le
frère Sib.
Pourquoi ? On va le savoir.
III
L’article du « Morning Post »
Voici ce que les amateurs de curiosités physiques
avaient pu lire dans le Morning Post de ce jour :
« Avez-vous quelquefois observé le soleil qui se
couche sur un horizon de mer ? Oui ! sans doute.
L’avez-vous suivi jusqu’au moment où, la partie
supérieure de son disque effleurant la ligne d’eau, il va
disparaître ? C’est très probable. Mais avez-vous
remarqué le phénomène qui se produit à l’instant précis
où l’astre radieux lance son dernier rayon, si le ciel,
dégagé de brumes, est alors d’une pureté parfaite ?
Non ! peut-être. Eh bien, la première fois que vous
trouverez l’occasion – elle se présente très rarement –
de faire cette observation, ce ne sera pas, comme on
pourrait le croire, un rayon rouge qui viendra frapper la
rétine de votre œil, ce sera un rayon « vert », mais d’un
vert merveilleux, d’un vert qu’aucun peintre ne peut
obtenir sur sa palette, d’un vert dont la nature, ni dans
la teinte si variée des végétaux, ni dans la couleur des
mers les plus limpides, n’a jamais reproduit la nuance !
S’il y a du vert dans le Paradis, ce ne peut être que ce
vert-là, qui est, sans doute, le vrai vert de
l’Espérance ! »
Tel était l’article du Morning Post, le journal que
Miss Campbell tenait à la main lorsqu’elle entra dans le
hall. Cette note l’avait tout simplement passionnée.
Aussi fut-ce d’une voix enthousiaste qu’elle lut à ses
oncles les quelques lignes précitées, qui chantaient sous
une forme lyrique les beautés du Rayon-Vert.
Mais, ce que Miss Campbell ne leur dit pas, c’est
que précisément ce Rayon-Vert se rapportait à une
vieille légende, dont le sens intime lui avait échappé
jusqu’alors, légende inexpliquée entre tant d’autres,
nées au pays des Highlands, et qui affirme ceci : c’est
que ce rayon a pour vertu de faire que celui qui l’a vu
ne peut plus se tromper dans les choses de sentiment ;
c’est que son apparition détruit illusions et mensonges ;
c’est que celui qui a été assez heureux pour l’apercevoir
une fois, voit clair dans son cœur et dans celui des
autres.
Que l’on pardonne à une jeune Écossaise des
Hautes-Terres la poétique crédulité que venait de
raviver en son imagination la lecture de cet article du
Morning Post.
En entendant Miss Campbell, le frère Sam et le frère
Sib se regardèrent avec une sorte d’ahurissement, en
ouvrant de grands yeux. Jusqu’ici, ils avaient vécu sans
avoir vu le Rayon-Vert, et ils s’imaginaient qu’on
pouvait vivre sans le voir jamais. Il paraît que ce n’était
pas l’avis d’Helena, qui prétendait subordonner l’acte le
plus important de sa vie à l’observation de ce
phénomène, unique entre tous.
« Ah ! c’est là ce qu’on appelle le Rayon-Vert ? dit
le frère Sam, en remuant doucement la tête.
– Oui, répondit Miss Campbell.
– Celui que tu veux absolument voir ? dit le frère
Sib.
– Que je verrai, avec votre permission, mes oncles,
et le plus tôt possible, ne vous déplaise !
– Et ensuite, quand tu l’auras vu ?...
– Quand je l’aurai vu, nous pourrons parler de M.
Aristobulus Ursiclos. »
Le frère Sam et le frère Sib, se regardant à la
dérobée, sourirent d’un petit air entendu.
« Allons voir le Rayon-Vert, dit l’un.
– Sans perdre un instant ! » ajouta l’autre.
Miss Campbell les arrêta de la main, au moment où
ils allaient ouvrir la fenêtre du hall.
« Il faut attendre que le soleil se couche, dit-elle.
– Ce soir, alors... répondit le frère Sam.
– Que le soleil se couche sur le plus pur des
horizons, ajouta Miss Campbell.
– Eh bien, après dîner, nous irons tous les trois à la
pointe de Rosenheat... dit le frère Sib.
– Ou bien nous monterons tout simplement à la tour
du cottage, ajouta le frère Sam.
– À la pointe de Rosenheat, comme à la tour du
cottage, répondit Miss Campbell, il n’y a d’autre
horizon que celui du littoral de la Clyde. Or, c’est sur la
ligne de la mer et du ciel qu’il faut observer le soleil à
son coucher. Donc, avis à mes oncles d’avoir à me
mettre en face de cet horizon dans le plus bref délai !...
Miss Campbell parlait si sérieusement, tout en leur
adressant son plus joli sourire, que les frères Melvill ne
pouvaient résister à une mise en demeure formulée en
ces termes.
« Cela ne presse peut-être pas ?... » crut cependant
devoir faire observer le frère Sam.
Et le frère Sib vint à son aide en ajoutant :
« Nous aurons toujours le temps... »
Miss Campbell secoua gentiment la tête.
« Nous n’aurons pas toujours le temps, répondit-
elle, et cela presse, au contraire !
– Serait-ce parce que, dans l’intérêt de M.
Aristobulus Ursiclos... dit le frère Sam.
– Dont le bonheur, paraît-il, dépend de l’observation
du Rayon-Vert... dit le frère Sib.
– C’est parce que nous sommes déjà au mois d’août,
mes oncles ! répondit Miss Campbell, et que les
brouillards ne peuvent tarder à assombrir notre ciel
d’Écosse ! C’est parce qu’il convient de profiter des
belles soirées que la fin de l’été et le commencement de
l’automne nous réservent encore ! – Quand partons-
nous ? »
Il est certain que si Miss Campbell voulait
absolument voir, cette année, le Rayon-Vert. Il n’y
avait pas de temps à perdre. Se rendre immédiatement
sur quelque point du littoral écossais exposé à l’ouest,
s’y installer le plus confortablement possible, venir
chaque soir observer le coucher du soleil, puis guetter
son dernier rayon, c’était ce qu’il y avait à faire, sans
attendre même un seul jour. Peut-être alors, avec
quelque chance, Miss Campbell verrait-elle s’accomplir
son désir un peu fantaisiste, si le ciel se prêtait à
l’observation du phénomène – ce qui est rarissime –,
ainsi que le disait très justement le Morning Post.
Et il avait raison, le bien informé journal !
Tout d’abord, il s’agissait donc de chercher et de
choisir une portion de la côte occidentale, d’où le
phénomène pût être visible. Or, pour le trouver, il fallait
sortir du golfe de la Clyde.
En effet, toute cette embouchure, au large du Firth
of Clyde, est hérissée d’obstacles qui limitent le champ
de vue. Ce sont les Kyles de Bute, l’île d’Arran, les
presqu’îles de Knapdale et de Cantyre, Jura, Islay, vaste
éparpillement de roches cassées à l’époque géologique,
qui font une sorte d’archipel de toute la partie
occidentale du comté d’Argyle. Impossible de trouver
là un segment de l’horizon de mer, sur lequel le regard
puisse surprendre quelque coucher de soleil.
Donc, pour ne point quitter l’Écosse, il convenait
d’aller plus au nord ou plus au sud, devant un espace
sans bornes, et cela avant les brumeux crépuscules de
l’automne.
En quel lieu on irait, peu importait à Miss Campbell.
Côte d’Irlande, côte de France, côte de Norvège, côte
d’Espagne ou de Portugal, elle se serait indifféremment
transportée là où l’astre radieux, lorsqu’il se couche,
l’eût saluée de ses derniers rayons, et, que cela convînt
ou non aux frères Melvill, il aurait bien fallu la suivre !
Les deux oncles se hâtèrent donc de prendre la
parole, après s’être consultés du regard. Mais quel
regard, et comme il était émérillonné d’une pointe de
finesse diplomatique !
« Eh bien, ma chère Helena, dit le frère Sam, rien de
plus aisé que de te satisfaire ! Allons à Oban.
– Il est évident que nulle part on ne trouverait mieux
qu’Oban, ajouta le frère Sib.
– Va pour Oban, répondit Miss Campbell. Mais y a-
t-il un horizon de mer à Oban ?
– S’il y en a un ! s’écria le frère Sam.
– Plutôt deux qu’un ! s’écria le frère Sib.
– Eh bien, partons !
– Dans trois jours, dit l’un des oncles.
– Dans deux jours, dit l’autre, qui jugea opportun de
faire cette légère concession.
– Non, dès demain, répondit Miss Campbell, en se
levant, au moment où sonnait la cloche du dîner.
– Demain... oui... demain ! ajouta le frère Sam.
– Nous voudrions y être déjà ! » répliqua le frère
Sib.
Ils disaient vrai. Et pourquoi cette hâte ? C’est que
Aristobulus Ursiclos était précisément en villégiature à
Oban depuis une quinzaine de jours. C’est que Miss
Campbell, qui l’ignorait, se trouverait là en présence de
ce jeune homme, choisi parmi les plus savants, et, ce
dont les frères Melvill ne se doutaient guère, parmi les
plus ennuyeux. C’est que, pensaient les deux malins
personnages, Miss Campbell, après s’être inutilement
fatigué la vue à observer des couchers de soleil,
renoncerait à sa fantaisie et finirait par mettre sa main
dans la main de son fiancé. D’ailleurs, Helena l’eût-elle
soupçonné, qu’elle fût partie quand même. La présence
d’Aristobulus Ursiclos n’était point pour la gêner.
« Bet !
– Beth !
– Bess !
– Betsey !
– Betty ! »
La série de ces noms retentit à nouveau dans le hall ;
mais cette fois dame Bess parut et reçut ordre d’être
prête, dès le lendemain, pour un départ immédiat.
Il fallait se hâter, en effet. Le baromètre, qui se
trouvait au-dessus de trente pouces et trois dixièmes
(769 mm), promettait un beau temps de quelque durée.
En partant le lendemain matin, on arriverait encore
d’assez bonne heure à Oban pour observer le coucher
du soleil.
Naturellement, pendant cette journée, dame Bess et
Partridge furent des plus occupés en vue de ce départ.
Les quarante-sept clefs de la femme de charge
cliquetèrent dans la poche de sa jupe, comme les grelots
d’une mule espagnole. Que d’armoires, que de tiroirs à
ouvrir et surtout à fermer ! Peut-être le cottage
d’Helensburgh resterait-il longtemps vide ? Ne fallait-il
pas compter avec les caprices de Miss Campbell ? Et
s’il plaisait à cette charmante personne de courir après
son Rayon-Vert ? Et si ce Rayon-Vert mettait quelque
coquetterie à se cacher ? Et si les horizons d’Oban
n’offraient pas toute la pureté nécessaire à ce genre
d’observation ? Et s’il fallait chercher un autre poste
astronomique sur un littoral plus méridional de
l’Écosse, de l’Angleterre ou de l’Irlande, voire du
continent ! On partait le lendemain, c’était convenu,
mais quand reviendrait-on au cottage ? Dans un mois,
dans six, dans un an, dans dix ans ?
« Et pourquoi cette idée de voir le Rayon-Vert ?
demandait dame Bess, que Partridge aidait de son
mieux.
– Je ne sais, répondait Partridge, mais cela doit avoir
son importance, et notre jeune maîtresse ne fait rien
sans raison, vous le savez de reste, mavourneen. »
Mavourneen est une expression dont on se sert
volontiers en Écosse, – quelque chose comme
l’équivalent de « ma chère » en France, et il ne
déplaisait point à l’excellente femme de charge d’être
appelée de ce nom par le brave Écossais.
« Partridge, répondit-elle, je crois comme vous que
cette fantaisie de Miss Campbell, dont on ne se doutait
guère, pourrait bien cacher quelque pensée secrète.
– Laquelle ?
– Eh ! qui sait ? sinon un refus, du moins un
ajournement aux projets de ses oncles !
– En vérité, reprit Partridge, je ne sais pourquoi
MM. Melvill se sont si fort entichés de ce M. Ursiclos !
Est-ce bien le mari qui convient à notre demoiselle ?
– Soyez certain, Partridge, répliqua dame Bess, que
s’il ne lui convient qu’à demi, elle ne l’épousera pas du
tout. Elle dira un joli non à ses oncles, en leur mettant
un baiser sur chaque joue, et ses oncles seront tout
surpris d’avoir pu penser un instant à ce prétendu, dont
les prétentions ne me vont guère !
– Ni à moi, mavourneen !
– Voyez-vous, Partridge, le cœur de Miss Campbell
est comme ce tiroir, bien fermé sous sa serrure de
sûreté. Elle seule en a la clef, et pour l’ouvrir, il faut
qu’elle la donne...
– Ou qu’on la lui prenne ! ajouta Partridge en
souriant d’un ton approbatif.
– On ne la lui prendra pas, à moins qu’elle ne
veuille la laisser prendre ! répondit dame Bess, et que le
vent emporte ma coiffe sur la pointe du clocher de
Saint-Mungo, si jamais notre jeune demoiselle épouse
ce M. Ursiclos !
– Un Méridional ! s’écria Partridge, un Southern,
qui, s’il est né en Écosse, a toujours vécu au sud de la
Tweed ! »
Dame Bess secoua la tête. Ces deux Highlanders
s’entendaient bien. C’est à peine si, pour eux, les
Basses-Terres faisaient partie de leur vieille Calédonie,
en dépit de tous les traités de l’Union. Allons,
décidément, ils n’étaient point partisans du mariage
projeté. Ils espéraient mieux pour Miss Campbell. Si les
convenances s’y trouvaient, les convenances ne
semblaient pas leur suffire.
« Ah ! Partridge, reprit dame Bess, les vieux usages
des montagnards étaient encore les meilleurs, et, avec la
coutume de nos anciens clans, je pense que les mariages
assuraient plus de bonheur jadis qu’ils n’en donnent
aujourd’hui !
– Vous n’avez jamais rien dit de plus vrai,
mavourneen ! répondit gravement Partridge. Alors, on
cherchait un peu plus du côté du cœur, et beaucoup
moins du côté de la bourse ! L’argent, c’est bien, sans
doute, mais l’affection, c’est mieux !
– Oui, Partridge, et, par-dessus tout, on voulait se
bien connaître avant de s’épouser ! Vous rappelez-vous
ce qui se passait à la foire de Saint-Olla, à Kirkwall ?
Pendant tout le temps qu’elle durait, depuis le
commencement du mois d’août, les jeunes gens
s’associaient par couples, et ces couples, on les appelait
« frère et sœur du premier août ! » Frère et sœur, cela
ne vous prépare-t-il pas tout doucement à devenir mari
et femme ? Et tenez, nous voici précisément au jour où
s’ouvrait autrefois la foire de Saint-Olla, que Dieu
ramène !
– Puisse-t-il vous entendre ! répondit Partridge. M.
Sam et M. Sib, eux-mêmes, s’ils eussent été associés à
quelque gentille Écossaise, n’auraient point échappé au
sort commun, et Miss Campbell compterait maintenant
deux tantes de plus dans la famille !
– J’en conviens, Partridge, répondit dame Bess,
mais essayez d’associer aujourd’hui Miss Campbell
avec M. Ursiclos, et que la Clyde remonte
d’Helensburgh à Glasgow, si leur association n’est pas
rompue dans la huitaine ! »
Sans insister sur les inconvénients que pouvait offrir
cette familiarité, autorisée par les usages de Kirkwall,
qui ont disparu d’ailleurs, il faut se borner à dire que les
faits auraient peut-être donné raison à dame Bess. Mais,
enfin, Miss Campbell et Aristobulus Ursiclos n’étaient
point frère et sœur du premier août, et si leur mariage se
faisait jamais, les fiancés n’auraient pas été à même de
se connaître, comme s’ils eussent passé par les épreuves
de la foire de Saint-Olla !
Quoi qu’il en soit, les foires sont instituées pour les
affaires, non pour les mariages. Il faut donc laisser à
leurs regrets dame Bess et Partridge, qui, tout en
causant, ne perdaient pas une minute.
Le départ était décidé. Le lieu de villégiature avait
été choisi. Dans les journaux du high-life, à la rubrique
« déplacements et villégiature », les deux frères Melvill
et Miss Campbell allaient figurer, dès le lendemain,
pour la station balnéaire d’Oban. Mais comment
s’opérerait ce déplacement ? C’était la question à
résoudre.
Deux voies différentes permettent de se rendre à
cette petite ville, qui est située sur le détroit de Mull, à
quelque cent milles dans le nord-ouest de Glasgow.
La première est une route terrestre. On se rend à
Bowling, puis, par Dumbarton et la rive droite de la
Leven, on touche à Balloch, extrémité du Lomond ; on
traverse le plus beau des lacs d’Écosse, avec sa
trentaine d’îles, entre ses rives historiques, emplies du
souvenir des Mac-Gregor et des Mac-Farlane, en plein
pays de Rob-Roy et de Robert Bruce ; on arrive à
Dalmaly ; de là, par une route qui circule au flanc des
montagnes, le plus souvent à mi-côte, dominant des
torrents ou des fiords, à travers ces premiers ressauts de
la chaîne des Grampians au milieu des glens couverts
de bruyères, accidentés de sapins, de chênes, de
mélèzes et de bouleaux, le touriste émerveillé descend
sur Oban, dont le littoral n’a rien à envier aux plus
pittoresques de tout l’Atlantique.
C’est là une excursion charmante, que tout voyageur
en Écosse a faite ou doit faire ; mais d’horizon de mer,
il n’y en a point sur ce parcours. Aussi les frères
Melvill, qui proposèrent à Miss Campbell de la prendre,
en furent-ils pour leur proposition.
La seconde route est à la fois fluviale et maritime.
Descendre la Clyde jusqu’au golfe auquel elle a donné
son nom, naviguer entre les îles et les îlots, qui font de
ce capricieux archipel comme une énorme main de
squelette, appliquée sur cette portion de l’Océan, puis
remonter par la droite de cette main jusqu’au port
d’Oban, c’était là de quoi tenter Miss Campbell, pour
qui l’adorable pays du lac Lomond et du lac Katrine
n’avait plus de secret. D’ailleurs, à travers l’entre-deux
des îles, au lointain des détroits et des golfes, il y avait
des échappées de vue vers l’ouest ; le périmètre s’y
accusait par une ligne d’eau. Eh bien, au coucher du
soleil, pendant la dernière heure de cette traversée, si
aucune brume ne voilait l’horizon, serait-il donc
impossible d’apercevoir ce Rayon-Vert, dont la
projection dure à peine un cinquième de seconde ?
« Vous comprenez, oncle Sam, dit Miss Campbell,
vous comprenez, oncle Sib, il ne faut qu’un instant !
Donc, si j’ai vu ce que je veux voir, le voyage est fini,
et il est inutile d’aller s’installer à Oban. »
Voilà précisément ce qui ne faisait pas l’affaire des
frères Melvill. Ils voulaient s’installer quelque temps à
Oban – on sait pourquoi –, et ne tenaient point à ce
qu’une trop prompte apparition du phénomène
dérangeât leurs projets.
Néanmoins, comme Miss Campbell avait voix
prépondérante au chapitre et qu’elle vota pour la route
maritime, celle-ci fut choisie de préférence à la route
terrestre.
« Au diable ce Rayon-Vert ! dit le frère Sam,
lorsque Helena eut quitté le hall.
– Et ceux qui l’ont imaginé ! » répondit le frère Sib.
IV
En descendant la Clyde
Le lendemain, 2 août, à la première heure, Miss
Campbell, accompagnée des frères Melvill, suivie de
Partridge et de dame Bess, montait dans le train à la
station du railway d’Helensburgh. Il fallait aller prendre
à Glasgow le bateau à vapeur qui, dans son service
quotidien de la métropole à Oban, ne fait point escale à
ce point de la côte.
À sept heures, le train déposait les cinq voyageurs à
la gare d’arrivée de Glasgow, et une voiture les
conduisait à Broomielaw Bridge.
Là, le steamer Columbia attendait ses passagers ; de
ses deux cheminées s’échappait une fumée noire, qui se
mêlait aux brumes encore épaisses de la Clyde ; mais
toutes ces vapeurs matinales commençaient à se
résoudre, et le disque plombé du soleil se nuançait déjà
de quelques teintes d’or. C’était le début d’une belle
journée.
Miss Campbell et ses compagnons, après que leurs
bagages eurent été mis à bord, s’embarquèrent aussitôt.
En ce moment, la cloche envoyait aux retardataires
son troisième et dernier appel. Puis, le mécanicien
balança sa machine, les palettes des roues, mues en
avant, en arrière, soulevèrent de gros bouillons
jaunâtres, un long coup de sifflet retentit, les amarres
furent larguées, et le Columbia prit rapidement le fil du
courant.
Dans le Royaume-Uni, les touristes auraient
mauvaise grâce à se plaindre. Ce sont de magnifiques
bâtiments que les compagnies de transport mettent
partout à leur disposition. Il n’est si mince cours d’eau,
si petit lac, si infime golfe, qui ne soit sillonné chaque
jour d’élégants bateaux à vapeur. Rien d’étonnant,
donc, à ce que la Clyde soit des plus favorisées sous ce
rapport. Aussi, le long de Broomielaw Street, aux cales
du Steamboat Quay, les steamers, leurs tambours peints
des plus vives couleurs, où l’or le dispute au cinabre,
stationnent-ils en grand nombre, toujours fumant, prêts
à partir en toutes directions.
Le Columbia ne faisait point exception à la règle.
Très long, très effilé de l’avant, très fin dans ses lignes
d’eau, pourvu d’une machine puissante actionnant des
roues d’un large diamètre, c’était un bateau de grande
marche. À l’intérieur, tout le confort possible dans ses
salons et ses salles à manger ; sur le pont, un vaste
spardeck, abrité d’une tente aux légers lambrequins,
avec des bancs et des sièges aux coussins moelleux, –
véritable terrasse, entourée d’une élégante rambarde,
sur laquelle les passagers se trouvaient en belle vue et
en bon air.
Les voyageurs ne manquaient pas. Ils venaient un
peu de partout, aussi bien de l’Écosse que de
l’Angleterre. Ce mois d’août est par excellence le mois
des excursions. Entre toutes, celles de la Clyde et des
Hébrides sont particulièrement recherchées. Il y avait là
de ces familles au grand complet, dont l’union avait été
généreusement bénie du ciel ; des jeunes filles très
gaies, des jeunes gens plus calmes, des enfants habitués
déjà aux surprises du tourisme ; puis, des pasteurs,
toujours fort nombreux à bord des steamers, le haut
chapeau de soie sur la tête, la longue redingote noire à
collet droit, le liséré de la cravate blanche au châle du
gilet ; puis, plusieurs fermiers, coiffés de la toque
écossaise, et rappelant par leurs allures un peu lourdes
les anciens « Bonnet-lairds » d’il y a quelque soixante
ans ; enfin, une demi-douzaine d’étrangers, de ces
Allemands qui ne perdent rien de leur poids, même au
dehors de l’Allemagne, et deux ou trois de ces Français
que n’abandonne jamais leur amabilité géniale, même
hors de France.
Si Miss Campbell eût ressemblé à la plupart de ses
compatriotes, qui s’asseyent en quelque coin, dès
qu’elles sont embarquées, et ne bougent de tout le
voyage, elle n’aurait vu des rives de la Clyde que ce qui
serait passé devant ses yeux, sans même remuer la tête.
Mais elle aimait à aller, à venir, tantôt à l’arrière du
steamer, tantôt à l’avant, regardant les villes, bourgs,
villages, hameaux, dont ces rives sont incessamment
semées. D’où cette conséquence, que le frère Sam et le
frère Sib, qui l’accompagnaient, lui répondant,
approuvant ses observations, confirmant ses remarques,
ne devaient pas prendre une heure de repos entre
Glasgow et Oban. D’ailleurs, ils ne songeaient point à
s’en plaindre, cela rentrait dans leur fonction de gardes-
du-corps, et ils suivaient d’instinct, en échangeant
quelques bonnes prises qui les maintenaient en belle
humeur.
Dame Bess et Partridge, ayant pris place à la partie
antérieure du spardeck, causaient amicalement du
temps passé, des usages perdus, des vieux clans en
désorganisation. Où étaient ces siècles d’autrefois à
jamais regrettables ? À cette époque, les purs horizons
de la Clyde ne disparaissaient pas derrière
l’expectoration carbonifère des usines, ses rives ne
retentissaient pas du coup sourd des marteaux-pilons,
ses eaux calmes ne se troublaient jamais sous l’effort de
quelques milliers de chevaux-vapeur !
« Ce temps reviendra, et peut-être plus tôt qu’on ne
le pense ! dit dame Bess d’un ton convaincu.
– Je l’espère, répondit gravement Partridge, et avec
lui nous reverrons les vieilles coutumes de nos
ancêtres ! »
Cependant les bords de la Clyde se déplaçaient
rapidement de l’avant à l’arrière du Columbia, comme
les sites d’un panorama mouvant. À droite, se
montrèrent le village de Patrick, sur l’embouchure du
Kelvin, et les vastes docks, destinés à la construction
des navires en fer, qui font vis-à-vis à ceux de Govan,
situés sur la rive opposée. Que de bruits de ferraille, que
de volutes de fumée et de vapeur, si déplaisants aux
oreilles et aux yeux de Partridge et de sa compagne !
Mais tout ce fracas industriel, tout ce brouillard de
charbon, allait cesser peu à peu. À la place des
chantiers, des cales couvertes, des hautes cheminées de
fabriques, de ces gigantesques échafaudages de fer, qui
ressemblent aux cages d’une ménagerie de
mastodontes, apparurent de coquettes habitations, des
cottages enfouis sous les arbres, des villas de type
anglo-saxon, dispersées sur les collines vertes. C’était
comme une succession ininterrompue de maisons de
campagne et de châteaux, qui se déroulait d’une cité à
l’autre.
Après l’ancien bourg royal de Renfrew, situé sur la
gauche du fleuve, les collines boisées de Kilpatrick se
profilèrent, à droite, au-dessus du village de ce nom,
devant lequel un Irlandais ne peut passer sans se
découvrir : là est né saint Patrice, le protecteur de
l’Irlande.
La Clyde, de fleuve qu’elle avait été jusqu’alors,
commençait à devenir un véritable bras de mer. Dame
Bess et Partridge saluèrent les ruines de Dunglas-
Castle, qui rappellent quelques vieux souvenirs de
l’histoire d’Écosse ; mais leurs yeux se détournèrent de
l’obélisque, élevé en l’honneur de Harry Bell,
l’inventeur du premier bateau mécanique, dont les roues
troublèrent ces eaux paisibles.
Quelques milles plus loin, les touristes, leur Murray
à la main, contemplaient le château de Dumbarton, qui
se dresse à plus de cinq cents pieds sur son rocher
basaltique. Des deux cônes de son sommet, le plus
élevé porte encore le nom de « Trône de Wallace », l’un
des héros des luttes de l’indépendance.
À ce moment, un gentleman, du haut de la passerelle
– sans que personne l’en eût prié, mais aussi sans que
personne songeât à le trouver mauvais – crut devoir
faire une petite conférence historique pour l’instruction
de ses compagnons de voyage. Une demi-heure après, il
n’était plus permis à un seul passager du Columbia, à
moins d’être sourd, d’ignorer que, très probablement,
les Romains avaient fortifié Dumbarton ; que ce rocher
historique se transforma en forteresse royale au
commencement du XIIIe siècle ; que, sous le bénéfice
du pacte de l’Union, il compte parmi les quatre places
du royaume d’Écosse qui ne peuvent être démantelées ;
que, de ce port, Marie Stuart, en 1548, partit pour la
France, dont son mariage avec François II allait la faire
« reine d’un jour » ; que là, enfin, Napoléon avait dû
être renfermé, en 1815, avant que le ministère
Castlereagh n’eût résolu de l’emprisonner à Sainte-
Hélène.
« Voilà qui est fort instructif, dit le frère Sam.
– Instructif et intéressant, répondit le frère Sib. Ce
gentleman mérite tous nos éloges ! »
Et, de fait, les deux oncles n’avaient pas cru devoir
perdre un seul mot de la conférence. Aussi accordèrent-
ils quelques marques de satisfaction au professeur
improvisé.
Miss Campbell, absorbée dans ses réflexions,
n’avait rien entendu de cette leçon d’histoire courante.
Cela, en ce moment du moins, n’était point pour
l’intéresser. Elle ne donna même pas un regard, sur la
droite du fleuve, aux ruines du château de Cardross, où
mourut Robert Bruce. Un horizon de mer, voilà ce que
cherchaient vainement ses yeux ; mais ils ne pouvaient
l’apercevoir avant que le Columbia se fût dégagé de
cette succession de rives, de promontoires et de coteaux
qui limitent le golfe de Clyde. D’ailleurs, le steamer
passait alors devant la bourgade d’Helensburgh. Port-
Glasgow, les restes du château de Newark, la presqu’île
de Rosenheat, c’était ce que la jeune châtelaine voyait
chaque jour des fenêtres de son cottage. Aussi se
demandait-elle si le steamer ne naviguait pas sur les
capricieux cours d’eau du parc.
Et plus loin, pourquoi sa pensée aurait-elle été se
perdre au milieu des centaines de navires qui se
pressaient dans les bassins de Greenock, à
l’embouchure du fleuve ? Que lui importait que
l’immortel Watt fût né dans cette ville de quarante mille
habitants, qui est comme l’antichambre industrielle et
commerciale de Glasgow ? Pourquoi, trois milles au-
delà, eût-elle arrêté ses regards sur le village de
Gourock à gauche, sur le village de Dunoon à droite,
sur les fiords dentelés et sinueux, qui mordent si
profondément les cordons littoraux du comté d’Argyle,
échancré comme une côte de Norvège ?
Non ! Miss Campbell cherchait impatiemment des
yeux la tour en ruine de Leven. S’attendait-elle à y voir
apparaître quelque lutin ? Pas le moins du monde ; mais
elle voulait être la première à signaler le phare de
Clock, qui éclaire la sortie du Firth of Clyde.
Le phare apparut enfin, comme une gigantesque
lampe, au tournant de la rive.
« Clock, oncle Sam, dit-elle, Clock, Clock !
– Oui, Clock ! répondit le frère Sam, avec la
précision d’un écho des Highlands.
– La mer, oncle Sib !
– La mer, en effet, répondit le frère Sib.
– Que cela est beau ! » répétèrent les deux oncles.
On aurait pu croire qu’ils la voyaient pour la
première fois !
Il n’y avait pas d’erreur possible : à l’ouvert du
golfe, c’était bien un horizon de mer.
Cependant le soleil n’avait pas encore dépassé le
milieu de sa course diurne. Sous le cinquante-sixième
parallèle, sept heures, au moins, devaient donc
s’écouler avant qu’il ne disparût sous les flots, – sept
heures d’impatience pour Miss Campbell ! D’ailleurs
cet horizon se dessinait dans le sud-ouest, c’est-à-dire
sur un segment d’arc que l’astre radieux n’effleure qu’à
l’époque du solstice d’hiver. Ce n’était donc pas là qu’il
fallait chercher l’apparition du phénomène. Ce serait
plus à l’ouest, et même un peu au nord, puisque les
premiers jours du mois d’août précèdent de six
semaines l’équinoxe de septembre.
Mais peu importait. C’était la mer, qui se
développait maintenant devant le regard de Miss
Campbell. À travers l’entre-deux des îles Cumbray, au-
delà de la grande île de Bute, dont le profil
s’adoucissait d’une estompe légère, au-delà des petites
crêtes d’Aisla-Craig et des montagnes d’Arran, la ligne
du ciel et de l’eau se traçait, au large, avec la netteté
d’un trait fait au tire-ligne.
Miss Campbell l’observait, tout entière à sa pensée,
sans prononcer une parole. Debout sur la passerelle,
immobile, le soleil lui faisait à ses pieds une ombre très
raccourcie. Elle semblait mesurer la longueur de l’arc,
qui le séparait encore du point où son disque éclatant
irait se tremper dans les eaux de l’archipel hébridique...
Pourvu qu’à ce moment le ciel, si pur alors, ne fût pas
obscurci de vapeurs crépusculaires !
Une voix tira la jeune rêveuse de sa rêverie.
« Il est l’heure, dit le frère Sib.
– L’heure ? quelle heure, mes oncles ?
– L’heure du déjeuner, dit le frère Sam.
– Allons déjeuner ! » répondit Miss Campbell.
V
D’un bateau à l’autre
Après le repas, demi-froid, demi-chaud – un
excellent déjeuner à la mode anglaise, qui fut servi dans
le « dining-room » du Columbia –, Miss Campbell et
les frères Melvill remontèrent sur le pont.
Helena ne put retenir un cri de désappointement,
lorsqu’elle eut repris sa place sur le spardeck.
« Et mon horizon ! » dit-elle.
Il faut bien en convenir, son horizon n’était plus là.
Il avait disparu depuis quelques minutes. Le steamer,
cap au nord, remontait en ce moment le long détroit des
Kyles of Bute.
« C’est mal, cela, oncle Sam ! dit Miss Campbell,
avec une petite moue de reproche.
– Mais, ma chère fille...
– Je m’en souviendrai, oncle Sib ! »
Les deux frères ne savaient que répondre, et
pourtant, on ne pouvait s’en prendre à eux si le
Columbia, après avoir modifié sa direction, pointait
alors dans le nord-ouest.
En effet, il y a deux routes très différentes pour aller
de Glasgow à Oban par mer.
L’une – celle que n’avait pas suivie le Columbia –
est la plus longue. Après avoir fait escale à Rothesay, le
chef-lieu de l’île de Bute, dominée par son vieux
château du XIe siècle, encadrée à l’ouest de hauts glens
qui la défendent des mauvais vents du large, le steamer
peut continuer à descendre le golfe de Clyde, puis
longer le littoral est de l’île, passer en vue de la grande
et de la petite Cumbray, et s’avancer en cette direction
jusqu’à la partie méridionale de l’île d’Arran, qui
appartient presque tout entière au duc d’Hamilton,
depuis la base de ses roches jusqu’à la cime du
Goatfell, à près de huit cents mètres au-dessus du
niveau de la mer. Alors le timonier donne un coup de
barre, la ligne de foi du compas est mise au rhumb de
l’ouest, on double l’île d’Arran, on tourne le grand
doigt de la presqu’île de Cantyre, on en remonte la côte
occidentale, on s’enfonce dans le Gigha-passage, à
travers le détroit du Sund, creusé entre les îles d’Islay et
de Jura, et on arrive à ce secteur largement ouvert du
Firth of Lorn, dont l’angle rétréci va se fermer un peu
au-dessus d’Oban.
En somme, si Miss Campbell avait quelque raison
de se plaindre que le Columbia n’eût pas pris cette
route, peut-être aussi les deux oncles auraient-ils lieu de
le regretter. En effet, en longeant le littoral d’Islay, à
leurs yeux serait apparue cette ancienne résidence des
Mac Donald, qui, au début du XVIIe siècle, vaincus et
chassés, durent céder la place aux Campbell. Devant le
théâtre d’un fait historique qui les touchait de si près,
les frères Melvill, sans parler de dame Bess et de
Partridge, eussent senti battre leur cœur à l’unisson.
Quant à Miss Campbell, cet horizon tant regretté se
fût dessiné plus longtemps à ses regards. En effet,
depuis la pointe d’Arran jusqu’au promontoire de
Cantyre, c’est la mer au sud ; depuis le Mull de Cantyre
jusqu’à l’extrémité d’Islay, c’est la mer à l’ouest, c’est-
à-dire cette immensité liquide que la côte américaine
limite seule à trois mille milles de là.
Mais cette route est longue, quelquefois pénible,
sinon dangereuse, et il a fallu compter avec ceux des
touristes qu’effrayent les éventualités, d’une traversée,
souvent inclémente, lorsqu’il faut refouler une houle un
peu forte dans ces parages des Hébrides.
Aussi les ingénieurs – Lesseps au petit pied – ont-ils
eu la pensée de faire une île de cette presqu’île de
Cantyre. Grâce à leurs travaux, le canal de Crinan a été
creusé dans sa partie nord ; il abrège le voyage de deux
cents milles au moins, et il ne faut pas plus de trois à
quatre heures pour le franchir.
C’est par cette voie que le Columbia allait achever
la traversée de Glasgow à Oban, entre les lochs et les
détroits, n’ayant d’autres aspects que des grèves, des
forêts, des montagnes. De tous les passagers, Miss
Campbell, sans doute, fut la seule à regretter l’autre
itinéraire ; mais il lui fallut bien se résigner. D’ailleurs,
cet horizon de mer, ne devait-elle pas le retrouver un
peu au-delà du canal de Crinan, quelques heures plus
tard, et bien avant que le soleil n’eût été l’effleurer de
son disque ?
Au moment où les touristes, qui s’étaient attardés au
« dining-room », remontaient sur le pont, le Columbia
rasait, à l’entrée du loch Ridden, la petite île
d’Elbangreig, dernière forteresse où se réfugia le duc
d’Argyle, avant que ce héros, écrasé dans la lutte pour
l’affranchissement politique et religieux de l’Écosse,
n’allât à Édimbourg porter sa tête au couteau de la
guillotine écossaise. Puis, le steamer revint au sud,
descendit le détroit de Bute, au milieu de cet admirable
panorama d’îles arides ou boisées, dont une légère
brume estompait les rudes profils. Enfin, après avoir
doublé le cap Ardlamont, il reprit la direction vers le
nord, à travers le loch Fyne, laissa à gauche le village
d’East-Tarbert sur la côte de Cantyre, rangea le cap
Ardrishaig et atteignit, au bourg de Lochgilphead,
l’entrée du canal de Crinan.
En cet endroit, il fallut abandonner le Columbia,
trop grand pour la navigation du canal. Cette percée,
dont les pentes sont rachetées par quinze écluses, ne
peut admettre, pendant ses neuf milles de longueur, que
d’étroits bâtiments d’un faible tirant d’eau.
Un petit bateau à vapeur, le Linnet, attendait les
passagers du Columbia. Le transbordement s’opéra en
quelques minutes. Chacun s’installa, peu à l’aise, sur le
spardeck du steamer ; puis, le Linnet fila rapidement
entre les bords du canal, pendant qu’un « bagpiper », un
joueur de cornemuse, vêtu du costume national, faisait
résonner son instrument. Rien de mélancolique comme
ces chants bizarres, soutenus par la basse monotone de
trois bourdons, dont le développement n’emploie que
les intervalles d’une gamme majeure, à laquelle manque
la sensible, comme dans les vieux airs des siècles
passés.
Une charmante traversée que celle de ce canal,
tantôt percé entre de hautes berges, tantôt accroché au
flanc d’une colline couverte de bruyères, ici
s’allongeant en pleine campagne, là contenu entre les
étroits murs des biefs. Il y a quelque temps d’arrêt dans
les sas. Tandis que les pontonniers éclusent rapidement
le bateau, les jeunes gens, les jeunes filles, les enfants
du pays, viennent poliment offrir aux touristes du lait
fraîchement tiré, parlant cet idiome gaélique dont les
Celtes se servaient jadis, – langage souvent
incompréhensible, même aux Anglais.
Six heures après – il y avait eu un retard de deux
heures à une écluse qui fonctionnait mal –, les
hameaux, les fermes de cette région un peu triste, les
immenses marais de l’Add, qui s’étendent sur la droite
du canal, avaient été dépassés, Le Linnet s’arrêtait un
peu après le village de Ballanoch. Un second
transbordement s’opérait. Les passagers du Columbia,
devenus les passagers du Glengarry, remontaient dans
le nord-ouest pour sortir de la baie de Crinan et doubler
la pointe sur laquelle s’élève l’ancien château féodal de
Duntroon-Castle.
Depuis l’échappée entrevue au tournant de l’île de
Bute, la ligne de mer n’avait pas encore reparu.
On devine aisément ce que devait être l’impatience
de Miss Campbell. Sur ces eaux bornées de toutes parts,
elle aurait pu se croire en pleine Écosse, dans la région
des lacs, au milieu du pays de Rob-Roy. Partout des îles
pittoresques, avec leurs molles ondulations, leurs plants
de bouleaux et de mélèzes.
Enfin le Glengarry dépassa la pointe nord de l’île
Jura, et la mer se montra jusqu’à la base du ciel, entre
cette pointe et l’îlot de Scarba, qui s’en détache.
« La voilà, ma chère Helena ! dit le frère Sam, dont
la main se tendit vers l’ouest.
– Ce n’était pas notre faute, ajouta le frère Sib, si ces
maudites îles, que le vieux Nick confonde, l’ont un
instant cachée à tes yeux !
– Vous êtes tout pardonnés, mes oncles, répondit
Miss Campbell, mais que ceci ne nous arrive plus ! »
VI
Le gouffre de Corryvrekan
Il était alors six heures du soir. Le soleil n’avait
encore parcouru que les quatre cinquièmes de sa course.
Très certainement, le Glengarry serait arrivé à Oban,
avant que l’astre du jour ne se fût couché dans les eaux
de l’Atlantique. Miss Campbell était donc fondée à
croire que ses vœux seraient comblés ce soir même. En
effet, le ciel, sans nuages ni vapeurs, semblait fait
exprès pour l’observation du phénomène, et l’horizon
de mer devait rester visible entre les îles Oronsay,
Colonsay, Mull, pendant cette dernière partie de la
traversée.
Mais un incident très imprévu allait quelque peu
retarder la marche du steamer.
Miss Campbell, possédée par son idée fixe,
immobile à la même place, ne perdait pas de vue la
ligne circulaire, qui se tendait entre les deux îles. À
l’affleurement du ciel, la réverbération dessinait un
triangle d’argent, dont les dernières nuances venaient
mourir au flanc du Glengarry.
Sans doute Miss Campbell était la seule à bord dont
les regards fussent obstinément fixés sur cette partie de
l’horizon ; aussi fut-elle la seule qui remarqua combien
la mer semblait être agitée entre la pointe et l’île
Scarba. En même temps, un bruit lointain de lames
entrechoquées arrivait jusqu’à elle. Cependant, c’était à
peine si la brise soulevait quelques rides sur les eaux
presque visqueuses, tant elles étaient calmes, que
coupait l’étrave du steamer.
« D’où viennent donc ce trouble et ce bruit ? »
demanda Miss Campbell, en s’adressant à ses oncles.
Les frères Melvill eussent été fort empêchés de lui
répondre, car ils ne comprenaient pas plus qu’elle ce
qui se passait de là, à trois milles, dans l’étroite passe.
Miss Campbell, s’adressant alors au capitaine du
Glengarry, qui se promenait sur la passerelle, lui
demanda qu’elle était la cause de ce fracas des eaux et
de leur agitation.
« Un simple phénomène de marée, répondit le
capitaine. Ce que vous entendez, c’est le bruit du
gouffre de Corryvrekan.
– Mais le temps est magnifique, fit observer Miss
Campbell, et c’est à peine si la brise se fait sentir !
– Aussi ce phénomène ne dépend-il point du temps,
répondit le capitaine. C’est un effet de la mer montante,
qui, au sortir du Jura-Sund, ne trouve d’issue qu’entre
les deux îles, de Jura et de Scarba. De là vient que le
flot s’y précipite avec une violence extrême, et il serait
fort dangereux à une embarcation de petit tonnage de
s’y aventurer. »
Le gouffre de Corryvrekan, justement redouté dans
ces parages, est cité comme l’un des plus curieux
endroits de l’archipel des Hébrides. Peut-être pourrait-
on le comparer au raz de Sein, formé par le
rétrécissement de la mer entre la chaussée de ce nom et
la baie des Trépassés, sur la côte de Bretagne, et au raz
Blanchart, à travers lequel se déversent les eaux de la
Manche, entre Aurigny et la terre de Cherbourg. La
légende affirme qu’il doit son nom à un prince
scandinave, dont le navire y périt dans les temps
celtiques. En réalité, c’est un passage dangereux, où
bien des bâtiments ont été entraînés à leur perte, et qui,
pour la mauvaise réputation de ses courants peut le
disputer au sinistre Maelstrom des côtes de Norvège.
Cependant Miss Campbell ne cessait de regarder les
violentes fluctuations de ce raz, lorsque son attention
fut plus particulièrement attirée sur un point du détroit.
Là, on aurait pu croire qu’un roc émergeait au milieu de
la passe, si sa masse ne se fût élevée et abaissée avec
les ondulations de la houle.
« Voyez, voyez, capitaine, dit Miss Campbell, si ce
n’est pas un rocher, qu’est-ce donc ?
– En effet, répondit le capitaine, ce ne peut être
qu’une épave, entraînée par les courants, ou plutôt... »
Et prenant sa lunette :
« Une embarcation ! s’écria-t-il.
– Une embarcation ! répondit Miss Campbell.
– Oui !... Je ne me trompe pas !... Une chaloupe en
perdition sur les eaux du Corryvrekan ! »
À ces paroles du capitaine, les passagers s’étaient
aussitôt portés sur la passerelle. Ils regardaient dans la
direction du gouffre. Qu’une embarcation eût été
entraînée dans la passe, il n’y avait plus aucun doute
possible. Prise par les courants de la marée montante,
engagée dans l’attraction des remous, elle courait à une
perte certaine.
Tous les regards étaient fixés sur ce point du
gouffre, à quatre ou cinq milles du Glengarry.
« Ce n’est probablement qu’une chaloupe en dérive,
fit observer un des passagers.
– Mais non ! j’aperçois un homme, répondit un
autre.
– Un homme... deux hommes ! » s’écria Partridge,
qui était venu se placer près de Miss Campbell.
En effet, il y avait là deux hommes. Ils n’étaient
plus maîtres de cette embarcation. Avec le peu de brise
qui venait de terre, leur voile n’aurait pu les tirer des
remous, et les avirons eussent été impuissants à les
rejeter hors de l’attraction du Corryvrekan.
« Capitaine ! s’écria Miss Campbell, nous ne
pouvons laisser périr ces malheureux !... Ils sont perdus,
si on les abandonne à eux-mêmes !... Il faut aller à leur
secours !... Il le faut !... »
Tous à bord avaient la même pensée, et tous
attendaient la réponse du capitaine.
« Le Glengarry, dit celui-ci, ne peut s’aventurer
jusqu’au milieu du Corryvrekan ! Mais, peut-être, en se
rapprochant, arriverait-il à portée de cette chaloupe ! »
Et, se retournant vers les passagers, il semblait leur
demander un signe d’approbation.
Miss Campbell alla vers lui.
« Il le faut, capitaine, il le faut !... s’écria-t-elle
d’une voix ardente. Mes compagnons de voyage le
voudront comme moi !... Il s’agit de la vie de deux
hommes, que vous pourrez peut-être sauver... Oh !
capitaine !... Je vous en prie !...
– Oui !... oui ! » s’écrièrent quelques-uns des
passagers, émus par la chaleureuse intervention de cette
jeune fille.
Le capitaine reprit sa lunette, observa attentivement
la direction des courants de la passe ; puis, s’adressant à
l’homme de barre, posté près de lui sur la passerelle :
« Attention à gouverner ! dit-il. La barre à
tribord ! »
Sous l’action du gouvernail, le steamer mit le cap à
l’ouest. Le mécanicien reçut l’ordre de forcer de
vapeur, et le Glengarry ne tarda pas à laisser sur la
gauche la pointe de l’île Jura.
Personne ne parlait à bord. Tous les yeux étaient
anxieusement fixés sur l’embarcation, qui devenait plus
visible.
Ce n’était qu’une petite chaloupe de pêche, dont le
mât avait été amené, afin d’éviter le contrecoup des
secousses provoquées par le choc violent des lames.
Des deux hommes qui se trouvaient dans cette
chaloupe, l’un était étendu à l’arrière ; l’autre, faisant
force de rames, essayait de sortir du centre d’attraction
des eaux. S’il n’y réussissait pas, tous deux étaient
perdus.
Une demi-heure après, le Glengarry arrivait à la
limite du Corryvrekan, et commençait à tanguer
fortement sur les premières lames ; mais personne, à
bord, ne réclamait, bien que la rapidité des courants fût
de nature à effrayer de simples touristes.
En effet, dans cette partie du détroit, la mer était
uniformément blanche, comme s’il eût soufflé une brise
à trois ris. On ne voyait qu’une immense nappe
d’écume, que le peu de profondeur des eaux, heurtant le
haut fond, soulevait en masses énormes.
La chaloupe n’était plus qu’à un demi-mille. Des
deux hommes, celui qui se courbait sur les avirons,
faisait de suprêmes efforts pour se dégager du remous.
Il comprenait bien que le Glengarry venait à son
secours, mais il comprenait aussi que le steamer ne
pourrait pas s’engager beaucoup plus avant, et que
c’était à lui de le rejoindre. Quant à son compagnon,
immobile à l’arrière, il semblait qu’il fût privé de
sentiment.
Miss Campbell, en proie à la plus vive émotion, ne
quittait pas du regard cette embarcation en détresse
qu’elle avait été la première à signaler sur les eaux du
gouffre, et vers laquelle, grâce à son instante prière, se
dirigeait maintenant le Glengarry.
Cependant la situation s’aggravait. On pouvait
craindre que le steamer n’arrivât pas à temps. Il ne
marchait plus déjà qu’à petite vitesse, de manière à
éviter quelque avarie grave, et, pourtant, les lames,
embarquant par l’avant, menaçaient déjà d’atteindre les
claires-voies de la chaufferie, dont elles auraient pu
éteindre les feux, – éventualité redoutable au milieu de
ces courants de foudre.
Le capitaine, appuyé aux montants de la passerelle,
veillait à ne pas s’écarter du chenal, et manœuvrait
habilement, de façon à ne point venir en travers.
La chaloupe, cependant, ne parvenait pas à se
dégager des remous. À de certains moments, elle
disparaissait tout à coup derrière quelque énorme
brisant ; à d’autres, saisie par les courants concentriques
du gouffre, dont la vitesse s’accroissait
proportionnellement à leur rayon, elle filait
circulairement avec la rapidité d’une flèche ou plutôt
d’une pierre tournoyant au bout de la fronde.
« Plus vite ! plus vite ! » répétait Miss Campbell,
qui ne pouvait se contenir.
Mais, à la vue de ces masses déferlantes, quelques
passagères laissaient déjà échapper des cris d’effroi. Le
capitaine, comprenant la responsabilité qu’il encourait,
hésitait à continuer sa marche à travers la passe du
Corryvrekan.
Et cependant, entre la chaloupe et le Glengarry, il y
avait à peine la distance d’une demi-encablure, soit
trois cents pieds ; aussi pouvait-on aisément reconnaître
les malheureux que cette embarcation entraînait à leur
perte.
C’était un vieux marin et un jeune homme, le
premier étendu à l’arrière, le second luttant aux avirons.
En ce moment, une violente lame assaillit le
steamer, et rendit sa situation assez difficile.
En effet, le capitaine ne pouvait aller plus avant
dans la passe, et il dut manœuvrer, non sans grand-
peine, de manière à se maintenir debout au courant avec
quelques tours de roue.
Soudain l’embarcation, après s’être balancée à la
crête d’une lame, glissa de côté et disparut.
Il n’y eut qu’un cri à bord, un cri d’épouvante !...
L’embarcation avait-elle sombré ? Non. Elle
remonta sur le dos d’une autre lame, et un nouvel effort
des avirons la rejeta du côté du steamer.
« Hardi ! hardi ! » crièrent les marins postés à
l’avant.
Et ils balançaient une glène de cordes, en guettant
l’instant de l’envoyer.
Soudain, le capitaine, voyant une embellie entre
deux remous, donna à la machine l’ordre de forcer de
vapeur. La vitesse du Glengarry s’accentua, et il
s’engagea hardiment entre les deux îles, pendant que la
chaloupe gagnait encore quelques brasses de son côté.
Les cordes furent alors lancées, saisies, tournées au
pied de mât ; puis, le Glengarry fit machine en arrière,
afin de se dérober plus rapidement, pendant que
l’embarcation, rangée à son flanc, le suivait à la
remorque.
En ce moment, le jeune homme, abandonnant les
avirons, alla soulever son compagnon dans ses bras, et,
les matelots du steamer aidant, ce vieux marin fut hissé
à bord. Frappé d’un violent coup de mer, pendant que
tous deux étaient entraînés dans la passe, il avait été mis
dans l’impossibilité de seconder les efforts du jeune
homme, qui n’avait plus eu à compter que sur lui-
même.
Cependant celui-ci venait de sauter sur le pont du
Glengarry. Il n’avait rien perdu de son sang-froid, sa
figure était calme, et toute son attitude montrait que le
courage moral ne lui était pas moins naturel que le
courage physique.
Tout aussitôt il s’empressait de faire donner des
soins à son compagnon. C’était le patron de la
chaloupe, qu’un bon verre de brandy ne tarda pas à
remettre sur pied.
« Monsieur Olivier ! dit-il.
– Ah ! mon vieux matelot, répondit le jeune homme,
et ce coup de mer ?...
– Ce n’est rien ! j’en ai vu bien d’autres ! Déjà il n’y
paraît plus !...
– Grâce au Ciel !... mais mon imprudence à vouloir
toujours aller plus avant, a failli nous coûter cher !...
Enfin nous voilà sauvés !
– Avec votre aide, monsieur Olivier !
– Non... avec l’aide de Dieu ! »
Et le jeune homme, pressant le vieux marin sur sa
poitrine, ne cherchait point à cacher son émotion qui
gagnait les témoins de cette scène.
Puis, se retournant vers le capitaine du Glengarry,
au moment où celui-ci descendait de la passerelle :
« Capitaine, dit-il, je ne sais comment reconnaître le
service que vous nous avez rendu...
– Monsieur, je n’ai fait que mon devoir, et, pour tout
dire, mes passagers ont plus de droit que moi à vos
remerciements. »
Le jeune homme serra cordialement la main du
capitaine ; puis, retirant son chapeau, il salua les
passagers d’un geste gracieux.
À coup sûr, sans l’arrivée du Glengarry, son
compagnon et lui, entraînés jusqu’au centre du
Corryvrekan, eussent été perdus.
Cependant Miss Campbell, pendant cet échange de
politesses, avait cru devoir se retirer un peu à l’écart.
Elle ne voulait pas qu’il fût question de la part qu’elle
avait prise au dénouement de ce dramatique sauvetage.
Aussi se tenait-elle sur l’avant de la passerelle, lorsque,
tout à coup, comme si sa fantaisie se fût réveillée, ces
mots lui échappèrent, au moment où elle se retournait
vers le couchant :
« Et le rayon ?... Et le soleil ?
– Plus de soleil ! dit le frère Sam.
– Plus de rayon ! » dit le frère Sib.
Il était trop tard. Le disque, qui venait de disparaître
derrière un horizon d’une admirable pureté, avait lancé
son rayon vert dans l’espace ! Mais, à cet instant, la
pensée de Miss Campbell était ailleurs, et son œil
distrait avait manqué cette occasion, qui ne se
retrouverait de longtemps peut-être !
« C’est dommage ! » murmura-t-elle, sans trop de
dépit pourtant, en songeant à tout ce qui venait de se
passer.
Cependant le Glengarry évoluait pour sortir de la
passe du Corryvrekan et reprenait sa route vers le nord.
À ce moment, le vieux marin, après une dernière
poignée de main donnée à son compagnon, regagna sa
chaloupe et fit voile pour l’île Jura.
Quant au jeune homme, dont le « dorlach », sorte de
portemanteau de cuir, avait été mis à bord, c’était un
touriste de plus que le Glengarry transportait à Oban.
Le steamer, laissant à droite les îles de Shuna et de
Luing, où se creusent les riches ardoiseries du marquis
de Breadalbane, longea l’île Seil, qui défend cette partie
de la côte écossaise ; bientôt après, s’engageant dans le
Firth of Lorn, il prit entre l’île volcanique de Kerrera et
la franche terre ; puis, aux dernières lueurs du
crépuscule, il jetait ses amarres de poste à l’estacade du
port d’Oban.
VII
Aristobulus Ursiclos
Quand bien même Oban eût attiré un aussi grand
concours de baigneurs sur ses plages, que les stations si
fréquentées de Brighton, de Margate ou de Ramsgate,
un personnage de la valeur d’Aristobulus Ursiclos
n’aurait pu y passer inaperçu.
Oban, sans se placer à la hauteur de ses rivales, est
une ville de bains fort recherchée des oisifs du
Royaume-Uni. Sa situation sur le détroit de Mull, à
l’abri des vents d’ouest, dont l’île Kerrera arrête
l’action directe, attire nombre d’étrangers. Les uns
viennent se retremper dans ses eaux salutaires ; les
autres s’y installent comme en un point central, d’où
rayonnent les itinéraires pour Glasgow, Inverness et les
plus curieuses îles des Hébrides. Il faut ajouter ceci :
c’est qu’Oban n’est point, ainsi que tant d’autres
stations balnéaires, une sorte de cour d’hôpital ; la
plupart de ceux qui veulent y passer la saison chaude
sont bien portants, et on ne risque pas, comme en
certaines villes d’eaux, d’y faire son whist avec deux
malades et « un mort ».
Oban compte à peine cent cinquante ans
d’existence. Elle offre donc dans la disposition de ses
places, l’agencement de ses maisons, le percement de
ses rues, un cachet tout moderne. Cependant l’église,
sorte de construction normande, surmontée d’un joli
clocher, le vieux château de Dunolly, habillé de lierre,
dont la masse se dresse sur un roc détaché de sa pointe
nord, son panorama d’habitations blanches et de villas
multicolores, qui s’étagent sur les collines de l’arrière-
plan, enfin les eaux tranquilles de sa baie, sur lesquelles
viennent mouiller d’élégants yachts de plaisance, tout
cet ensemble présente un pittoresque coup d’œil.
Cette année-là, en ce mois d’août, les étrangers,
touristes ou baigneurs, ne manquaient pas à la petite
ville d’Oban. Sur les registres de l’un des meilleurs
hôtels, depuis quelques semaines déjà, on pouvait lire,
entre autres noms, plus ou moins illustres, le nom
d’Aristobulus Ursiclos, de Dumfries (Basse-Écosse).
C’était un « personnage » de vingt-huit ans, qui
n’avait jamais été jeune et probablement ne serait
jamais vieux. Il était évidemment né à l’âge qu’il devait
paraître avoir toute sa vie. De tournure, ni bien ni mal ;
de figure, très insignifiant, avec des cheveux trop
blonds pour un homme ; sous ses lunettes l’œil sans
regard du myope ; un nez court, qui ne semblait pas être
le nez de son visage. Des cent trente mille cheveux que
doit porter toute tête humaine, d’après les dernières
statistiques, il ne lui en restait plus guère que soixante
mille. Un collier de barbe encadrait ses joues et son
menton, ce qui lui donnait une face quelque peu
simiesque. S’il avait été un singe, c’eût été un beau
singe, – peut-être celui qui manque à l’échelle des
Darwinistes pour raccorder l’animalité à l’humanité.
Aristobulus Ursiclos était riche d’argent et encore
plus riche d’idées. Trop instruit pour un jeune savant,
qui ne sait qu’ennuyer les autres de son instruction
universelle, gradué des Universités d’Oxford et
d’Édimbourg, il avait plus de science physique,
chimique, astronomique et mathématique que de
littérature. Au fond, très prétentieux, il ne s’en fallait de
presque rien qu’il ne fût un sot. Sa principale manie, ou
sa monomanie, comme on voudra, c’était de donner, à
tort et à travers, l’explication de tout ce qui rentrait dans
des choses naturelles ; enfin une sorte de pédant, de
relation désagréable. On ne riait pas de lui, parce qu’il
n’était pas risible, mais peut-être s’en riait-on, parce
qu’il était ridicule. Personne n’eût été moins digne que
ce faux jeune homme de s’approprier la devise des
francs-maçons anglais : Audi, vide, tace. Il n’écoutait
pas, il ne voyait rien, il ne se taisait jamais. En un mot,
pour emprunter une comparaison qui est de
circonstance dans le pays de Walter Scott, Aristobulus
Ursiclos, avec son industrialisme tout positif, rappelait
infiniment plus le bailli Nicol Jarvie que son poétique
cousin Rob-Roy Mac-Gregor.
Et quelle fille des Highlands, sans en excepter Miss
Campbell, n’eût préféré Rob-Roy à Nicol Jarvie ?
Tel était Aristobulus Ursiclos. Comment les frères
Melvill avaient-ils pu s’enticher de ce pédant, au point
d’en vouloir faire leur neveu par alliance ? Comment
avait-il plu à ces dignes sexagénaires ? Peut-être
uniquement parce qu’il était le premier qui leur eût fait
une ouverture de ce genre à propos de leur nièce. Dans
une sorte de ravissement naïf, le frère Sam et le frère
Sib s’étaient dit, sans doute :
« Voilà un jeune homme riche, de bonne famille,
libre de la fortune que les héritages de ses parents et de
ses proches ont accumulée sur sa tête, de plus
extraordinairement instruit ! Ce sera un excellent parti
pour notre chère Helena ! Ce mariage ira tout seul, et
les convenances y sont, puisqu’il nous convient ! »
Là-dessus, ils s’étaient offert une bonne prise, puis
ils avaient refermé la tabatière commune avec un petit
bruit sec, qui semblait dire :
« Voilà une affaire faite ! »
Aussi les frères Melvill se regardaient-ils comme
très malins d’avoir, grâce à cette bizarre fantaisie du
Rayon-Vert, amené Miss Campbell à Oban. Là, sans
que cela parût avoir été préparé, elle pourrait reprendre
avec Aristobulus Ursiclos la suite des entrevues que son
absence avait dû momentanément suspendre.
C’était pour les plus beaux appartements de
Caledonian Hotel que les frères Melvill et Miss
Campbell avaient échangé le cottage d’Helensburgh. Si
leur séjour devait se prolonger à Oban, peut-être serait-
il convenable de louer quelque villa sur les hauteurs qui
dominent la ville ; mais, en attendant, avec l’aide de
dame Bess et de Partridge, tous étaient confortablement
installés dans l’établissement de maître Mac-Fyne. On
verrait plus tard.
C’est donc du vestibule de Caledonian Hotel, situé
sur la plage, presque en face de l’estacade, que les
frères Melvill sortirent dès neuf heures du matin, le
lendemain même de leur arrivée. Miss Campbell
reposait encore dans sa chambre du premier étage, sans
se douter que ses oncles allaient à la recherche
d’Aristobulus Ursiclos.
Ces deux inséparables descendirent sur la plage, et,
sachant que leur « prétendant » demeurait dans l’un des
hôtels bâtis au nord de la baie, ils se dirigèrent de ce
côté.
Il faut bien admettre qu’une sorte de pressentiment
les guidait. En effet, dix minutes après leur départ,
Aristobulus Ursiclos, qui faisait sa promenade
scientifique de chaque matin en suivant le dernier relai
de la marée, les rencontrait et échangeait avec eux une
de ces poignées de main banales et purement
automatiques.
« Monsieur Ursiclos ! dirent les frères Melvill.
– Messieurs Melvill ! répondit Aristobulus, de ce
ton de commande qui joue la surprise. Messieurs
Melvill... ici... à Oban ?
– Depuis hier soir ! dit le frère Sam.
– Et nous sommes heureux, monsieur Ursiclos, de
vous voir en parfaite santé, dit le frère Sib.
– Ah ! fort bien, messieurs. – Vous connaissez sans
doute la dépêche qui vient d’arriver ?
– La dépêche ? dit le frère Sam. Est-ce que le
ministère Gladstone serait déjà ?...
– Il ne s’agit point du ministère Gladstone, répondit
assez dédaigneusement Aristobulus Ursiclos, mais bien
d’une dépêche météorologique.
– Ah vraiment ! répondirent les deux oncles.
– Oui ! on annonce que la dépression de
Swinemunde a marché vers le nord en se creusant
sensiblement. Son centre est aujourd’hui près de
Stockholm, où le baromètre, en baisse d’un pouce, soit
vingt-cinq millimètres – pour employer le système
décimal en usage chez les savants – marque seulement
vingt-huit pouces et six dixièmes, soit sept cent vingt-
six millimètres. Si la pression varie peu en Angleterre et
en Écosse, elle a baissé d’un dixième hier à Valentia et
de deux dixièmes à Stornoway.
– Et de cette dépression ?... demanda le frère Sam.
– Il faut conclure ?... ajouta le frère Sib.
– Que le beau temps ne se maintiendra pas, répondit
Aristobulus Ursiclos, et que le ciel, se chargeant bientôt
avec les vents du sud-ouest, nous apportera les vapeurs
du Nord-Atlantique. »
Les frères Melvill remercièrent le jeune savant de
leur avoir fait connaître ces intéressants pronostics, et
en déduisirent que le Rayon-Vert pourrait bien se faire
attendre, – ce dont ils ne furent pas autrement fâchés,
puisque ce retard prolongerait leur séjour à Oban.
« Et vous êtes venus, messieurs ?... » demanda
Aristobulus Ursiclos, après avoir ramassé un silex qu’il
examina avec une extrême attention.
Les deux oncles se gardèrent bien de le troubler
dans cette étude.
Mais lorsque le silex eut été accroître la collection
que renfermait déjà la poche du jeune savant :
« Nous sommes venus avec le dessein bien naturel
de passer quelque temps ici, dit le frère Sib.
– Et nous devons ajouter, dit le frère Sam, que Miss
Campbell nous a accompagnés...
– Ah !... Miss Campbell ! répondit Aristobulus
Ursiclos. – Je crois que ce silex est de l’époque
gaélique. Il s’y trouve des traces... – En vérité, je serai
enchanté de revoir Miss Campbell !... des traces de fer
météorique. – Ce climat, remarquablement doux, lui
fera le plus grand bien.
– Elle se porte à merveille, d’ailleurs, fit observer le
frère Sam, et n’a nul besoin de refaire sa santé.
– Il n’importe, reprit Aristobulus Ursiclos. Ici, l’air
est excellent. Zéro vingt et un d’oxygène, et zéro
soixante-dix-neuf d’azote, avec un peu de vapeur d’eau,
en quantité hygiénique. Quant à l’acide carbonique, à
peine quelques vestiges. Je l’analyse tous les matins. »
Les frères Melvill voulurent voir là une aimable
attention à l’adresse de Miss Campbell.
« Mais, demanda Aristobulus Ursiclos, si vous
n’êtes point venus à Oban pour des raisons de santé,
messieurs, puis-je savoir pourquoi vous avez quitté
votre cottage d’Helensburgh ?
– Nous n’avons aucune raison de vous cacher, étant
donné la situation où nous sommes... répondit le frère
Sib.
– Dois-je voir dans ce déplacement, reprit le jeune
savant en interrompant la phrase commencée, un désir,
tout naturel d’ailleurs, de me faire rencontrer avec Miss
Campbell, en des conditions où nous pourrons mieux
apprendre à nous connaître, c’est-à-dire à nous
estimer ?
– Sans doute, répondit le frère Sam. Nous avons
pensé que, de cette façon, le but serait plus vite atteint...
– Je vous approuve, messieurs, dit Aristobulus
Ursiclos. Ici, sur ce terrain neutre, Miss Campbell et
moi, nous pourrons, à l’occasion, causer des
fluctuations de la mer, de la direction des vents, de la
hauteur des lames, de la variation des marées, et autres
phénomènes physiques, qui doivent l’intéresser au plus
haut point ! »
Les frères Melvill, après avoir échangé un sourire de
satisfaction, s’inclinèrent en signe d’assentiment. Ils
ajoutèrent qu’à leur retour au cottage d’Helensburgh, ils
seraient heureux de recevoir leur aimable hôte à un titre
plus définitif.
Aristobulus Ursiclos répondit qu’il en serait d’autant
plus heureux, que le gouvernement faisait exécuter, en
ce moment, d’importants travaux de dragage sur la
Clyde, précisément entre Helensburgh et Greenock, –
travaux entrepris dans des conditions nouvelles, au
moyen d’engins électriques. Donc, une fois installé au
cottage, il pourrait en observer l’application et en
calculer le rendement utile.
Les frères Melvill ne purent que reconnaître
combien cette coïncidence était favorable à leurs
projets. Pendant les heures inoccupées au cottage, le
jeune savant serait à même de suivre les diverses phases
de ce très intéressant travail.
« Mais, demanda Aristobulus Ursiclos, vous avez
sans doute imaginé quelque prétexte pour venir ici, car
Miss Campbell ne s’attend sans doute pas à me
rencontrer à Oban ?
– En effet, répondit le frère Sib, et ce prétexte, c’est
Miss Campbell elle-même qui nous l’a fourni.
– Ah ! fit le jeune savant, et quel est-il ?
– Il s’agit d’observer un phénomène physique dans
certaines conditions qui ne se présentent pas à
Helensburgh.
– Vraiment ! messieurs, répondit Aristobulus
Ursiclos, en assujettissant du doigt ses lunettes. Cela
prouve déjà qu’entre Miss Campbell et moi il existe
quelques affinités sympathiques !
– Puis-je savoir quel est ce phénomène dont l’étude
ne pouvait se faire au cottage ?
– Ce phénomène, c’est tout simplement le Rayon-
Vert, répondit le frère Sam.
– Le Rayon-Vert ? dit Aristobulus Ursiclos, assez
surpris. Je n’ai jamais entendu parler de cela ! Oserai-je
vous demander ce que c’est que le Rayon-Vert ? »
Les frères Melvill expliquèrent de leur mieux en
quoi consistait ce phénomène, que le Morning Post
avait dernièrement signalé à l’attention de ses lecteurs.
« Peuh ! fit Aristobulus Ursiclos, ce n’est là qu’une
simple curiosité sans grand intérêt, qui rentre dans le
domaine un peu trop enfantin de la physique amusante !
– Miss Campbell n’est qu’une jeune fille, répondit le
frère Sib, et elle paraît attacher une importance,
exagérée sans doute, à ce phénomène...
– Car elle ne veut pas se marier, a-t-elle dit, avant de
l’avoir observé, ajouta le frère Sam.
– Eh bien, messieurs, répondit Aristobulus Ursiclos,
on le lui montrera, son Rayon-Vert ! »
Puis tous trois, suivant le petit chemin dessiné à
travers les prairies qui bordent la grève, revinrent vers
Caledonian Hotel.
Aristobulus Ursiclos ne perdit point cette occasion
de faire observer aux frères Melvill combien l’esprit des
femmes se plaît aux frivolités, et il déduisit à grands
traits tout ce qu’il y aurait à faire pour relever le niveau
de leur éducation mal comprise ; non qu’il pensât que
leur cerveau, moins fourni de matière cérébrale que
celui de l’homme, et très différent dans l’agencement
de ses lobes, pût jamais arriver à l’intelligence des
hautes spéculations ! Mais, sans aller jusque-là, peut-
être parviendrait-on à le modifier par un entraînement
spécial ; bien que, depuis qu’il y a des femmes au
monde, jamais aucune ne se fût distinguée par une de
ces découvertes qui ont illustré les Aristote, les Euclide,
les Hervey, les Hanenhman, les Pascal, les Newton, les
Laplace, les Arago, les Humphrey Davy, les Edison, les
Pasteur, etc. Puis il se lança dans l’explication de divers
phénomènes physiques, et discourut de omni re scibili,
sans plus parler de Miss Campbell.
Les frères Melvill l’écoutaient honnêtement, –
d’autant plus volontiers qu’ils eussent été incapables de
glisser un seul mot à travers ce monologue sans alinéa
qu’Aristobulus Ursiclos ponctuait de hums ! hums !
impérieux et pédagogiques.
Ils arrivèrent ainsi à une centaine de pas de
Caledonian Hotel et s’arrêtèrent un instant afin de
prendre congé les uns des autres.
Une jeune personne était en ce moment à la fenêtre
de sa chambre. Elle semblait tout affairée, toute
décontenancée même. Elle regardait en face, à gauche,
à droite, et paraissait chercher des yeux un horizon
qu’elle ne pouvait voir.
Tout à coup, Miss Campbell – c’était elle – aperçut
ses oncles. Aussitôt, la fenêtre de se fermer vivement, et
quelques instants après, la jeune fille arrivait sur la
grève, les bras à demi croisés, la figure sévère, le front
chargé de reproches.
Les frères Melvill se regardèrent. À qui en avait
Helena ? Était-ce la présence d’Aristobulus Ursiclos qui
provoquait ces symptômes d’une surexcitation
anormale ?
Cependant le jeune savant s’était avancé et saluait
mécaniquement Miss Campbell.
« Monsieur Aristobulus Ursiclos... dit le frère Sam,
en le présentant avec quelque cérémonie.
– Qui, par le plus grand des hasards... se trouve
précisément à Oban !... ajouta le frère Sib.
– Ah !... monsieur Ursiclos ? »
Et Miss Campbell lui rendit à peine son salut.
Puis, se retournant vers les frères Melvill, assez
embarrassés et ne sachant quelle contenance tenir :
« Mes oncles ? dit-elle sévèrement.
– Chère Helena, répondirent les deux oncles, avec
une même intonation de voix visiblement inquiète.
– Nous sommes bien à Oban ? demanda-t-elle.
– À Oban... certainement.
– Sur la mer des Hébrides ?
– Assurément.
– Eh bien, dans une heure, nous n’y serons plus !
– Dans une heure ?...
– Je vous avais demandé un horizon de mer ?
– Sans doute, chère fille...
– Auriez-vous la bonté de me montrer où il est ? »
Les frères Melvill, stupéfaits, se retournèrent.
En face, aussi bien dans le sud-ouest que dans le
nord-ouest, pas un seul intervalle n’apparaissait entre
les îles du large, où le ciel et l’eau vinssent se
confondre. Seil, Kerrera, Kismore formaient comme
une barrière continue d’une terre à l’autre. Il fallait bien
en convenir, l’horizon demandé et promis manquait au
paysage d’Oban.
Les deux frères ne s’en étaient même pas aperçus
pendant leur promenade le long de la grève. Aussi,
laissant échapper ces deux interjections bien écossaises,
qui expriment un véritable désappointement, mêlé de
quelque mauvaise humeur :
« Pooh ! fit l’un.
– Pswha ! » répondit l’autre.
VIII
Un nuage à l’horizon
Une explication était devenue nécessaire ; mais,
comme Aristobulus Ursiclos n’avait rien à voir en cette
explication, Miss Campbell le salua froidement et
retourna vers Caledonian Hotel.
Aristobulus Ursiclos avait rendu non moins
froidement son salut à la jeune fille. Évidemment
froissé d’avoir été mis en balance avec un rayon, de
quelque couleur qu’il fût, il reprit le chemin de la grève,
tout en se parlant à lui-même dans les termes les plus
convenables.
Le frère Sam et le frère Sib ne se sentaient point
dans leur assiette. Aussi, lorsqu’ils furent dans le salon
réservé, ils attendirent, l’oreille basse, que Miss
Campbell leur adressât la parole.
L’explication fut courte, mais nette. On était venu à
Oban pour voir un horizon de mer, et on n’en voyait
rien, ou si peu, qu’il ne valait pas la peine d’en parler.
Les deux oncles ne purent arguer que de leur bonne
foi. Ils ne connaissaient point Oban ! Qui se serait
imaginé que la mer, la vraie mer, ne fût pas là, puisque
les baigneurs y affluaient ! C’était peut-être le seul
point de la côte où, grâce à ces malencontreuses
Hébrides, la ligne d’eau circulaire ne se découpât pas
sur le ciel !
« Eh bien, dit Miss Campbell, d’un ton qu’elle
voulut rendre aussi sévère que possible, il fallait choisir
tout autre point qu’Oban, quand bien même on eût dû
sacrifier l’avantage de s’y rencontrer avec M.
Aristobulus Ursiclos ! »
Les frères Melville, baissant instinctivement la tête,
ne répondirent point à ce coup droit.
« Nous allons faire nos préparatifs, dit Miss
Campbell, et partir aujourd’hui même.
– Partons ! » répondirent les deux oncles, qui ne
pouvaient racheter leur étourderie que par un acte
d’obéissance passive.
Et aussitôt ces noms de retentir, suivant l’habitude :
« Bet !
– Beth !
– Bess !
– Betsey !
– Betty.”
Dame Bess arriva, suivie de Partridge. Tous deux
furent aussitôt prévenus, et sachant que leur jeune
maîtresse devait toujours avoir raison, ils ne
demandèrent même pas le motif de ce départ précipité.
Mais on avait compté sans maître Mac-Fyne, le
propriétaire de Caledonian Hotel.
Ce serait mal connaître ces estimables industriels,
même dans l’hospitalière Écosse, si on les croyait
capables de laisser partir une famille comprenant trois
maîtres et deux domestiques, sans avoir tout fait pour la
retenir. C’est ce qui arriva en cette circonstance.
Lorsqu’il eut été mis au courant de cette grave
affaire, maître Mac-Fyne déclara que cela pouvait
s’arranger à la satisfaction générale, sans parler de la
satisfaction particulière qu’il éprouverait à garder le
plus longtemps possible d’aussi nobles voyageurs.
Que voulait Miss Campbell, et par conséquent que
réclamaient MM. Sib et Sam Melvill ? Une vue de mer
découverte sur un large horizon ? Rien de plus aisé,
puisqu’il ne s’agissait d’observer cet horizon qu’au
coucher du soleil. On ne pouvait le voir du littoral
d’Oban ? Soit ! Suffirait-il d’aller se poster sur l’île
Kerrera ? Non. La grande île de Mull ne laisserait
apercevoir qu’une petite portion de l’Atlantique dans le
sud-ouest. Mais, en redescendant la côte, il y avait l’île
Seil, qu’un pont rattache à sa pointe nord au littoral
écossais. Là, rien qui pût gêner la vue, dans l’ouest, sur
les deux cinquièmes du compas.
Or, se rendre à cette île, c’était une simple
promenade de quatre à cinq milles, pas davantage, et,
lorsque le temps serait propice, une excellente voiture,
attelée de bons chevaux, pourrait y conduire en une
heure et demie Miss Campbell et sa suite.
À l’appui de son dire, l’éloquent hôtelier montrait la
carte à grands points, suspendue dans le vestibule de
l’hôtel. Miss Campbell put donc constater que maître
Mac-Fyne ne cherchait point à en imposer. En effet, au
large de l’île Seil se développait un large secteur,
comprenant un tiers de cet horizon, sur lequel se traînait
le soleil pendant les semaines qui précèdent et suivent
l’équinoxe.
L’affaire s’arrangea donc à l’extrême contentement
de maître Mac-Fyne et pour le plus grand
accommodement des frères Melvill. Miss Campbell
leur accorda généreusement son pardon, et ne fit plus
aucune allusion désagréable à la présence d’Aristobulus
Ursiclos.
« Mais, disait le frère Sam, il est au moins singulier
qu’un horizon de mer manque précisément à Oban !
– La nature est si bizarre ! » répondit le frère Sib.
Aristobulus Ursiclos fut très heureux, sans doute, en
apprenant que Miss Campbell n’irait pas chercher
ailleurs un lieu plus propice à ses observations
météorologiques ; mais il était si absorbé dans ses hauts
problèmes qu’il oublia d’en exprimer toute sa
satisfaction.
La fantasque jeune fille lui sut probablement gré de
cette réserve, car, tout en demeurant indifférente, elle
l’accueillit moins froidement qu’à leur première
rencontre.
Cependant l’état atmosphérique s’était légèrement
modifié. Si le temps restait toujours au beau fixe,
quelques nuages, que dissipaient les ardeurs du midi,
embrumaient l’horizon au lever et au coucher du soleil.
Il était donc inutile d’aller chercher un poste
d’observation à l’île Seil. C’eût été peine perdue, et il
fallait prendre patience.
Durant ces longues journées, Miss Campbell,
laissant ses oncles aux prises avec le fiancé de leur
choix, allait quelquefois accompagnée de dame Bess,
mais le plus souvent seule, errer sur les grèves de la
baie. Elle fuyait volontiers tout ce monde d’oisifs, qui
constitue la population flottante des villes de bains, à
peu près la même partout : des familles, dont l’unique
occupation est de voir monter et descendre la mer,
pendant que fillettes et garçons se roulent sur le sable
humide avec une liberté d’attitudes très britanniques ;
des gentlemen, graves et flegmatiques, sous leur
costume de baigneurs, souvent trop rudimentaire, et
dont la grande affaire est de se plonger pendant six
minutes dans l’eau salée ; des hommes et des dames de
grande « respectability », immobiles et raides sur des
bancs verts à coussins rouges, feuilletant quelques
pages de ces livres cartonnés et peinturlurés au texte
compact, dont on abuse quelque peu dans les éditions
anglaises ; quelques touristes de passage, la lorgnette en
bandoulière, le chapeau-casque sur le front, les longues
guêtres aux jambes, l’ombrelle sous le bras, qui sont
arrivés hier et repartiront demain ; puis, au milieu de
cette foule, des industriels dont l’industrie est
essentiellement ambulante et portative, électriciens qui,
pour deux pence, vendent du fluide à qui veut s’en
paver la fantaisie ; artistes dont le piano mécanique,
monte sur roues, mêle aux airs du pays les motifs
défigurés des airs de France ; photographes en plein
vent, qui livrent par douzaines des épreuves
instantanées aux familles groupées pour la
circonstance ; marchands en redingote noire,
marchandes en chapeau à fleurs, poussant leurs petites
charrettes, où s’étalent les plus beaux fruits du monde ;
« minstrels », enfin, dont la face grimaçante se
décompose sous le cirage qui la couvre, jouant des
scènes populaires avec travestissements variés, et
chantant de ces complaintes du cru, à couplets
innombrables, au milieu d’un cercle d’enfants, qui
reprennent gravement les refrains en chœur.
Pour Miss Campbell, cette existence des villes de
bains n’avait plus ni secret ni charme. Elle préférait
s’éloigner de ce va-et-vient de passants, qui semblent
aussi étrangers les uns aux autres que s’ils venaient des
quatre coins de l’Europe.
Aussi, lorsque ses oncles, inquiets de son absence,
voulaient la rejoindre, c’était à la lisière de la grève, sur
quelque pointe avancée de la baie, qu’ils devaient aller
la chercher.
Là, Miss Campbell était assise, comme la pensive
Minna du Pirate, le coude à la saillie d’une roche, la
tête appuyée sur sa main, et de l’autre égrenant des
baies de cette sorte de fenouil qui croît entre les pierres.
Son regard distrait allait d’un « stack », dont la cime
rocheuse se dressait à pic, à quelque obscure caverne,
un de ces « helyers », comme on dit en Écosse, toute
mugissante du flux de la mer.
Au loin, les cormorans étaient rangés en lignes, avec
une immobilité de bêtes hiératiques, et elle les suivait
au loin des yeux, lorsque, troublés dans leur quiétude,
ils s’envolaient en rasant de l’aile la crête des petites
lames du ressac.
À quoi songeait la jeune fille ? Aristobulus Ursiclos,
sans doute, aurait eu l’impertinence, et les oncles cette
naïveté de croire qu’elle pensait à lui : ils se seraient
trompés.
En son souvenir, Miss Campbell revenait aux scènes
du Corryvrekan. Elle revoyait la chaloupe en perdition,
les manœuvres du Glengarry, s’aventurant au milieu de
la passe. Elle retrouvait dans le fond de son cœur cette
émotion, qui l’avait si étroitement serré, lorsque les
imprudents disparurent dans le creux du remous !...
Puis, c’était le sauvetage, la corde lancée à propos,
l’élégant jeune homme apparaissant sur le pont, calme,
souriant, moins ému qu’elle, et saluant du geste les
passagers du steamer.
Pour une tête romanesque, il y avait là le début d’un
roman ; mais il semblait que le roman dût s’en tenir à ce
premier chapitre. Le livre commencé s’était refermé
brusquement entre les mains de Miss Campbell. À
quelle page pourrait-elle jamais le rouvrir, puisque
« son héros », semblable à quelque Wodan des épopées
gaéliques, n’avait pas reparu ?
Mais l’avait-elle au moins cherché au milieu de
cette foule d’indifférents, qui hantaient les plages
d’Oban ? Peut-être. L’avait-elle rencontré ? Non. Lui,
sans doute, n’aurait pu la reconnaître. Pourquoi l’eût-il
remarquée à bord du Glengarry ? Pourquoi serait-il
venu à elle ? Comment aurait-il deviné qu’il lui devait
en partie son salut ? Et cependant, c’était elle, avant
tous autres, qui avait aperçu l’embarcation en détresse ;
elle qui, la première, avait supplié le capitaine d’aller à
son secours ! Et, en réalité, cela lui avait peut-être
coûté, ce soir-là, le Rayon-Vert !
On pouvait le craindre, en effet.
Pendant les trois jours qui suivirent l’arrivée de la
famille Melvill à Oban, le ciel aurait fait le désespoir
d’un astronome des observatoires d’Édimbourg ou de
Greenwich. Il était comme ouaté d’une sorte de vapeur,
plus décevante que ne l’eussent été des nuages.
Lunettes ou télescopes des plus puissants modèles, le
réflecteur de Cambridge tout comme celui de
Parsontown, ne seraient pas parvenus à la percer. Seul,
le soleil eût possédé assez de puissance pour la
traverser de ses rayons ; mais, à son coucher, la ligne de
mer s’estompait de légères brumes, qui empourpraient
l’occident des couleurs les plus splendides. Il n’eût
donc pas été possible à la flèche verte d’arriver aux
yeux d’un observateur.
Miss Campbell, dans son rêve, emportée par une
imagination un peu fantasque, confondait alors le
naufragé du gouffre de Corryvrekan et le Rayon-Vert
dans la même pensée. Ce qui est certain, c’est que l’un
n’apparaissait pas plus que l’autre. Si les vapeurs
obscurcissaient celui-ci, l’incognito cachait celui-là.
Les frères Melvill, lorsqu’ils s’avisaient d’exhorter
leur nièce à prendre patience, étaient assez mal venus.
Miss Campbell ne se gênait pas pour les rendre
responsables de ces troubles atmosphériques. Eux,
alors, s’en prenaient à l’excellent baromètre anéroïde
qu’ils avaient eu le soin d’apporter d’Helensburgh, et
dont l’aiguille persistait à ne pas remonter. En vérité, ils
auraient donné leur tabatière pour obtenir, au coucher
de l’astre radieux, un ciel dégagé de nuages !
Quant au savant Ursiclos, un jour, à propos de ces
vapeurs dont se chargeait l’horizon, il eut la parfaite
maladresse de trouver leur formation toute naturelle. De
là à ouvrir un petit cours de physique, il n’y avait qu’un
pas, et il le fit en présence de Miss Campbell. Il parla
des nuages en général, de leur mouvement descendant
qui les ramène à l’horizon avec l’abaissement de la
température, des vapeurs réduites à l’état vésiculaire, de
leur classement scientifique en nimbus, stratus,
cumulus, cirrus ! Inutile de dire qu’il en fut pour ses
frais d’érudition.
Et ce fut si marqué que les frères Melvill ne savaient
quelle attitude prendre pendant cette inopportune
conférence !
Oui ! Miss Campbell « coupa » net le jeune savant,
pour employer l’expression du dandysme moderne :
d’abord, elle affecta de regarder d’un tout autre côté
pour ne point l’entendre ; puis, elle leva obstinément les
yeux vers le château de Dunolly, afin de ne pas paraître
l’apercevoir ; enfin elle regarda l’extrémité de ses fins
souliers de baigneuse, – ce qui est la marque de
l’indifférence la moins dissimulée, la preuve du dédain
la plus complète que puisse montrer une Écossaise,
aussi bien pour ce que dit son interlocuteur que pour sa
propre personne.
Aristobulus Ursiclos, qui ne voyait et n’entendait
jamais que lui, qui ne parlait jamais que pour lui seul,
ne s’en aperçut pas ou n’eut pas l’air de s’en
apercevoir.
Ainsi se passèrent les 3, 4, 5 et 6 août ; mais,
pendant cette dernière journée, à la grande joie des
frères Melvill, le baromètre remonta de quelques lignes
au-dessus de variable.
Le lendemain s’annonça donc sous les plus heureux
auspices. À dix heures du matin, le soleil brillait d’un
vif éclat, et le ciel étendait au-dessus de la mer son azur
d’une limpidité parfaite.
Miss Campbell ne pouvait laisser échapper cette
occasion. Une calèche de promenade était toujours
tenue à sa disposition dans les écuries de Caledonian
Hotel. C’était ou jamais le moment de s’en servir.
Donc, à cinq heures du soir, Miss Campbell et les
frères Melvill prenaient place dans la calèche, conduite
par un cocher, habile aux manœuvres du « four in
hand », Partridge montait sur le siège de derrière, et les
quatre chevaux, caressés par la mèche du long fouet,
s’élancèrent sur la route d’Oban à Glachan.
Aristobulus Ursiclos, à son grand regret – si ce n’est
pas à celui de Miss Campbell –, occupé de quelque
important mémoire scientifique, n’avait pu être de la
partie.
L’excursion fut charmante de tous points. La voiture
suivait la route du littoral, le long du détroit qui sépare
l’île Kerrera de la côte d’Écosse. Cette île, d’origine
volcanique, était fort pittoresque, mais elle avait un tort
aux yeux de Miss Campbell ; c’était de lui cacher
l’horizon de mer. Cependant, comme il n’y avait que
quatre milles et demi à faire dans ces conditions, elle
consentit à en admirer l’harmonieux profil, dont le
découpage se dessinait sur un fond de lumière, avec les
ruines du château danois, qui en couronne la pointe
méridionale.
« Ce fut autrefois la résidence des Mac-Douglas de
Lom, fit observer le frère Sam.
– Et pour notre famille, ajouta le frère Sib, ce
château a un intérêt historique, puisqu’il fut détruit par
les Campbell, qui l’incendièrent, après en avoir
massacré sans pitié tous les habitants ! »
Ce haut fait parut obtenir plus particulièrement
l’approbation de Partridge, qui battit doucement des
mains en l’honneur du clan.
Lorsque l’île Kerrera fut dépassée, la voiture
s’engagea sur une route étroite, légèrement accidentée,
conduisant au village de Glachan. Là, elle prit cet
isthme factice, qui, sous la forme d’un pont, enjambe la
petite passe et unit l’île Seil au continent. Une demi-
heure plus tard, après avoir laissé la voiture dans le
fond d’un ravin, les excursionnistes gravissaient la
pente assez raide d’une colline et venaient s’asseoir sur
l’extrême bordure des roches, à la lisière du littoral.
Cette fois, rien ne pouvait gêner la vue
d’observateurs, tournés vers l’ouest ; ni l’îlot d’Easdale,
ni celui d’Inish, échoués auprès de Seil. Entre la pointe
Ardanalish de l’île Mull, l’une des plus grandes des
Hébrides, au nord-est, et l’île Colonsay, au sud-ouest,
se découpait un large morceau de mer, sur lequel le
disque solaire allait bientôt noyer ses feux.
Miss Campbell, tout à sa pensée, se tenait un peu en
avant. Quelques oiseaux de proie, aigles ou faucons,
animant seuls cette solitude, planaient au-dessus des
« dens », sortes de vallons creusés comme des
entonnoirs à parois rocheuses.
Astronomiquement, le soleil, à cette époque de
l’année et pour cette latitude, devait se coucher à sept
heures cinquante-quatre minutes, précisément dans la
direction de la pointe Ardanalish.
Mais, quelques semaines plus tard, il eût été
impossible de le voir disparaître derrière la ligne de
mer, car la masse de l’île Colonsay l’eût dérobé aux
regards.
Ce soir-là, le temps et l’endroit étaient donc bien
choisis pour l’observation du phénomène.
En ce moment, le soleil se dirigeait par une
trajectoire oblique sur l’horizon nettement dégagé.
Les yeux éprouvaient quelque peine à soutenir
l’éclat de son disque passé au rouge ardent, que les
eaux reflétaient en une longue traînée de lumière.
Et cependant, ni Miss Campbell, ni ses oncles
n’eussent consenti à fermer les paupières, non ! pas
même un instant.
Mais, avant que l’astre n’eût mordu l’horizon de son
bord inférieur, Miss Campbell poussa un cri de
déception !
Un petit nuage venait d’apparaître, délié comme un
trait, long comme la flamme d’un vaisseau de guerre. il
coupait le disque en deux parties inégales, et semblait
s’abaisser avec lui jusqu’au niveau de la mer.
Il semblait qu’un souffle, si léger qu’il fût, eût suffi
à le chasser, à le dissiper !... Le souffle ne se produisit
pas !
Et, lorsque le soleil fut réduit à un arc minuscule, ce
fut cette fine vapeur qui circonscrivit à sa place la ligne
du ciel et de l’eau.
Le Rayon-Vert, perdu dans ce petit nuage, n’avait
pu arriver à l’œil des observateurs.
IX
Propos de dame Bess
Le retour à Oban se fit silencieusement. Miss
Campbell ne parlait pas : les frères Melvill n’osaient
parler. Ce n’était pourtant point leur faute, si cette
malencontreuse vapeur avait apparu juste à point pour
absorber le dernier rayon du soleil. Après tout, il ne
fallait pas désespérer. La belle saison devait se
prolonger pendant plus de six semaines encore. Si,
durant toute la durée de l’automne, quelque beau soir ne
venait pas offrir son horizon sans brumes, ce serait
véritablement jouer de malheur !
Cependant, c’était une admirable soirée perdue, et le
baromètre ne paraissait pas devoir en promettre une
semblable, – de sitôt du moins. En effet, pendant la
nuit, la capricieuse aiguille de l’anéroïde revint
doucement vers le variable. Mais ce qui était encore du
beau temps pour tout le monde ne pouvait satisfaire
Miss Campbell.
Le lendemain, 8 août, quelques chaudes vapeurs
tamisaient les rayons solaires. La brise de midi, cette
fois, ne fut point assez forte pour les dissiper. Une vive
coloration empourpra le ciel vers le soir. Toutes les
nuances fondues, depuis le jaune de chrome jusqu’au
sombre outremer, firent de l’horizon une éblouissante
palette de coloriste. Sous le voile floconneux de petites
nuées, le coucher du soleil teinta l’arrière-plan du
littoral de tous les rayons du spectre, sauf celui que la
fantaisiste et superstitieuse Miss Campbell tenait à voir.
Et cela fut ainsi le lendemain, puis le surlendemain.
La calèche resta donc sous la remise de l’hôtel. À quoi
bon aller au-devant d’une observation que l’état du ciel
rendait impossible ? Les hauteurs de l’île Seil ne
pouvaient être plus favorisées que les plages d’Oban, et
mieux valait ne point courir à quelque désappointement.
Sans être de plus mauvaise humeur qu’il ne
convenait, Miss Campbell se contentait, le soir venu, de
rentrer dans sa chambre, boudant ce peu complaisant
soleil. Elle se reposait alors de ses longues promenades
et rêvait tout éveillée. À quoi ? À cette légende qui se
rattachait au Rayon-Vert ? Lui fallait-il encore
l’apercevoir pour voir clair dans son cœur ? Dans le
sien, non peut-être, mais dans celui des autres ?
Ce jour-là, accompagnée de dame Bess, c’était aux
ruines de Dunolly-Castle qu’Helena avait été promener
sa déconvenue. En cet endroit, du pied d’un vieux mur,
tapissé des épaisses hautes-lisses du lierre, rien de plus
admirable que le panorama formé par l’échancrure de la
baie d’Oban, les sauvages aspects de Kerrera, les îlots
semés dans la mer des Hébrides, et cette grande île de
Mull, dont les roches occidentales reçoivent les
premiers assauts des tempêtes venues de l’Ouest-
Atlantique.
Et alors Miss Campbell regardait le superbe lointain
qui se développait devant ses yeux ; mais le voyait-
elle ? Est-ce que quelque souvenir ne s’obstinait pas à
la distraire ? En tout cas, on peut affirmer que ce n’était
pas l’image d’Aristobulus Ursiclos. En vérité, il aurait
été mal venu, ce jeune pédant, à entendre les opinions
que, ce jour-là, dame Bess émettait si franchement à
son propos.
« Il ne me plaît pas ! redisait-elle. Non ! il ne me
plaît pas ! Il ne pense qu’à se plaire à lui-même ! Quelle
figure ferait-il dans le cottage d’Helensburgh ? Il est du
clan des « Marc-Égoistes », ou je ne m’y connais pas !
Comment MM. Melvill ont-ils eu la pensée qu’il
pourrait jamais être leur neveu ? Partridge ne peut pas
plus le souffrir que moi, et Partridge s’y connaît !
Voyons, Miss Campbell, est-ce qu’il vous plaît ?
– De qui parles-tu ? demanda la jeune fille, qui
n’avait rien entendu des propos de dame Bess.
– De celui à qui vous ne pouvez penser... ne fût-ce
que pour l’honneur du clan !
– À qui donc crois-tu que je ne puisse penser ?
– Mais à ce M. Aristobulus, qui ferait mieux d’aller
voir de l’autre côté de la Tweed, s’il y a jamais eu des
Campbell en quête d’Ursiclos ! »
Dame Bess ne mâchait pas ses paroles, d’ordinaire,
mais il fallait qu’elle fût singulièrement montée pour se
mettre en contradiction avec ses maîtres, – au profit de
sa jeune maîtresse, il est vrai ! Elle sentait bien,
d’ailleurs, qu’Helena montrait pour ce prétendant plus
que de l’indifférence. À la vérité, elle n’aurait pu
imaginer que cette indifférence était doublée d’un
sentiment plus vif à l’égard d’un autre.
Cependant dame Bess en eut peut-être le soupçon,
lorsque Miss Campbell lui demanda si elle avait revu à
Oban ce jeune homme, auquel le Glengarry avait si
heureusement prêté secours et assistance...
« Non, Miss Campbell, répondit dame Bess, il a dû
repartir aussitôt, mais Partridge croit l’avoir aperçu...
– Quand cela ?
– Hier, sur la route de Dalmaly. Il revenait, le sac au
dos, comme un artiste en voyage ! Ah ! c’est un
imprudent, ce jeune homme ! Se laisser ainsi prendre au
gouffre de Corryvrekan, cela est de mauvais augure
pour l’avenir ! Il ne se trouvera pas toujours quelque
bâtiment pour lui venir en aide, et il lui arrivera
malheur !
– Le crois-tu, dame Bess ? S’il a été imprudent, il
s’est montré courageux, du moins, et dans ce péril, son
sang-froid ne paraît pas l’avoir abandonné un instant !
– C’est possible, mais bien certainement, Miss
Campbell, reprit dame Bess, ce jeune homme n’a pas su
que c’est à vous qu’il doit peut-être d’avoir été sauvé,
car, le lendemain de son arrivée à Oban, il serait au
moins venu vous remercier...
– Me remercier ? répondit Miss Campbell. Et
pourquoi ? Je n’ai fait pour lui que ce que j’eusse fait
pour tout autre, et crois-le bien, ce que tout autre aurait
fait à ma place !
– Est-ce que vous le reconnaîtriez ? demanda dame
Bess, en regardant la jeune fille.
– Oui, répondit franchement Miss Campbell, et
j’avoue que le caractère de sa personne, le courage
tranquille qu’il montrait en apparaissant sur le pont,
comme s’il ne venait pas d’échapper à la mort, les
affectueuses paroles qu’il a dites à son vieux
compagnon en le pressant sur sa poitrine, tout cela m’a
vivement frappée !
– Ma foi, répliqua la digne femme, à qui il
ressemble, moi, je ne pourrais guère le dire ; mais, en
tout cas, il ne ressemble pas à ce monsieur Aristobulus
Ursiclos ! »
Miss Campbell sourit, sans rien répondre, se leva,
resta un instant immobile en jetant un dernier regard
jusqu’aux lointaines hauteurs de l’île de Mull ; puis,
suivie de dame Bess, elle redescendit l’aride sentier, qui
conduit à la route d’Oban.
Ce soir-là, le soleil se couchait dans une sorte de
poussière lumineuse, légère comme un tulle paillonné,
et son dernier rayon s’absorbait encore dans les brumes
du soir.
Miss Campbell retourna donc à l’hôtel, fit peu
d’honneur au dîner que ses oncles avaient commandé à
son intention, et, après une courte promenade sur la
grève, elle rentra dans sa chambre.
X
Une partie de croquet
Les frères Melvill, il faut bien l’avouer,
commençaient à compter les jours, s’ils n’en étaient pas
encore à compter les heures. Cela ne marchait pas
comme ils le voulaient. L’ennui visible de leur nièce, ce
besoin d’être seule qui lui prenait, le peu d’accueil
qu’elle faisait au savant Ursiclos, et dont celui-ci se
préoccupait peut-être moins qu’eux-mêmes, tout cela
n’était pas pour rendre agréable ce séjour à Oban. Ils ne
savaient qu’imaginer dans le but de rompre cette
monotonie. Ils guettaient, inutilement, les moindres
variations atmosphériques. Ils se disaient que, son désir
satisfait, Miss Campbell redeviendrait sans doute plus
traitable, au moins pour eux.
C’est que, depuis deux jours, Helena, plus absorbée
encore, oubliait de leur donner ce baiser du matin, qui
les mettait en bonne humeur pour le reste de la journée.
Cependant le baromètre, insensible aux
récriminations des deux oncles, ne se décidait point à
prédire une modification prochaine du temps. Quel que
fût leur soin à le frapper dix fois par jour d’un petit
coup sec pour déterminer une oscillation de l’aiguille,
l’aiguille ne remontait pas d’une ligne. Oh ! ces
baromètres !
Toutefois, les frères Melvill eurent une idée. Dans
l’après-midi du 11 août, ils s’imaginèrent de proposer à
Miss Campbell une partie de croquet, afin de la
distraire, s’il était possible, et, bien qu’Aristobulus
Ursiclos dût en être, Helena ne refusa pas, tant elle
savait leur faire plaisir.
Il faut dire que le frère Sam et le frère Sib se
piquaient d’être de première force à ce jeu, si en
honneur dans le Royaume-Uni. Ce n’est, on le sait, que
l’ancien « mail », très heureusement approprié au goût
de la jeunesse féminine.
Or, il y avait précisément à Oban plusieurs aires
disposées pour les manœuvres du croquet. Que dans la
plupart des villes de bains on se contente d’un
emplacement plus ou moins bien nivelé, pelouse ou
grève, cela prouve moins l’exigence des joueurs que
leur indifférence ou leur peu de zèle pour cette noble
distraction. Ici les aires étaient, non sablonneuses, mais
gazonnées, comme il convient – ce qu’on appelle des
« crockets-grounds » –, humectées chaque soir avec des
pompes d’arrosage, roulées chaque matin avec un engin
spécial, douces comme un velours passé au laminoir.
De petits cubes de pierre, affleurant le sol, étaient
destinés à l’emplantement des piquets et des arceaux.
En outre, un fossé, creusé de quelques pouces,
délimitait chaque emplacement et lui donnait les douze
cents pieds carrés, nécessaires aux opérations des
joueurs.
Que de fois les frères Melvill avaient regardé avec
envie les jeunes gens et les jeunes filles, qui
manœuvraient sur ces terrains d’élite ! Aussi quelle
satisfaction ce fut pour eux lorsque Miss Campbell se
rendit à leur invitation. Ils allaient donc pouvoir la
distraire, tout en se livrant à leur jeu favori, au milieu
de spectateurs qui ne leur manqueraient pas, ici comme
à Helensburgh. Les vaniteux !
Aristobulus Ursiclos, prévenu, consentit à suspendre
ses travaux, et se trouvait à l’heure dite sur le théâtre de
la lutte. Il avait cette prétention d’être aussi fort au
croquet en théorie qu’en pratique, de le jouer en savant,
en géomètre, en physicien, en mathématicien, en un
mot, par A + B, comme il convient à une tête à x.
Ce qui ne plaisait que tout juste à Miss Campbell,
c’est qu’elle allait nécessairement avoir ce jeune pédant
pour partenaire. Et pouvait-il en être autrement ? Ferait-
elle à ses deux oncles le chagrin de les séparer dans la
lutte, de les opposer l’un à l’autre, eux si unis, de
pensée et de cœur, de corps et d’esprit, eux qui ne
jouaient jamais qu’ensemble ! Non ! elle ne l’eût pas
voulu !
« Miss Campbell, lui dit tout d’abord Aristobulus
Ursiclos, je suis heureux d’être votre second, et si vous
me permettez de me laisser vous expliquer la cause
déterminante des coups...
– Monsieur Ursiclos, répondit Helena en le prenant
à part, il faudra laisser gagner mes oncles.
– Gagner ?...
– Oui... sans en avoir l’air.
– Mais, Miss Campbell...
– Ils seraient trop malheureux de perdre.
– Cependant... permettez !... répondit Aristobulus
Ursiclos. Ce jeu du croquet m’est connu
géométriquement, je puis m’en vanter ! J’ai calculé la
combinaison des lignes, la valeur des courbes, et je
pense avoir quelques prétentions...
– Je n’ai d’autre prétention, répondit Miss
Campbell, que celle d’être agréable à nos adversaires.
D’ailleurs ils sont très forts au croquet, je vous en
préviens, et je ne pense pas que toute votre science
puisse lutter contre leur adresse.
– Nous verrons bien ! » murmura Aristobulus
Ursiclos, qu’aucune considération n’aurait pu
déterminer à se laisser volontairement battre, – même
pour plaire à Miss Campbell.
Cependant, la boîte renfermant les piquets, les
marques, les arceaux, les boules, les maillets, avait été
apportée par le garçon de service du « crocket-
ground ».
Les arceaux, au nombre de neuf, furent disposés en
losange sur les petites dalles, et les deux piquets se
dressèrent à chaque extrémité du grand axe de ce
losange.
« Au tirage ! » dit le frère Sam.
Les marques furent placées dans un chapeau.
Chacun des joueurs en prit une au hasard.
Le sort donna les couleurs suivantes pour l’ordre de
la partie : une boule et un maillet bleu au frère Sam ;
une boule et un maillet rouge à Ursiclos ; une boule et
un maillet jaune au frère Sib ; une boule et un maillet
vert à Miss Campbell.
« En attendant le rayon de même couleur ! dit-elle.
Voilà qui est de bon augure ! »
C’était au frère Sam de commencer, et il commença,
après avoir échangé une bonne prise avec son
partenaire.
Il fallait le voir, le corps ni trop droit ni trop incliné,
la tête demi-tournée, de manière à frapper sa boule à
l’endroit juste, les mains placées l’une près de l’autre
sur le manche du maillet, la gauche au-dessous, la
droite au-dessus, les jambes fermes, les genoux
légèrement pliés pour contrebalancer l’impulsion du
coup ; le pied gauche en face de la boule, le pied droit
reporté un peu en arrière ! Un type accompli du
gentleman-crocketer !
Alors le frère Sam leva son maillet, en lui faisant
doucement décrire un demi-cercle ; puis il frappa la
boule, placée à dix-huit pouces du « fock » ou piquet de
départ, et n’eut pas à user du droit, qui lui appartenait,
de recommencer trois fois cette première opération.
En effet, la boule, adroitement lancée, passa sous le
premier arceau, ensuite sous le deuxième ; un autre
coup lui fit franchir le troisième, et ce ne fut qu’à
l’entrée du quatrième qu’elle prit un peu trop « de fer »
et s’arrêta.
C’était magnifique pour un début. Aussi, un très
flatteur murmure courut-il parmi les spectateurs, qui se
tenaient en dehors du petit fossé de l’aire gazonnée.
Au tour d’Aristobulus Ursiclos de jouer. Ce fut
moins heureux. Maladresse ou malchance, il dut s’y
reprendre à trois fois pour faire passer sa boule sous le
premier arceau, et il manqua le second.
« Il est probable, fit-il observer à Miss Campbell,
que cette boule n’est pas parfaitement calibrée. Dans ce
cas, le centre de gravité, placé excentriquement, la fait
dévier de sa course...
– À vous, oncle Sib », dit Miss Campbell, sans rien
écouter de cette scientifique explication.
Le frère Sib fut digne du frère Sam. Sa boule passa
deux arceaux et s’arrêta près de la boule d’Aristobulus
Ursiclos, qui lui servit à franchir le troisième, après
qu’il l’eût roquée, c’est-à-dire frappée à distance ; puis,
il roqua de nouveau le jeune savant, dont toute la
physionomie semblait dire : « Nous ferons mieux que
cela ! » Enfin, les deux boules ayant été mises en
contact, il posa le pied sur la sienne, il la poussa d’un
vigoureux coup de maillet, et croqua la boule de son
adversaire, c’est-à-dire que, par un effet de contrecoup,
il l’envoya à soixante pas, bien au-delà du fossé
limitatif.
Aristobulus Ursiclos dut courir après sa boule ; mais
il le fit posément, en homme réfléchi, et il attendit dans
l’attitude d’un général qui médite un grand coup.
Miss Campbell prit la boule verte, à son tour, et
passa adroitement les deux premiers arceaux.
La partie continua dans des conditions très
avantageuses pour les frères Melvill, qui s’en donnaient
de roquer et de croquer les boules adverses. Quel
massacre ! Ils se faisaient de petits signes, ils se
comprenaient d’un coup d’œil, sans avoir même besoin
de parler, et, finalement, ils prenaient l’avance, à la
grande satisfaction de leur nièce, mais au grand
déplaisir d’Aristobulus Ursiclos.
Miss Campbell, cependant, se voyant suffisamment
distancée, cinq minutes après le début de la partie, se
mit à jouer plus sérieusement, et montra beaucoup plus
d’habileté que son partenaire, qui ne lui épargnait
pourtant pas les conseils scientifiques.
« L’angle de réflexion, lui disait-il, est égal à l’angle
d’incidence, et cela doit vous indiquer la direction que
doivent prendre les boules, après le choc. Il faut donc
profiter de...
– Mais profitez vous-même, lui répondait Miss
Campbell. Me voici, monsieur, de trois arceaux en
avant de vous ! »
Et, en effet, Aristobulus Ursiclos restait piteusement
en arrière. Dix fois il avait déjà tenté de franchir le
double arceau central, sans y parvenir. Il s’en prit donc
à cet ustensile, il le fit redresser, il en modifia
l’écartement et tenta de nouveau la fortune.
La fortune ne lui fut pas favorable. Sa boule heurta
chaque fois le fer, et il ne parvint point à passer.
En vérité, Miss Campbell aurait eu le droit de se
plaindre de son partenaire. Elle jouait fort bien, elle, et
méritait les compliments que ne lui ménageaient point
ses deux oncles. Rien de charmant comme de la voir se
livrant tout entière à ce jeu, si bien fait pour développer
les grâces du corps ; son pied droit à demi levé du bout,
afin de maintenir sa boule au moment de croquer
l’autre, ses deux bras coquettement arrondis, lorsqu’elle
faisait décrire une demi-circonférence à son maillet,
l’animation de sa jolie figure, légèrement inclinée vers
le sol, sa taille, qui se balançait d’un mouvement
délicieux, tout cet ensemble était adorable à regarder !
Et cependant Aristobulus Ursiclos n’en voyait rien.
On avouera qu’il enrageait, le jeune savant. En effet,
les frères Melvill avaient maintenant une avance telle
qu’il serait bien difficile de les rattraper. Et, cependant,
les aléas du jeu de croquet sont si inattendus, qu’il ne
faut jamais désespérer de la victoire.
La partie continuait donc dans ces conditions
inégales, quand un incident se produisit.
Aristobulus Ursiclos trouva enfin l’occasion de
roquer la boule du frère Sam qui venait de repasser
l’arceau central, devant lequel il était, lui, obstinément
retenu. Véritablement dépité, tout en s’efforçant à rester
calme aux yeux de l’assistance, il voulut faire un coup
de maître, et rendre la pareille à son adversaire, en
l’envoyant hors des limites de l’aire du jeu. Il posa donc
sa boule près de celle du frère Sam, il assura son
adhérence en tassant l’herbe avec le plus grand soin, il
appuya dessus le pied gauche, et, décrivant une
circonférence presque entière, afin de donner plus de
force au choc, il fit rapidement tournoyer son maillet.
Quel cri lui échappa ! Ce fut un hurlement de
douleur ! Le maillet, mal dirigé, avait atteint, non la
boule, mais le pied du maladroit, et le voilà, sautillant
sur une jambe, en poussant des gémissements, très
naturels sans doute, mais quelque peu ridicules.
Les frères Melvill coururent à lui. Heureusement le
cuir de sa bottine avait amorti la violence du coup, la
contusion était sans gravité. Mais Aristobulus Ursiclos
crut devoir expliquer ainsi sa mésaventure.
« Le rayon, figuré par son maillet, dit-il en
professant, non sans quelque grimace, a décrit un cercle
concentrique à celui qui aurait dû raser tangentiellement
le sol, parce que j’avais tenu ce rayon un peu trop court.
De là ce choc...
– Et alors, monsieur, nous allons cesser la partie ?
demanda Miss Campbell.
– Cesser la partie ! s’écria Aristobulus Ursiclos !
Nous avouer vaincus ? jamais ! En prenant les formules
du calcul des probabilités, on trouverait encore que...
– Soit ! continuons ! » répondit Miss Campbell.
Mais toutes les formules du calcul des probabilités
n’auraient donné que bien peu de chances aux
adversaires des deux oncles. Déjà le frère Sam était
« rover », c’est-à-dire que, sa boule ayant franchi tous
les arceaux, il avait touché le « besan » ou piquet
d’arrivée, et que son jeu ne consistait plus qu’à venir en
aide à son partenaire, en croquant ou roquant toutes les
boules à sa convenance.
En effet, quelques coups après, la partie était
définitivement gagnée, et les frères Melvill
triomphaient, mais modestement, comme il convient à
des maîtres. Quant à Aristobulus Ursiclos, en dépit de
ses prétentions, il n’était même pas parvenu à franchir
l’arceau central.
Sans doute, Miss Campbell voulut alors paraître
beaucoup plus dépitée qu’elle ne l’était réellement, et
d’un vigoureux coup de maillet, elle frappa sa boule,
sans trop en calculer la direction.
La boule s’élança hors du périmètre circonscrit par
le petit fossé, du côté de la mer, s’enleva en
rebondissant sur un galet, et, comme eût dit Aristobulus
Ursiclos, sa pesanteur multipliée par le carré de la
vitesse aidant, elle dépassa la lisière de la grève.
Coup malheureux !
Un jeune artiste était là, assis devant son chevalet,
en train de prendre une vue de la mer, bornée par la
pointe méridionale de la rade d’Oban. La boule,
atteignant la toile en son plein, tacha sa couleur verte de
toutes les couleurs de la palette qu’elle frôla en passant,
et renversa le chevalet à quelques pas de là.
Le peintre se retourna tranquillement et dit :
« D’ordinaire, on prévient avant de commencer un
bombardement ! Nous ne sommes pas en sûreté ici ! »
Miss Campbell, ayant eu le pressentiment de cet
accident, avant même qu’il ne se fût produit, avait
couru vers la grève :
« Ah ! monsieur, dit-elle, en s’adressant au jeune
artiste ; veuillez me pardonner ma maladresse ! »
Celui-ci se leva, salua en souriant la belle jeune fille,
toute confuse, qui venait s’excuser...
C’était le « naufragé » du gouffre de Corryvrekan !
XI
Olivier Sinclair
Olivier Sinclair était un « joli homme », pour
employer l’expression jadis usitée en Écosse à l’égard
des garçons braves, prompts et alertes ; mais, si cette
expression lui convenait au moral, il faut avouer qu’elle
ne lui convenait pas moins au physique.
Dernier rejeton d’une honorable famille
d’Édimbourg, ce jeune Athénien de l’Athènes du Nord
était le fils d’un ancien conseiller de cette capitale du
Mid-Lothian. Sans père ni mère, élevé par son oncle,
l’un des quatre baillis de l’administration municipale, il
avait fait de bonnes études à l’Université ; puis, à l’âge
de vingt ans, un peu de fortune lui assurant au moins
l’indépendance, curieux de voir le monde, il visita les
principaux États de l’Europe, l’Inde, l’Amérique, et la
célèbre Revue d’Edimbourg ne refusa pas, en quelques
occasions, de publier ses notes de voyages. Peintre
distingué, qui aurait pu vendre ses œuvres à haut prix,
s’il l’eût voulu, poète à ses heures, – et qui ne le serait à
un âge où toute l’existence vous sourit ? – cœur chaud,
nature artiste, il était pour plaire et plaisait sans pose ni
fatuité.
Il est facile de se marier dans la capitale de la vieille
Calédonie. En effet, les sexes y sont en proportion très
inégale, et le faible, numériquement, l’emporte de
beaucoup sur le fort. Aussi un jeune homme, instruit,
aimable, comme il faut, fort bien fait de sa personne, ne
peut-il manquer d’y trouver plus d’une héritière à son
goût.
Et cependant, Olivier Sinclair, à vingt-six ans, ne
semblait pas encore avoir éprouvé le besoin de vivre à
deux. Le sentier de la vie lui paraissait-il donc trop
étroit pour y marcher coude à coude ? Non, sans doute,
mais il est plus probable qu’il se trouvait mieux d’aller
seul, de prendre par les chemins de traverse, de courir à
sa fantaisie, surtout avec ses goûts d’artiste et de
voyageur.
Pourtant, Olivier Sinclair était bien fait pour inspirer
plus que de la sympathie à quelque jeune et blonde fille
de l’Écosse. Sa taille élégante, sa physionomie ouverte,
son air franc, sa mâle figure, énergique par les traits,
douce par les yeux, la grâce de ses mouvements, la
distinction de ses manières, sa parole facile et
spirituelle, l’aisance de sa démarche, le sourire de son
regard, tout cet ensemble était de nature à charmer. Lui
ne s’en doutait guère n’étant point fat, ou n’y songeait
pas n’étant point d’humeur à s’enchaîner. D’ailleurs,
s’il donnait lieu à ces appréciations flatteuses pour sa
personne dans le clan féminin de l’Auld-Reeky1, il ne
plaisait pas moins à ses compagnons de jeunesse, à ses
camarades de l’Université : suivant la jolie expression
gaélique, il était de ceux « qui ne tournent jamais le dos
ni à un ami, ni à un ennemi ».
Eh bien, ce jour-là, il faut pourtant convenir qu’au
moment de l’attaque, il tournait le dos à Miss
Campbell. Miss Campbell, il est vrai, n’était ni son
ennemie ni son amie. Aussi, dans cette attitude, n’avait-
il pu voir venir la boule, si rudement poussée par le
maillet de la jeune fille. De là, cet effet d’obus en pleine
toile, et la culbute de tout son attirail de peintre.
Miss Campbell, du premier coup d’œil, avait
reconnu son « héros » du Corryvrekan ; mais le héros
n’avait point reconnu la jeune passagère du Glengarry.
C’est à peine si, pendant la fin de la traversée de l’île
Scarba à Oban, il avait aperçu Miss Campbell à bord.
Certes, s’il eût su quelle part personnelle lui revenait
dans son sauvetage, ne fût-ce que par politesse, il
l’aurait plus particulièrement remerciée ; mais il
l’ignorait encore, et probablement il devait l’ignorer
1
La Vieille Enfumée, surnom donné à Edimbourg.
toujours.
Et, en effet, ce jour même Miss Campbell défendait
– c’est le mot –, défendait aussi bien à ses oncles qu’à
dame Bess et à Partridge, de faire aucune allusion,
devant ce jeune homme, à ce qui s’était passé à bord du
Glengarry avant le sauvetage.
Cependant, après l’accident de la boule, les frères
Melvill avaient rejoint leur nièce, plus décontenancés
qu’elle, si c’est possible, et ils commençaient à
présenter leurs excuses personnelles au jeune peintre,
lorsque celui-ci les interrompit en disant :
« Mademoiselle... Messieurs... je vous en prie...
croyez que cela n’en vaut pas la peine !
– Monsieur... dit le frère Sib, en insistant. Non !...
nous sommes véritablement désolés...
– Et si le malheur est irréparable, comme cela est à
craindre... ajouta le frère Sam.
– Ce n’est qu’un accident, ce n’est point un
malheur ! répondit en riant le jeune homme. Un
barbouillage, rien de plus, et dont cette boule
vengeresse a fait justice ! »
Olivier Sinclair disait cela de si bonne humeur, que
les frères Melvill lui auraient volontiers tendu la main,
sans y mettre plus de cérémonie. En tout cas, ils crurent
devoir se présenter réciproquement, comme il convient
entre gentlemen.
« Monsieur Samuel Melvill, dit l’un.
– Monsieur Sébastien Melvill, dit l’autre.
– Et leur nièce, Miss Campbell », ajouta Helena, qui
ne pensa pas manquer aux convenances en se présentant
elle-même.
C’était à l’adresse du jeune homme une invitation de
décliner ses noms et qualités.
« Miss Campbell, messieurs Melvill, dit-il avec le
plus grand sérieux, je pourrais vous répondre que je
m’appelle « fock », comme l’un des piquets de votre
croquet, puisque j’ai été touché par la boule, mais je me
nomme tout bonnement Olivier Sinclair.
– Monsieur Sinclair, répliqua Miss Campbell, qui ne
savait trop comment elle devait prendre cette réponse,
veuillez une dernière fois recevoir toutes mes excuses...
– Et les nôtres, ajoutèrent les frères Melvill.
– Miss Campbell, reprit Olivier Sinclair, je vous
répète que cela n’en vaut pas la peine. Je cherchais à
obtenir un effet de lames déferlantes, et il est probable
que votre boule, comme l’éponge de je ne sais plus quel
peintre de l’antiquité, jetée en travers de son tableau,
aura produit l’effet que mon pinceau cherchait
vainement à rendre ! »
Cela fut dit d’un ton si aimable que Miss Campbell
et les frères Melvill ne purent s’empêcher de sourire.
Quant à la toile qu’Olivier Sinclair ramassa, elle se
trouvait hors d’usage, et c’était à recommencer.
Il est bon d’observer que Aristobulus Ursiclos
n’était point venu prendre part à cet échange d’excuses
et de politesses.
La partie terminée, le jeune savant, très vexé de
n’avoir pu mettre ses connaissances théoriques d’accord
avec ses aptitudes pratiques, s’était retiré pour rentrer à
l’hôtel. On ne devait même pas le voir avant trois ou
quatre jours, car il allait partir pour l’île Luing, une des
petites Hébrides, située au sud de l’île de Seil, dont il
voulait étudier, au point de vue géologique, les riches
ardoisières.
L’entretien ne pouvait donc être gêné par les
interventions explicatives qu’il n’eût point manqué de
faire sur la tension des trajectoires ou autres questions
relatives à l’accident.
Olivier Sinclair apprit alors qu’il n’était pas tout à
fait un inconnu pour les hôtes de Caledonian Hotel, et il
fut mis au courant des incidents de la traversée.
« Quoi, Miss Campbell, et vous messieurs, s’écria-t-
il, vous étiez à bord du Glengarry, qui m’a repêché si à
propos ?
– Oui, monsieur Sinclair.
– Et vous nous avez bien effrayés, ajouta le frère
Sib, lorsque nous avons aperçu, par le plus grand
hasard, votre embarcation perdue dans les remous du
Corryvrekan !
– Hasard providentiel, ajouta le frère Sam, et très
probablement, sans l’intervention de... »
C’est ici que Miss Campbell fit comprendre d’un
signe qu’elle n’entendait point être posée en libératrice.
Ce rôle de Notre-Dame-des-Naufragés, elle ne voulait à
aucun prix en accepter l’emploi.
« Mais, monsieur Sinclair, reprit alors le frère Sam,
comment ce vieux pêcheur qui vous accompagnait a-t-il
pu être assez imprudent pour s’aventurer dans ces
courants...
– Dont il doit bien connaître les dangers, puisqu’il
est du pays ? ajouta le frère Sib.
– Il ne faut pas l’accuser, messieurs Melvill,
répondit Olivier Sinclair. L’imprudence vient de moi,
de moi seul, et j’ai cru un instant que j’aurais à me
reprocher la mort de ce brave homme ! Mais il y avait
des couleurs si étonnantes à la surface de ces remous,
où la mer ressemble à une immense guipure, jetée sur
un fond de soie bleue ! Aussi, sans m’inquiéter du reste,
me voilà parti à la recherche de quelques nuances
nouvelles au milieu de cette écume imprégnée de
lumière. Et alors j’allais plus avant, toujours plus
avant ! Mon vieux pêcheur sentait bien le danger, il me
faisait des remontrances, il voulait revenir du côté de
l’île Jura, mais je ne l’écoutais guère, si bien que notre
embarcation fut enfin prise dans un courant, puis
irrésistiblement entraînée vers le gouffre ! Nous
voulûmes résister à cette attraction !... Un coup de mer
blessa mon compagnon, qui ne put me venir en aide, et
certainement, sans l’arrivée du Glengarry, sans le
dévouement de son capitaine, sans l’humanité des
passagers, nous serions passés à l’état légendaire, mon
matelot et moi, et maintenant catalogués dans le
nécrologe du Corryvrekan ! »
Miss Campbell écoutait sans dire un mot, et levait
parfois ses beaux yeux sur le jeune homme, qui ne
cherchait point à la gêner de ses regards. Elle ne put
s’empêcher de sourire, lorsqu’il parla de sa chasse ou
plutôt de sa pêche aux nuances marines. Est-ce qu’elle
aussi n’était pas en quête de pareille aventure, un peu
moins périlleuse, toutefois, la chasse aux nuances
célestes, la chasse au Rayon-Vert ?
Et les frères Melvill ne purent se retenir d’en faire la
remarque, en parlant du motif qui les avait amenés à
Oban, c’est-à-dire l’observation d’un phénomène
physique dont ils firent connaître la nature au jeune
peintre.
« Le Rayon-Vert ! s’écria Olivier Sinclair.
– L’auriez-vous déjà vu, monsieur ? demanda
vivement la jeune fille, l’auriez-vous déjà vu ?
– Non, Miss Campbell, répondit Olivier Sinclair.
Savais-je seulement qu’il y eût quelque part un Rayon-
Vert ! Non ! En vérité ! Eh bien, moi aussi, je veux le
voir ! Le soleil ne disparaîtra plus sous l’horizon sans
qu’il ne m’ait pour témoin de son coucher ! Et, par saint
Dunstan, je ne peindrai plus jamais qu’avec le vert de
son dernier rayon ! »
Il était difficile de savoir si Olivier Sinclair ne
parlait pas avec une légère pointe d’ironie, ou s’il se
laissait entraîner par le côté artiste de sa nature.
Toutefois, un certain pressentiment dit à Miss Campbell
que le jeune homme ne plaisantait pas.
« Monsieur Sinclair, reprit-elle, le Rayon-Vert n’est
pas ma propriété ! Il luit pour tout le monde ! Il ne perd
rien de sa valeur, parce qu’il se montre à plusieurs
curieux à la fois ! Nous pourrons donc, si vous le
voulez, essayer de le voir ensemble.
– Très volontiers, Miss Campbell.
– Mais il faut y mettre beaucoup de patience.
– Nous en mettrons...
– Et ne pas craindre de se faire mal aux yeux, dit le
frère Sam.
– Le Rayon-Vert vaut bien la peine qu’on risque
cela pour lui, répliqua Olivier Sinclair, et je ne quitterai
pas Oban sans l’avoir aperçu, je vous le promets.
– Une fois déjà, dit Miss Campbell, nous nous
sommes rendus à l’île Seil pour observer ce rayon, mais
un petit nuage est venu voiler l’horizon, juste au
moment où le soleil se couchait.
– Voilà une fatalité !
– Une véritable fatalité, monsieur Sinclair, car
depuis ce jour nous n’avons jamais revu un ciel
suffisamment net.
– Cela se retrouvera, Miss Campbell ! L’été n’a pas
encore dit son dernier mot, et, avant le retour de la
mauvaise saison, croyez-moi, le soleil nous aura fait
l’aumône du Rayon-Vert.
– Pour tout vous avouer, monsieur Sinclair, reprit
Miss Campbell, nous l’aurions certainement aperçu,
dans la soirée du 2 août, à l’horizon même de la passe
du Corryvrekan, si notre attention n’eût été détournée
par un certain sauvetage...
– Quoi, Miss Campbell, répondit Olivier Sinclair,
j’aurais été assez maladroit pour distraire vos regards en
un pareil moment ! Mon imprudence vous aurait coûté
le Rayon-Vert ! Alors, c’est moi qui vous dois des
excuses, et je vous exprime ici tous mes regrets pour
mon inopportune intervention ! Cela ne m’arrivera
plus ! »
Et l’on causa ainsi de choses et d’autres en reprenant
le chemin de Caledonian Hotel, où précisément Olivier
Sinclair était descendu la veille, à son retour d’une
excursion aux environs de Dalmaly. Ce jeune homme,
dont les manières franches, la communicative gaieté ne
déplaisaient point aux deux frères – loin de là – fut
alors amené à parler d’Édimbourg et de son oncle le
bailli Patrick Oldimer. Il se trouva que les frères Melvill
avaient été liés avec le bailli Oldimer pendant quelques
années. Entre ces deux familles s’étaient autrefois
établies des relations du monde, que l’éloignement seul
avait suspendues. On se retrouvait donc en parfaite
connaissance. Aussi Olivier Sinclair fut-il invité à
renouer avec les Melvill, et, comme il n’y avait aucune
raison pour qu’il plantât sa tente d’artiste plutôt ailleurs
qu’à Oban, il se déclara plus que jamais résolu à y
rester, afin de participer aux recherches du fameux
rayon.
Miss Campbell, les frères Melvill et lui se
rencontrèrent donc fréquemment sur les plages d’Oban
pendant les jours qui suivirent, Ils observaient ensemble
si les conditions atmosphériques tendaient à se
modifier. Dix fois par jour, ils interrogeaient le
baromètre, qui laissait voir quelques velléités de hausse.
Et, en effet, l’aimable instrument dépassa trente pouces
sept dixièmes dans la matinée du 14 août.
Avec quelle satisfaction, ce jour-là, Olivier Sinclair
apporta la bonne nouvelle à Miss Campbell ! Un ciel
pur comme l’œil d’une madone ! Un azur qui allait en
dégradant peu à peu ses nuances depuis l’indigo jusqu’à
l’outremer ! Pas une vapeur de nature hygrométrique
dans l’espace ! La perspective d’une soirée splendide et
d’un coucher de soleil à émerveiller les astronomes
d’un observatoire !
« Si nous ne voyons pas notre rayon au coucher du
soleil, dit Olivier Sinclair, c’est que nous serons
devenus aveugles !
– Mes oncles, répondit Miss Campbell, vous
entendez bien, c’est pour ce soir ! »
Il fut donc convenu que l’on partirait, avant dîner,
pour l’île Seil. C’est ce qui fut fait dès cinq heures.
La calèche entraîna sur la pittoresque route de
Glachan Miss Campbell radieuse, Olivier Sinclair
rayonnant, et les frères Melvill, qui prenaient leur part
de ce rayonnement et de cette irradiation. On eût dit,
vraiment, qu’ils emportaient le soleil avec eux sur le
siège de leur voiture, et que les quatre chevaux du
rapide équipage étaient les hippogryphes du char
d’Apollon, dieu du jour !
Arrivés à l’île Seil, les observateurs, enthousiasmés
d’avance, se trouvèrent en face d’un horizon dont aucun
obstacle n’altérait les lignes. Ils allèrent prendre place à
l’extrémité d’un cap étroit, qui séparait deux criques du
littoral et pointait d’un mille en mer. Rien ne pouvait
gêner la vue, dans l’ouest, sur un quart de l’horizon.
« Nous allons donc enfin l’observer, ce capricieux
rayon, qui met tant de mauvaise grâce à se laisser voir !
dit Olivier Sinclair.
– Je le crois, répondit le frère Sam.
– J’en suis sûr, ajouta le frère Sib.
– Et moi, je l’espère », répondit Miss Campbell, en
regardant la mer déserte et le ciel sans tache.
En vérité, tout faisait prévoir que le phénomène, au
coucher du soleil, se montrerait dans toute sa splendeur.
Déjà l’astre radieux, s’abaissant par une ligne
oblique, n’était plus qu’à quelques degrés au-dessus de
l’horizon. Son disque rouge teignait d’une couleur
uniforme l’arrière-plan du ciel, et jetait une longue
traînée éblouissante sur les eaux endormies du large.
Tous, muets, dans l’attente de l’apparition, un peu
émus devant cette fin d’un beau jour, observaient le
soleil, qui s’enfonçait peu à peu, semblable à un énorme
bolide. Soudain, un cri involontaire échappa à Miss
Campbell. Il fut suivi d’une anxieuse exclamation que
ni les frères Melvill ni Olivier Sinclair ne purent retenir.
Une chaloupe débordait alors l’îlot d’Easdale,
échoué au pied de Seil, et s’avançait lentement vers
l’ouest. Sa voile tendue comme un écran, dépassait la
ligne d’horizon. Allait-elle donc cacher le soleil au
moment où il s’éteindrait dans les flots ?
C’était une question de secondes. Revenir sur ses
pas, se jeter d’un côté ou de l’autre, afin de se retrouver
en face du point de contact, on n’en avait plus le
temps ; l’étroitesse du cap ne permettait pas de s’écarter
sous un angle suffisant pour se remettre dans l’axe du
soleil.
Miss Campbell, désespéré de ce contretemps, allait
et venait sur les roches. Olivier Sinclair faisait des
gestes immenses à cette embarcation, et lui criait
d’amener sa voile.
Vains efforts ! On ne le voyait pas, on ne pouvait
l’entendre. La chaloupe, sous une légère brise,
continuait à remonter vers l’ouest avec le flot qui
portait.
Au moment où le bord supérieur du disque solaire
allait disparaître, la voile passa devant lui et le cacha
derrière son trapèze opaque.
Déception ! Cette fois, le Rayon-Vert avait été lancé
du pied de cet horizon sans brumes, mais il s’était
heurté à la voile, avant d’avoir atteint le promontoire,
sur lequel tant de regards le guettaient avidement.
Miss Campbell, Olivier Sinclair, les frères Melvill,
absolument désappointés, plus irrités peut-être que ne le
comportait cette malchance, restaient pétrifiés à leur
place, oubliant même de s’en aller, maudissant
l’embarcation et ceux qui la montaient.
Cependant la chaloupe venait d’accoster une petite
anse de l’île Seil, à la base même du promontoire.
À ce moment, un passager en débarquait, laissant à
bord les deux marins qui l’avaient amené de l’île Luing
par la route du large ; puis, il contournait la grève et
escaladait les premières roches, de manière à atteindre à
l’extrémité du cap.
Très certainement, cet importun devait avoir
reconnu le groupe des observateurs postés sur le
plateau, car il les salua d’un geste empreint d’une
certaine familiarité.
« Monsieur Ursiclos ! s’écria Miss Campbell.
– Lui ! c’était lui ! répondirent les deux frères.
– Quel peut être ce monsieur ? » se dit Olivier
Sinclair.
C’était bien Aristobulus Ursiclos, en personne, qui
revenait après une scientifique tournée de quelques
jours à l’île Luing.
Comment il fut reçu de ceux qu’il venait de troubler
dans la réalisation de leur plus cher désir, il est inutile
d’y insister.
Le frère Sam et le frère Sib, oubliant toutes les
convenances, ne songèrent même pas à présenter l’un à
l’autre Olivier Sinclair et Aristobulus Ursiclos. Devant
le mécontentement d’Helena, ils baissèrent les yeux
pour ne pas voir le prétendant de leur choix.
Miss Campbell, ses petites mains fermées, ses bras
croisés sur la poitrine, ses yeux fulgurants, le regardait
sans mot dire. Puis, enfin, ces paroles s’échappèrent de
sa bouche :
« Monsieur Ursiclos, vous auriez mieux fait de ne
pas arriver si à propos pour commettre une
maladresse ! »
XII
Nouveaux projets
Le retour à Oban se fit dans des conditions
beaucoup moins agréables que l’aller à l’île Seil. On
avait cru partir pour un succès, et on revenait avec une
défaite.
Si la déception éprouvée par Miss Campbell pouvait
être atténuée en quelque chose, c’était parce que
Aristobulus Ursiclos en était la cause. Elle avait le droit
de l’accabler, ce grand coupable, de charger sa tête de
malédictions. Elle ne s’en fit faute. Les frères Melvill
auraient été mal venus à essayer de le défendre. Non ! il
avait fallu que l’embarcation de ce maladroit, auquel on
ne pensait guère, fût arrivée juste à point pour cacher
l’horizon, au moment où le soleil lançait son dernier
trait lumineux. Ce sont là de ces choses qui ne sauraient
se pardonner.
Il va sans dire qu’après cette algarade, Aristobulus
Ursiclos, qui, pour s’excuser, s’était en outre permis de
plaisanter le Rayon-Vert, avait regagné la chaloupe afin
de revenir à Oban. Il avait sagement fait, car, très
probablement, on ne lui aurait pas offert une place dans
la calèche, ni même sur le siège de derrière.
Ainsi, donc, par deux fois déjà, le coucher du soleil
s’était fait dans des conditions où il eût été possible
d’observer le phénomène, et, par deux fois, l’œil ardent
de Miss Campbell s’était vainement exposé aux
rutilantes caresses de l’astre, qui lui laissaient la vue
trouble pendant quelques heures ! D’abord, le sauvetage
d’Olivier Sinclair, ensuite le passage d’Aristobulus
Ursiclos, avaient fait manquer des occasions qui ne se
représenteraient pas de longtemps peut-être ! Dans les
deux cas, il est vrai, les circonstances n’avaient pas été
les mêmes, et autant Miss Campbell excusait l’un,
autant elle accablait l’autre. Qui aurait pu l’accuser de
partialité ?
Le lendemain, Olivier Sinclair, assez rêveur, se
promenait sur les grèves d’Oban.
Qu’était donc ce monsieur Aristobulus Ursiclos ?
Un parent de Miss Campbell et des frères Melvill, ou
simplement un ami ? C’était, à tout le moins, un
familier de la maison, rien qu’à la façon dont Miss
Campbell s’était laissée aller à lui reprocher sa
maladresse. Eh bien, que lui importait, à Olivier
Sinclair ? S’il voulait savoir à quoi s’en tenir, il n’avait
qu’à interroger le frère Sam ou le frère Sib... Et c’est
précisément ce qu’il se défendait de faire, ce qu’il ne fit
point.
Cependant les occasions ne lui manquèrent pas.
Chaque jour, Olivier Sinclair rencontrait, tantôt les
frères Melvill se promenant ensemble – qui aurait pu se
flatter de les avoir jamais vus l’un sans l’autre ? – tantôt
accompagnant leur nièce sur le bord de la mer. On
causait de mille choses, et plus particulièrement du
temps, – ce qui, dans l’espèce, n’était point une manière
de parler pour ne rien dire. Retrouverait-on jamais une
de ces soirées sereines, dont on guettait le retour pour
revenir à l’île Seil ? On pouvait en douter. En effet,
depuis ces deux admirables embellies du 2 et du 14
août, ce n’était plus que ciel incertain, nuages orageux,
horizons sillonnés d’éclairs de chaleur, brumes
crépusculaires, enfin de quoi désespérer un élève
astronome, accroché à l’objectif de sa lunette, et
poursuivant la révision d’un coin de la carte céleste !
Pourquoi ne pas avouer que le jeune peintre était
maintenant épris du Rayon-Vert, tout autant que Miss
Campbell ? Il avait enfourché ce dada en compagnie de
la belle jeune fille. Il courait avec elle les champs de
l’espace. Il chevauchait cette fantaisie avec non moins
d’ardeur, pour ne pas dire non moins d’impatience que
sa jeune compagne. Ah ! il n’était pas un Aristobulus
Ursiclos, lui, la tête perdue dans les nuages de la haute
science, plein de dédain pour un simple phénomène
d’optique ! Tous deux se comprenaient et tous deux
voulaient être de ces rares privilégiés que le Rayon-Vert
aurait honorés de son apparition !
« Nous le verrons, Miss Campbell, répétait Olivier
Sinclair, nous le verrons, quand je devrais aller
l’allumer moi-même ! En somme, c’est par ma faute
qu’il vous a échappé une première fois, et je suis aussi
coupable que ce monsieur Ursiclos... votre parent... je
crois ?
– Non... mon fiancé... paraît-il... » répondit ce jour-
là Miss Sinclair, en s’éloignant avec quelque hâte pour
aller rejoindre ses oncles, qui marchaient en avant et
s’offraient une prise.
Son fiancé ! Il fut singulier, l’effet que produisit sur
Olivier Sinclair cette simple réponse, et surtout le ton
dont elle avait été faite ! Après tout, pourquoi ce jeune
pédant ne serait-il pas un fiancé ? Au moins, dans ces
conditions, sa présence à Oban s’expliquait ! De ce
qu’il avait été assez mal avisé pour s’interposer entre le
soleil couchant et Miss Campbell, il ne s’ensuivait pas...
Qu’est-ce qui ne s’ensuivait pas ? Olivier Sinclair eût
peut-être été fort embarrassé de le dire.
D’ailleurs, après deux jours d’absence, Aristobulus
Ursiclos avait reparu. Olivier Sinclair l’aperçut,
plusieurs fois, en compagnie des frères Melvill, qui
n’auraient pu lui tenir rigueur. Il semblait être dans les
meilleurs termes avec eux. Le jeune savant et le jeune
artiste, à diverses reprises, s’étaient aussi rencontrés,
soit sur la plage, soit dans les salons de Caledonian
Hotel. Les deux oncles avaient cru devoir les présenter
l’un à l’autre.
« Monsieur Aristobulus Ursiclos, de Dumfries !
– Monsieur Olivier Sinclair, d’Édimbourg ! »
Cela avait coûté à chacun de ces jeunes gens un
salut médiocre, une simple inclinaison de tête, à
laquelle le corps, raidi outre mesure, n’avait point pris
part. Évidemment il n’y aurait jamais sympathie entre
ces deux caractères. L’un courait le ciel pour y
décrocher les étoiles, l’autre pour en calculer les
éléments ; l’un, artiste, ne cherchait point à poser sur le
piédestal de l’art ; l’autre, savant, se faisait de la science
un piédestal, sur lequel il prenait des attitudes.
Quant à Miss Campbell, elle boudait absolument
Aristobulus Ursiclos. S’il était là, elle ne semblait plus
s’apercevoir de sa présence ; s’il venait à passer, elle se
détournait visiblement. En un mot, ainsi qu’il a été
expliqué plus haut, elle le « coupait » avec toute la
netteté du formalisme britannique. Les frères Melvill
avaient quelque peine à en rassembler les morceaux.
Quoi qu’il en soit, dans leur opinion, tout cela
s’arrangerait, surtout si ce capricieux rayon voulait
enfin paraître.
En attendant, Aristobulus Ursiclos observait Olivier
Sinclair par-dessus ses lunettes, – manœuvre familière à
tous les myopes, qui veulent regarder sans en avoir
l’air. Et ce qu’il voyait : l’assiduité du jeune homme
près de Miss Campbell, l’aimable accueil que la jeune
fille lui faisait en toute occasion, n’était sans doute pas
pour lui plaire. Mais, sûr de lui-même, il se tint sur la
réserve.
Cependant, devant ce ciel incertain, devant ce
baromètre dont la mobile aiguille ne parvenait pas à se
fixer, tous sentaient leur patience mise à une bien
longue épreuve. Avec l’espoir de trouver un horizon
dégagé de brumes, ne fût-ce que quelques instants au
coucher du soleil, on fit encore deux ou trois excursions
à l’île Seil, auxquelles Aristobulus Ursiclos ne crut pas
devoir prendre part. Peine inutile ! Le 23 août arriva,
sans que le phénomène eût daigné apparaître.
Alors, cette fantaisie devint une idée fixe, qui ne
laissa plus place à aucune autre. Cela tournait à l’état
d’obsession. On en rêvait nuit et jour, à faire craindre
quelque nouveau genre de monomanie, – à une époque
où il n’y a plus à les compter. Sous cette contention
d’esprit, les couleurs se transformaient en une couleur
unique : le ciel bleu était vert, les routes étaient vertes,
les grèves étaient vertes, les roches étaient vertes, l’eau
et le vin étaient verts comme de l’absinthe. Les frères
Melvill s’imaginaient être vêtus de vert et se prenaient
pour deux grands perroquets, qui prenaient du tabac
vert dans une tabatière verte ! En un mot, c’était la folie
du vert ! Tous étaient frappés d’une sorte de
daltonisme, et les professeurs d’oculistique auraient eu
là de quoi publier d’intéressants mémoires dans leurs
revues d’ophtalmologie. Cela ne pouvait durer plus
longtemps.
Heureusement, Olivier Sinclair eut une idée.
« Miss Campbell, dit-il ce jour-là, et vous, messieurs
Melvill, il me semble que, tout bien considéré, nous
sommes fort mal à Oban pour observer le phénomène
en question.
– Et à qui la faute ? répondit Miss Campbell, en
regardant bien en face les deux coupables qui baissèrent
la tête.
– Ici, pas d’horizon de mer ! reprit le jeune peintre.
De là, obligation d’aller en chercher un jusqu’à l’île
Seil, au risque de ne point s’y trouver au moment où il
y faudrait être !
– C’est évident ! répondit Miss Campbell. En vérité,
je ne sais pas pourquoi mes oncles ont été choisir
précisément cet horrible endroit pour notre expérience !
– Chère Helena ! répondit le frère Sam, ne sachant
trop que dire, nous avions pensé...
– Oui... pensé... la même chose... ajouta le frère Sib,
pour lui venir en aide.
– Que le soleil ne dédaignait pas de se coucher
chaque soir sur l’horizon d’Oban...
– Puisque Oban est situé au bord de la mer !
– Et vous aviez mal pensé, mes oncles, répondit
Miss Campbell, très mal pensé, puisqu’il ne s’y couche
pas !
– En effet, reprit le frère Sam. Il y a ces
malencontreuses îles, qui nous cachent la vue du large !
– Vous n’avez pas, sans doute, la prétention de les
faire sauter ?... demanda Miss Campbell.
– Ce serait déjà fait, si c’était possible, répondit le
frère Sib d’un ton décidé.
– Nous ne pouvons pourtant pas aller camper sur
l’île Seil ! fit observer le frère Sam.
– Et pourquoi pas ?
– Chère Helena, si tu le veux absolument...
– Absolument.
– Partons donc ! » répondirent le frère Sib et le frère
Sam d’un ton résigné.
Et ces deux êtres, si soumis, se déclarèrent prêts à
quitter immédiatement Oban.
Olivier Sinclair intervint.
« Miss Campbell, dit-il, pour peu que vous le
vouliez bien, je pense qu’il y aurait mieux à faire que
d’aller s’installer sur l’île Seil.
– Parlez, monsieur Sinclair, et si votre avis est
meilleur, mes oncles ne se refuseront pas à le suivre ! »
Les frères Melvill s’inclinèrent par un mouvement
d’automates tellement identique, que jamais peut-être
ils ne s’étaient plus ressemblés.
« L’île Seil, reprit Olivier Sinclair, n’est vraiment
pas faite pour que l’on puisse y demeurer, ne fût-ce que
quelques jours. Si vous avez à exercer votre patience,
Miss Campbell, il ne faut point que ce soit au détriment
de votre bien-être. J’ai observé d’ailleurs qu’à Seil la
vue de la mer est assez bornée par la configuration des
côtes. Si, par malheur, il nous fallait attendre plus
longtemps que nous ne le pensons, si notre séjour devait
s’y prolonger pendant quelques semaines, il pourrait
arriver que le soleil, qui rétrograde maintenant vers
l’ouest, finît par se coucher derrière l’île Colonsay, ou
l’île Oronsay, ou même la grande Islay, et notre
observation manquerait encore, faute d’un horizon
suffisant.
– En vérité, répondit Miss Campbell, ce serait là le
dernier coup de la mauvaise fortune...
– Que nous pouvons peut-être éviter en cherchant
une station située plus en dehors de cet archipel des
Hébrides, et devant laquelle s’ouvre tout l’infini de
l’Atlantique.
– En connaîtriez-vous une, monsieur Sinclair ? »
demanda vivement Miss Campbell.
Les frères Melvill étaient attachés aux lèvres du
jeune homme. Qu’allait-il répondre ? Où diable la
fantaisie de leur nièce allait-elle finalement les
entraîner ? Sur quelle limite extrême des continents de
l’ancien monde devraient-ils se fixer pour satisfaire à
son désir ?
La réponse d’Olivier Sinclair eut pour effet de les
rassurer tout d’abord.
« Miss Campbell, dit-il, non loin d’ici, il y a une
station, qui me paraît présenter toutes les conditions
favorables. Elle est située derrière ces hauteurs de Mull,
qui ferment l’horizon dans l’ouest d’Oban. C’est l’une
des petites Hébrides les plus avancées à la lisière de
l’Atlantique, c’est la charmante île d’Iona.
– Iona ! s’écria Miss Campbell, Iona, mes oncles !
Et nous n’y sommes pas encore ?
– Nous y serons demain, répondit le frère Sib.
– Demain, avant le coucher du soleil, ajouta le frère
Sam.
– Partons donc, reprit Miss Campbell, et si, à Iona,
nous ne trouvons pas un espace largement découvert,
sachez-le, mes oncles, nous chercherons un autre point
du littoral, depuis John O’Groats, à l’extrémité nord de
l’Écosse, jusqu’au Land’s End, à la pointe sud de
l’Angleterre, et si cela ne suffit pas encore...
– C’est bien simple, répondit Olivier Sinclair, nous
ferons le tour du monde ! »
XIII
Les magnificences de la mer
Qui se montra désespéré en apprenant la résolution
prise par ses hôtes ? ce fut l’hôtelier de Caledonian
Hotel. Comme maître Mac-Fyne eût fait sauter, s’il
l’avait pu, toutes ces îles et tous ces îlots, qui masquent
la vue d’Oban du côté de la mer. Il se consola,
d’ailleurs, dès qu’elle fut partie, en exprimant tous ses
regrets d’avoir hébergé une pareille famille de
monomanes.
À huit heures du matin, les frères Melvill, Miss
Campbell, dame Bess et Partridge s’embarquaient sur le
« swift steamer Pioneer » – ainsi disaient les prospectus
– qui fait le tour de l’île de Mull avec escales à Iona, à
Staffa, puis revient le soir même à Oban.
Olivier Sinclair avait précédé ses compagnons au
quai d’embarquement, à l’appontement de l’estacade, et
il les attendait sur la passerelle, jetée d’un tambour à
l’autre du bateau à vapeur.
D’Aristobulus Ursiclos, il n’était pas question pour
ce voyage. Les frères Melvill avaient cependant cru
devoir le prévenir de ce départ précipité. La plus simple
politesse exigeait cette démarche, et ils étaient les gens
les plus polis du monde.
Aristobulus Ursiclos avait assez froidement reçu la
communication des deux oncles, et s’était simplement
contenté de les remercier, sans rien dire de ses projets.
Les frères Melvill s’étaient donc retirés, en se
répétant que, si leur protégé se tenait sur une extrême
réserve, et que si Miss Campbell l’avait quelque peu
pris en aversion, cela passerait à la suite d’une belle
soirée d’automne, après un de ces beaux couchers de
soleil dont l’île d’Iona ne se montrerait pas avare. Du
moins, c’était leur opinion.
Tous les passagers étant à bord, les amarres furent
larguées à la troisième éructation du sifflet à vapeur, et
le Pioneer évolua de manière à sortir de la baie pour
prendre, au sud, le détroit de Kerrera.
Il y avait à bord un certain nombre de ces touristes
qu’attire, deux ou trois fois par semaine, cette
charmante excursion de douze heures autour de l’île de
Mull ; mais Miss Campbell et ses compagnons devaient
les abandonner à la première escale.
En vérité, il leur tardait d’arriver à Iona, ce nouveau
champ ouvert à leurs observations. Le temps était
superbe, la mer calme comme un lac. La traversée serait
belle. Si ce soir-là n’amenait pas la réalisation de leur
vœu, eh bien, ils attendraient patiemment, après s’être
installés sur l’île. Là le rideau serait levé, du moins, le
décor serait toujours en place. Il n’y aurait relâche que
pour cause de mauvais temps.
Bref, avant midi, le but du voyage allait être atteint.
Le rapide Pioneer descendit le détroit de Kerrera,
doubla la pointe méridionale de l’île, se lança à travers
le large évasement du Firth of Lorn, laissa sur la gauche
Colonsay et sa vieille abbaye que fondèrent au
quatorzième siècle les célèbres Lords des Îles, et vint
ranger la côte méridionale de Mull, échouée en pleine
mer, comme un immense crabe, dont la pince inférieure
se courbe légèrement vers le sud-ouest. Un instant, le
Ben More se montra à une hauteur de trois mille cinq
cents pieds au-dessus de lointaines collines, âpres et
ardues, dont les bruyères forment le vêtement naturel, et
sa cime arrondie domina ces pâturages, tachetés de
ruminants, que la pointe d’Ardanalish coupe
brusquement de son imposant massif.
La pittoresque Iona se détacha alors vers le nord-
ouest, presque à l’extrémité de la pince méridionale de
Mull. La mer Atlantique, immense, infinie, s’étendait
au-delà.
« Vous aimez l’Océan, monsieur Sinclair ? demanda
Miss Campbell à son jeune compagnon, qui, assis près
d’elle sur la passerelle du Pioneer, contemplait ce beau
spectacle.
– Si je l’aime, Miss Campbell ! répondit-il. Oui, et
je ne suis pas de ces indignes qui en trouvent la vue
monotone ! À mes yeux, rien n’est plus changeant que
son aspect, mais il faut savoir l’observer sous ses
phases diverses. En vérité, la mer est faite de tant de
nuances si merveilleusement fondues les unes aux
autres, qu’il est peut-être plus difficile à un peintre d’en
reproduire l’ensemble, uniforme et varié tout à la fois,
que de peindre un visage, si mobile qu’en soit la
physionomie.
– En effet, dit Miss Campbell, elle se modifie
incessamment sous le moindre souffle qui passe, et,
suivant la lumière dont elle s’imprègne, change à toutes
les heures du jour.
– Regardez-la en ce moment, Miss Campbell ! reprit
Olivier Sinclair. Elle est absolument calme ! Ne dirait-
on pas d’un beau visage endormi, dont rien n’altère
l’admirable pureté ? Elle n’a pas une ride, elle est jeune,
elle est belle ! Ce n’est qu’un immense miroir, si l’on
veut, mais un miroir qui réfléchit le ciel, et dans lequel
Dieu peut se voir !
– Miroir que ternit trop souvent le souffle des
tempêtes ! ajouta Miss Campbell.
– Eh ! répondit Olivier Sinclair, c’est ce qui fait la
grande variété d’aspects de l’Océan ! Qu’un peu de
vent se lève, le visage changera, il se ridera, la houle lui
mettra des cheveux blancs, il vieillira en un instant, il
aura cent années de plus, mais il restera toujours
superbe avec ses phosphorescences capricieuses et ses
broderies d’écume !
– Croyez-vous, monsieur Sinclair, demanda Miss
Campbell, qu’aucun peintre, si grand qu’il soit, puisse
jamais reproduire sur une toile toutes les beautés de la
mer ?
– Je ne le pense pas, Miss Campbell, et comment le
pourrait-il ? La mer n’a véritablement pas de couleur
propre. Elle n’est qu’une vaste réverbération du ciel !
Est-elle bleue ? ce n’est pas avec du bleu qu’on peut la
peindre ! Est-elle verte ? ce n’est pas avec du vert ! On
la saisirait plutôt dans ses fureurs, quand elle est
sombre, livide, méchante, lorsqu’il semble que le ciel y
mélange tous les nuages qu’il tient en suspension au-
dessus d’elle ! Ah ! Miss Campbell, plus je le vois, plus
je le trouve sublime, cet Océan ! Océan ! ce mot dit
tout ! c’est l’immensité ! Il recouvre à des profondeurs
insondables des prairies sans bornes, et près desquelles
les nôtres sont désertes ! a dit Darwin. Que sont, en face
de lui, les plus vastes continents ? de simples îles qu’il
entoure de ses eaux ! Il couvre les quatre cinquièmes du
globe ! Par une sorte de circulation incessante – comme
une créature vivante, dont le cœur battrait à la ligne
équatoriale –, il se nourrit lui-même avec les vapeurs
qu’il émet, dont il alimente les sources, qui lui
reviennent par les fleuves, ou qu’il reprend directement
par les pluies sorties de son sein ! Oui ! l’Océan, c’est
l’infini, infini qu’on ne voit pas, mais qu’on sent,
suivant l’expression d’un poète, infini comme l’espace
qu’il reflète dans ses eaux !
– J’aime à vous entendre parler avec cet
enthousiasme, monsieur Sinclair, répondit Miss
Campbell, et cet enthousiasme, je le partage ! Oui !
j’aime la mer comme vous pouvez l’aimer !
– Et vous ne craindriez pas d’en affronter les périls !
demanda Olivier Sinclair.
– Non, en vérité, je n’aurais pas peur. Peut-on
craindre ce qu’on admire ?
– Vous auriez été une hardie voyageuse ?
– Peut-être, monsieur Sinclair, répondit Miss
Campbell. En tout cas, de tous les voyages dont j’ai lu
le récit, je préfère ceux qui ont eu pour but la
découverte des mers lointaines. Que de fois je les ai
parcourues avec les grands navigateurs ! Que de fois je
me suis lancée dans le profond inconnu, – par la pensée
seulement, il est vrai ; mais je ne sais rien de plus
enviable que la destinée des héros qui ont accompli de
si grandes choses !
– Oui, Miss Campbell, dans l’histoire de l’humanité,
quoi de plus beau que ces découvertes ! Traverser pour
la première fois l’Atlantique avec Colomb, le Pacifique
avec Magellan, les mers polaires avec Parry, Franklin,
d’Urville et tant d’autres, quels rêves ! Je ne peux voir
partir un navire, vaisseau de guerre, bâtiment de
commerce ou simple chaloupe de pêche, sans que tout
mon être ne s’embarque à son bord ! Je pense que
j’étais fait pour être marin, et si cette carrière n’a pas
été la mienne depuis mon enfance, je le regrette chaque
jour !
– Mais vous avez au moins voyagé sur mer ?
demanda Miss Campbell.
– Autant que je l’ai pu, répondit Olivier Sinclair.
J’ai visité un peu la Méditerranée depuis Gibraltar
jusqu’aux échelles du Levant, un peu l’Atlantique
jusqu’à l’Amérique du Nord, puis les mers
septentrionales de l’Europe, et je connais toutes ces
eaux que la nature a prodiguées à l’Angleterre comme à
l’Écosse si libéralement...
– Et si magnifiquement, monsieur Sinclair !
– Oui, Miss Campbell, et je ne sais rien de
comparable à ces parages de nos Hébrides, sur lesquels
ce steamer nous emporte ! C’est un véritable archipel,
avec un ciel moins bleu que celui de l’Orient, mais avec
plus de poésie, peut-être, dans l’ensemble de ses roches
sauvages et de ses horizons embrumés. L’archipel grec
a donné naissance à toute une société de dieux et de
déesses. Soit ! Mais vous remarquerez que c’étaient des
divinités très bourgeoises, très positives, douées surtout
d’une vie matérielle, faisant leurs petites affaires et
tenant leurs comptes de dépenses. À mon sens,
l’Olympe apparaît comme un salon plus ou moins bien
composé, où se réunissaient des dieux, qui
ressemblaient un peu trop à ces hommes, dont ils
partageaient toutes les faiblesses ! Il n’en est pas ainsi
de nos Hébrides. C’est le séjour des êtres surnaturels !
Les déités scandinaves, immatérielles, éthérées, sont
des formes insaisissables, non des corps ! C’est Odin,
c’est Ossian, c’est Fingal, c’est toute l’envolée de ces
poétiques fantômes, échappés aux livres des Sagas !
Qu’elles sont belles, ces figures, dont notre souvenir
peut évoquer l’apparition au milieu des brumes des
mers arctiques, à travers les neiges des régions
hyperboréennes ! Voilà un Olympe autrement divin que
l’Olympe grec ! Celui-là n’a rien de terrestre, et, s’il
fallait lui assigner un emplacement digne de ses hôtes,
ce serait dans nos mers des Hébrides ! Oui, Miss
Campbell, c’est ici même que j’irais adorer nos
divinités, et, en véritable enfant de cette antique
Calédonie, je ne changerais pas notre archipel, avec ses
deux cents îles, son ciel chargé de vapeurs, ses marées
vibrantes, réchauffées par les courants du Gulf-Stream,
pour tous les archipels des mers de l’Orient !
– Et il est bien à nous, Écossais des Highlands !
répondit Miss Campbell, tout enflammée aux ardentes
paroles de son jeune compagnon, à nous, Écossais du
comté d’Argyle ! Ah ! monsieur Sinclair, je suis,
comme vous, passionnée pour notre archipel
calédonien ! Il est superbe, et je l’aime jusque dans ses
fureurs !
– Elles sont sublimes, en effet, répondit Olivier
Sinclair, Rien n’arrête la violence des bourrasques qui
s’y jettent, après un parcours de trois mille milles !
C’est à la côte américaine que fait face la côte
écossaise ! Si là, de l’autre côté de l’Atlantique,
prennent naissance les grandes tempêtes de l’Océan, ici
se déchaînent les premiers assauts des lames et des
vents, lancés sur l’Europe occidentale ! Mais que
peuvent-elle contre nos Hébrides, plus audacieuses que
cet homme dont parle Livingstone, qui ne craignait pas
les lions, mais qui avait peur de l’Océan, ces îles solides
sur leur base granitique, se riant des violences de
l’ouragan et de la mer !...
– La mer !... Une combinaison chimique
d’hydrogène et d’oxygène, avec deux et demi pour cent
de chlorure de sodium ! Rien de beau, en effet, comme
les fureurs du chlorure de sodium ! »
Miss Campbell et Olivier s’étaient retournés, en
entendant ces paroles, évidemment dites à leur
intention, et prononcées comme une réponse à leur
enthousiasme.
Aristobulus Ursiclos était là, sur la passerelle.
L’importun n’avait pu résister au désir de quitter
Oban en même temps que Miss Campbell, sachant
qu’Olivier Sinclair l’accompagnait à Iona. Aussi,
embarqué avant eux, après s’être tenu dans le salon du
Pioneer pendant toute la traversée, il venait de remonter
en vue de l’île.
Les fureurs du chlorure de sodium ! Quel coup de
poing dans le rêve d’Olivier Sinclair et de Miss
Campbell !
XIV
La vie à Iona
Cependant, Iona – de son vieux nom l’île des
Vagues –, dressant sa colline de l’Abbé à une altitude
qui ne dépasse pas quatre cents pieds au-dessus du
niveau de la mer, émergeait de plus en plus, et le
steamer s’en rapprochait rapidement.
Vers midi, le Pioneer vint accoster le long d’une
petite jetée faite de roches à peine équarries, toutes
verdies par les eaux. Les passagers débarquèrent, les
uns, en grand nombre, pour reprendre la mer une heure
après et revenir à Oban par le détroit de Mull, les
autres, en petit nombre – on sait lesquels –, avec
l’intention de séjourner à Iona.
L’île n’a pas de port proprement dit. Un quai de
pierre en protège une des criques contre les lames du
large. Rien de plus. C’est là que s’abritent, pendant la
belle saison, quelques yachts de plaisance et les
chaloupes de pêche, qui exploitent ces parages.
Miss Campbell et ses compagnons, laissant les
touristes à la merci d’un programme qui les oblige à
voir l’île en deux heures, s’occupèrent de chercher une
habitation convenable.
Il ne fallait pas s’attendre à trouver à Iona le confort
des riches villes de bains du Royaume-Uni.
En effet, Iona ne mesure pas plus de trois milles de
long sur un mille de large, et compte à peine cinq cents
habitants. Le duc d’Argyle, à qui elle appartient, n’en
retire qu’un revenu de quelques centaines de livres. Là,
point de ville proprement dite, ni même de bourgade, ni
même de village. Quelques maisons éparses, pour la
plupart simples masures, pittoresques si l’on veut, mais
rudimentaires, presque toutes sans fenêtres, éclairées
seulement par la porte, sans cheminée, avec un trou
dans le toit, n’ayant que des murs de paillis et de galets,
des chaumes de roseaux et de bruyères, reliés par de
gros filaments de varech.
Qui pourrait croire, cependant, que Iona a été le
berceau de la religion des Druides, aux premiers temps
de l’histoire scandinave ? Qui s’imaginerait qu’après
eux, au VIe siècle, saint Columban – l’Irlandais dont
elle porte aussi le nom – y fonda, pour enseigner la
nouvelle religion du Christ, le premier monastère de
toute l’Écosse, et que des moines de Cluny vinrent
l’habiter jusqu’à la Réforme ! Où chercher maintenant
les vastes bâtiments, qui furent comme le séminaire des
évêques et des grands abbés du Royaume-Uni ? Où
retrouver, au milieu des débris, la bibliothèque, riche en
archives du passé, en manuscrits relatifs à l’histoire
romaine, et dans laquelle venaient utilement puiser les
érudits de l’époque ? Non ! à l’heure présente, rien que
des ruines, là où la civilisation, qui devait si
profondément modifier le nord de l’Europe, avait pris
naissance. De la Sainte-Columba d’autrefois, il ne reste
que la Iona actuelle, avec quelques rudes paysans, qui
arrachent péniblement à sa terre sablonneuse une
médiocre récolte d’orge, de pommes de terre et de blé,
avec les rares pêcheurs, dont les chaloupes vivent des
eaux poissonneuses des petites Hébrides !
« Miss Campbell, dit Aristobulus Ursiclos d’un ton
dédaigneux, au premier aspect, trouvez-vous que cela
vaille Oban ?
– Cela vaut mieux ! » répondit Miss Campbell, bien
qu’elle pensât, sans doute, qu’il allait y avoir un
habitant de trop dans l’île.
Cependant, à défaut de casino ou d’hôtel, les frères
Melvill découvrirent une sorte d’auberge, presque
passable, où descendent les touristes, qui ne se
contentent pas du temps que le bateau leur laisse pour
visiter les ruines druidiques et chrétiennes d’Iona. Ils
purent donc s’installer le jour même aux Armes de
Duncan, tandis qu’Olivier Sinclair et Aristobulus
Ursiclos se logeaient, tant bien que mal, chacun dans
une cabane de pêcheur.
Mais telle était la disposition d’esprit de Miss
Campbell, qu’en sa petite chambre, devant sa fenêtre
ouverte à l’ouest sur la mer, elle se trouvait aussi bien
que sur la terrasse de la haute tour d’Helensburgh,
mieux, à coup sûr, que dans le salon de Caledonian
Hotel. De là, l’horizon se développait sous ses yeux,
sans qu’aucun îlot en rompît la ligne circulaire, et avec
un peu d’imagination, elle aurait pu apercevoir, à trois
mille milles, la côte américaine, de l’autre côté de
l’Atlantique. Vraiment, le soleil avait là un beau théâtre
pour s’y coucher dans toute sa splendeur !
La vie commune s’organisa donc facilement et
simplement. Les repas se prenaient en commun dans la
salle basse de l’auberge. Suivant l’ancienne coutume,
dame Bess et Partridge s’asseyaient à la table de leurs
maîtres. Peut-être Aristobulus Ursiclos en marqua-t-il
quelque surprise, mais Olivier Sinclair n’y trouva rien à
redire. Il s’était déjà pris d’une sorte d’affection pour
ces deux serviteurs, qui le lui rendaient bien.
Ce fut alors que la famille mena l’antique existence
écossaise dans toute sa simplicité. Après les
promenades sur l’île, après les conversations sur les
choses du vieux temps, dans lesquelles Aristobulus
Ursiclos ne manquait jamais de jeter inopportunément
sa note moderne, on se réunissait au dîner de midi et au
souper de huit heures du soir. Puis, le coucher du soleil,
Miss Campbell venait l’observer par tous les temps,
même les temps couverts. Qui sait ! Une trouée pouvait
se faire dans la basse zone des nuages, une fente, un
hiatus, de quoi laisser passer le dernier rayon !
Et quels repas ! Les plus Calédoniens des convives
de Walter Scott, à un dîner de Fergus Mac-Gregor, à un
souper d’Oldbuck l’Antiquaire, n’auraient rien trouvé à
reprendre aux mets apprêtés suivant la mode de la
vieille Écosse. Dame Bess et Partridge, reportés à un
siècle en arrière, se sentaient heureux comme s’ils
eussent vécu au temps de leurs ancêtres. Le frère Sam
et le frère Sib accueillaient avec un évident plaisir les
combinaisons culinaires en usage autrefois dans la
famille Melvill.
Et voici les propos qui couraient dans la salle basse,
transformée en salle à manger.
« Un peu de ces « cakes » de farine d’avoine, bien
autrement savoureux que les moelleux gâteaux de
Glasgow !
– Un peu de ce « sowens », dont les montagnards se
régalent encore dans les Highlands !
– Encore de ce « haggis », que notre grand poète
Burns a dignement célébré dans ses vers comme le
premier, le meilleur, le plus national des puddings
écossais !
– Encore de ce « cockylecky ! » Si le coq en est un
peu dur, les poireaux dont on l’accommode sont
excellents !
– Et pour la troisième fois de ce « hotchpotch », plus
réussi que n’importe quel potage de la cuisinière
d’Helensburgh ! »
Ah ! l’on mangeait bien aux Armes de Duncan, à la
condition de s’approvisionner tous les deux jours à
l’office des steamers, qui font le service des petites
Hébrides ! Et l’on buvait bien aussi !
Il fallait voir les frères Melvill se faire raison, le
verre en main, se porter santé avec ces grandes pintes,
qui ne contiennent pas moins de quatre pintes anglaises,
et dans lesquelles écumait l’« usquebaugh », la bière
nationale par excellence, ou le meilleur « hummok »,
brassé tout exprès pour eux ! Et le whisky, tiré de
l’orge, dont la fermentation semble se continuer encore
dans l’estomac des buveurs ! Et si la forte bière eût
manqué, ne se seraient-ils pas contentés du simple
« mum », distillé du froment, fût-ce même de ce « two-
penny » qu’on pouvait toujours agrémenter d’un petit
verre de gin ! En vérité, ils ne pensaient guère à
regretter le sherry et le porto des caves d’Helensburgh
et de Glasgow.
Si Aristobulus Ursiclos, habitué au confort moderne,
ne laissait pas de se plaindre plus souvent qu’il ne
convenait, personne ne faisait attention à ses plaintes.
S’il trouvait le temps long, dans cette île, le temps
passait vite pour les autres, et Miss Campbell ne
récriminait plus contre les vapeurs qui embrumaient
chaque soir l’horizon.
Certes, Iona n’est pas grande, mais à qui aime à se
promener en bon air faut-il de si vastes espaces ? Les
immensités d’un parc royal ne peuvent-elles tenir dans
un bout de jardin ? On se promenait donc. Olivier
Sinclair prenait çà et là quelques sites. Miss Campbell
le regardait peindre, et le temps s’écoulait ainsi.
Les 26, 27, 28, 29 août se suivirent sans un instant
d’ennui. Cette vie sauvage convenait à cette île
sauvage, dont la mer battait sans relâche les roches
désolées.
Miss Campbell, heureuse d’avoir fui le monde
curieux, bavard, inquisiteur, des villes de bains, sortait,
ainsi qu’elle eût fait dans le parc d’Helensburgh, avec le
« rokelay » qui l’enveloppait comme une mantille,
coiffée de l’unique « snod », ce ruban mêlé aux
cheveux, qui va si bien aux jeunes Écossaises. Olivier
Sinclair ne se lassait pas d’admirer sa grâce, le charme
de sa personne, cette attirance, qui produisait sur lui un
effet dont il se rendait très bien compte, d’ailleurs.
Souvent tous deux allaient errer, causant, regardant,
rêvant, jusqu’aux extrêmes grèves de l’île, et foulaient
les varechs du dernier relais de la mer. Devant eux
s’enlevaient, par bandes, ces plongeons écossais, ces
« tamnie-nories », dont ils troublaient la solitude, ces
« pictarnies » à l’affût des petits poissons apportés par
les remous du ressac, et ces fous de Bassan, noirs de
plumage, blancs du bout des ailes, jaunes de la tête et
du cou, qui représentent plus spécialement la classe des
palmipèdes dans l’ornithologie des Hébrides.
Puis, le soir venu, après le coucher de ce soleil que
quelques brumes voilaient toujours, quel charme pour
Miss Campbell et les siens de passer ensemble, sur
quelque grève déserte, les premières heures de la nuit !
Les étoiles se levaient à l’horizon, et avec elles
revenaient tous les souvenirs des poèmes d’Ossian. Au
milieu du profond silence, Miss Campbell et Olivier
Sinclair entendaient les deux frères réciter
alternativement les strophes du vieux barde, l’infortuné
fils de Fingal1.
1
Cette poésie a été admirablement refaite par Alfred de Musset dans
l’évocation si connue :
Pâle étoile du soir, messagère lointaine,
Dont le front sort brillant des voiles du couchant...
Que regardes-tu dans la plaine?
« Étoile, compagne de la nuit, dont la tête sort
brillante des nuages du couchant, et qui imprimes tes
pas majestueux sur l’azur du firmament, que regardes-
tu dans la plaine ?
« Les vents orageux du jour se taisent ; les vagues
apaisées rampent au pied du rocher ; les moucherons du
soir, rapidement portés sur leurs ailes légères,
remplissent de leur bourdonnement le silence des cieux.
« Étoile brillante, que regardes-tu dans la plaine ?
Mais déjà je te vois t’abaisser en souriant sur les bords
de l’horizon. Adieu, adieu, étoile silencieuse ! »
Puis, le frère Sam et le frère Sib se taisaient, et tous
regagnaient leur petite chambre d’auberge,
Cependant, si peu clairvoyants que fussent les frères
Melvill, ils comprenaient bien qu’Aristobulus Ursiclos
perdait exactement ce que gagnait Olivier Sinclair dans
l’esprit de Miss Campbell. Les deux jeunes gens
s’évitaient le plus possible. Aussi les deux oncles
s’occupaient-ils, non sans peine, à réunir tout ce petit
monde, à provoquer des rapprochements, au risque de
quelque boutade de leur nièce. Oui, ils eussent été
heureux de voir Ursiclos et Sinclair se rechercher au
lieu de se fuir, au lieu de garder une retenue
dédaigneuse l’un vis-à-vis de l’autre. Se figuraient-ils
donc que tous les hommes sont frères, et frères à la
façon dont ils l’étaient eux-mêmes ?
Enfin, ils manœuvrèrent si adroitement, que, le 30
août, il fut convenu qu’on s’en irait de compagnie
visiter les ruines de l’église, du monastère et du
cimetière, situés au nord-est et au sud de la colline de
l’Abbé. Cette promenade, qui prend à peine deux
heures aux touristes, n’avait pas encore été faite par les
nouveaux hôtes d’Iona. C’était là un manque de
convenance envers les ombres légendaires de ces
moines ermites, qui habitaient jadis les huttes du
littoral, un manque d’égards pour ces grands morts des
familles royales, depuis Fergus II jusqu’à Macbeth.
XV
Les ruines d’Iona
Ce jour-là, Miss Campbell, les frères Melvill, les
deux jeunes gens, partirent donc après déjeuner. Il
faisait un beau temps d’automne. À chaque moment,
quelque échappée de lumière filtrait à travers la
déchirure des nuages peu épais. Sous ces
intermittences, les ruines qui couronnent cette partie de
l’île, les roches heureusement groupées du littoral, les
maisons éparses sur le terrain mouvementé d’Iona ; la
mer, striée au loin par les caresses d’une jolie brise,
semblaient renouveler leur aspect un peu triste et
s’égayer sous des effets de soleil.
Ce n’était point le jour des visiteurs. Le steamer en
avait débarqué une cinquantaine la veille ; il en
débarquerait sans doute autant le lendemain ; mais,
aujourd’hui, l’île d’Iona appartenait tout entière à ses
nouveaux habitants. Les ruines seraient donc
absolument désertes, lorsque les promeneurs y
arriveraient.
La route se fit gaiement. La bonne humeur du frère
Sam et du frère Sib avait gagné leurs compagnons. Ils
causaient, allaient et venaient, s’éloignaient à travers les
petits sentiers rocailleux, entre de basses murailles de
pierres sèches.
Tout était donc pour le mieux, lorsqu’on s’arrêta
d’abord en face du calvaire de Mac-Lean. Ce beau
monolithe de granit rouge, haut de quatorze pieds, qui
domine la chaussée de Main Street, est l’unique reste
des trois cent soixante croix dont l’île fut hérissée
jusqu’à l’époque de la Réforme, vers le milieu du XVIe
siècle.
Olivier Sinclair voulut, avec raison, prendre un
croquis de ce monument, qui est d’un bon travail et
produit un bel effet au milieu d’une aride plaine,
tapissée d’herbe grisonnante.
Miss Campbell, les frères Melvill et lui se
groupèrent donc à une cinquantaine de pas du calvaire,
afin d’en avoir une vue d’ensemble. Olivier Sinclair
s’assit sur le coin d’un petit mur, et commença à
dessiner les premiers plans du terrain, sur lequel se
dresse la croix de Mac-Lean.
Quelques instants après, il leur sembla à tous qu’une
forme humaine s’essayait à gravir les premières assises
de ce calvaire.
« Bon ! dit Olivier, que vient faire ici cet intrus ? Si
encore il était habillé en moine, il ne ferait pas tache, et
je pourrais le prosterner au pied de cette Vieille croix !
– C’est un simple curieux qui va bien vous gêner,
monsieur Sinclair, répondit Miss Campbell.
– Mais n’est-ce point Aristobulus Ursiclos, qui nous
a devancés ? dit le frère Sam.
– C’est bien lui ! » ajouta le frère Sib.
C’était Aristobulus Ursiclos, en effet. Monté sur le
soubassement du calvaire, il l’attaquait à coups de
marteau.
Miss Campbell, outrée de ce sans-gêne de
minéralogiste, se dirigea aussitôt vers lui :
« Que faites-vous là, monsieur ? demanda-t-elle.
– Vous le voyez, Miss Campbell, répondit
Aristobulus Ursiclos, je cherche à détacher un morceau
de ce granit.
– Mais à quoi bon ces manies ? Je croyais que le
temps des iconoclastes était passé !
– Je ne suis point un iconoclaste, répondit
Aristobulus Ursiclos, mais je suis un géologue, et,
comme tel, je tiens à savoir quelle est la nature de cette
pierre. »
Un violent coup de marteau avait fini l’œuvre de
dégradation : une pierre du soubassement venait de
rouler sur le sol.
Aristobulus Ursiclos la ramassa, et, doublant le
pouvoir optique de ses lunettes d’une grosse loupe de
naturaliste, qu’il tira de son étui, il l’approcha du bout
de son nez.
« C’est bien ce que je pensais, dit-il. Voilà un granit
rouge, d’un grain très serré, très résistant, qui a dû être
tiré de l’îlot des Nonnes, en tout semblable à celui dont
les architectes du XIIe siècle se sont servis pour
construire la cathédrale d’Iona. »
Et Aristobulus Ursiclos ne perdit pas une si belle
occasion de se lancer dans une dissertation
archéologique, que les frères Melvill – ils venaient de le
rejoindre – crurent devoir écouter.
Miss Campbell, sans plus de cérémonie, était
revenue vers Olivier Sinclair, et, lorsque le dessin fut
achevé, tous se retrouvèrent au parvis de la cathédrale.
Ce monument est un édifice complexe, fait de deux
églises accouplées, dont les murs, épais comme des
courtines, les piliers, solides comme des roches, ont
bravé les injures de ce climat depuis treize cents ans.
Pendant quelques minutes, les visiteurs se
promenèrent dans la première église, qui est romane par
le cintre de ses voûtes et la courbe de ses arcades, puis
dans la seconde, édifice gothique du XIIe siècle,
formant la nef et les transepts de la première. Ils allaient
ainsi, à travers ces ruines, d’une époque à une autre,
foulant les grandes dalles carrées, dont les jointures
laissaient poindre le sol. Ici c’étaient des couvercles de
tombes ; là, quelques pierres funéraires, dressées dans
les coins, avec leurs figures sculptées, qui semblaient
attendre l’aumône du passant.
Tout cet ensemble, lourd, sévère, silencieux,
respirait la poésie des temps passés.
Miss Campbell, Olivier Sinclair et les frères Melvill,
ne s’apercevant pas que leur trop savant compagnon
restait en arrière, pénétrèrent alors sous l’épaisse voûte
de la tour carrée, – voûte qui dominait autrefois le
portail de la première église, et se dressa plus tard au
point d’intersection des deux édifices.
Quelques instants après, des pas mesurés, appliqués
sur le pavé sonore, se firent entendre. On eût pu croire
qu’une statue de pierre, animée au souffle de quelque
génie, marchait pesamment, comme le Commandeur
dans le salon de don Juan.
C’était Aristobulus Ursiclos, qui, de ses enjambées
métriques, mesurait les dimensions de la cathédrale :
« Cent soixante pieds de l’est à l’ouest, dit-il, en
notant ce chiffre sur son carnet, au moment où il entrait
dans la seconde église.
– Ah ! c’est vous, monsieur Ursiclos ! dit
ironiquement Miss Campbell. Après le minéralogiste, le
géomètre ?
– Et soixante-dix pieds seulement au croisement des
transepts, répondit Aristobulus Ursiclos.
– Et combien de pouces ? » demanda Olivier
Sinclair.
Aristobulus Ursiclos regarda Olivier Sinclair, en
homme qui ne sait s’il doit ou non se fâcher. Mais les
frères Melvill, intervenant à propos, entraînèrent Miss
Campbell et les deux jeunes gens à la visite du
monastère.
Cet édifice n’offre que des restes méconnaissables,
bien qu’il ait survécu aux dégradations de la Réforme.
Après cette époque, il servit même de communauté à
quelques religieuses chanoinesses de Saint-Augustin,
auxquelles l’État y donna asile. Ce ne sont plus
maintenant que les lamentables ruines d’un couvent,
dévasté par les tempêtes, qui n’avait ni voûte en plein
cintre, ni piliers romans, pour pouvoir impunément
résister aux intempéries d’un climat hyperboréen.
Cependant les visiteurs, après avoir exploré ce qui
restait de ce monastère, si florissant autrefois, purent
encore admirer la chapelle, mieux conservée, dont
Aristobulus Ursiclos ne crut pas devoir mesurer les
dimensions intérieures. À cette chapelle, moins
anciennement ou plus solidement construite que les
réfectoires ou les cloîtres du couvent, le toit seul
manquait ; mais le chœur, qui est presque intact, est un
morceau d’architecture très goûté des antiquaires.
C’est dans la partie ouest que s’élève le tombeau de
celle qui fut la dernière abbesse de la communauté. Sur
sa dalle de marbre noir apparaît une figure de vierge,
sculptée entre deux anges, et, au-dessus, une madone
tenant l’Enfant Jésus dans ses bras.
« Ainsi que la Vierge à la Chaise et la Madone de
Saint-Sixte, les seules vierges de Raphaël qui ne
baissent pas leurs paupières, celle-ci regarde, et il
semble que ses yeux sourient ! »
Cette remarque fut très à propos faite par Miss
Campbell, mais elle eut pour résultat d’amener sur les
lèvres d’Aristobulus Ursiclos une moue assez ironique.
« Où avez-vous pris, Miss Campbell, dit-il, que des
yeux puissent jamais sourire ? »
Peut-être Miss Campbell eut-elle l’envie de lui
répondre qu’en tout cas ce ne serait pas en le regardant
que les siens auraient jamais cette expression, mais elle
se tut.
« C’est une faute communément répandue, reprit
Aristobulus Ursiclos, comme s’il eût professé ex
cathedra, que de parler du sourire des yeux. Ces
organes de la vue sont précisément dénués de toute
expression, ainsi que nous l’apprend l’oculistique.
Exemple : posez un masque sur un visage, regardez ses
yeux à travers ce masque, et je vous mets au défi de
reconnaître si ce visage est gai, triste ou colère.
– Ah ! vraiment ? répondit le frère Sam, qui parut
s’intéresser à cette petite leçon.
– J’ignorais cela, ajouta le frère Sib.
– Il en est ainsi, cependant, reprit Aristobulus
Ursiclos, et si j’avais un masque... »
Mais l’étonnant jeune homme n’avait pas de
masque, et l’expérience ne put être faite, de manière à
enlever tout doute à cet égard.
Au surplus, Miss Campbell et Olivier Sinclair
avaient déjà quitté le cloître, et se dirigeaient vers le
cimetière d’Iona.
Cet endroit porte le nom de « Reliquaire d’Oban »,
en souvenir de ce compagnon de saint Columban,
auquel on doit l’édification de la chapelle dont les
ruines s’élèvent au milieu de ce champ des morts.
C’est un curieux emplacement, ce terrain semé de
pierres funéraires, où dorment quarante-huit rois
écossais, huit vice-rois des Hébrides, quatre vice-rois
d’Irlande, et un roi de France, au nom perdu comme
celui d’un chef des temps préhistoriques. Entouré de sa
longue grille de fer, pavé de dalles juxtaposées, on
dirait une sorte de champ de Karnac, dont les pierres
seraient des tombes, et non des roches druidiques. Entre
elles, couché sur la litière verte, s’allonge le granit du
roi d’Écosse, ce Duncan illustré par la sombre tragédie
de Macbeth. De ces pierres, les unes portent
simplement des ornements d’un dessin géométrique ;
les autres, sculptées en ronde bosse, représentent
quelques-uns de ces farouches rois celtiques, étendus là
avec une rigidité de cadavre.
Que de souvenirs errent au-dessus de cette
nécropole d’Iona ! Quel recul l’imagination fait dans le
passé, en fouillant le sol de ce Saint-Denis des
Hébrides !
Et comment oublier cette strophe d’Ossian, qui
semble avoir été inspirée en ces lieux mêmes ?
« Étranger, tu habites ici une terre couverte de héros.
Chante quelquefois la gloire de ces morts célèbres. Que
leurs ombres légères viennent se réjouir autour de
toi ! »
Miss Campbell et ses compagnons regardaient en
silence. Ils n’avaient point à subir l’ennui d’un guide
assermenté, déchirant, pour quelques touristes, les
incertitudes d’une histoire si lointaine. Il leur semblait
revoir ces descendants du lord des îles, Angus Og, le
compagnon de Robert Bruce, le frère d’armes de ce
héros, qui lutta pour l’indépendance de son pays.
« J’aimerais à revenir ici à la nuit tombante, dit Miss
Campbell. Il me semble que l’heure serait plus
favorable pour rappeler ces souvenirs. Je verrais
apporter le corps du malheureux Duncan. J’entendrais
les propos des ensevelisseurs, le couchant dans la terre
consacrée à ses ancêtres. En vérité, monsieur Sinclair,
ne serait-ce pas l’instant propice pour évoquer ces lutins
qui gardent le royal cimetière ?
– Oui, Miss Campbell, et je pense qu’ils ne
refuseraient pas d’apparaître à votre voix.
– Comment, Miss Campbell, vous croyez aux
lutins ? s’écria Aristobulus Ursiclos.
– J’y crois, monsieur, j’y crois en vraie Écossaise
que je suis, répondit Miss Campbell.
– Mais, en réalité, vous savez bien que cela est
imaginaire, que rien de tout ce fantastique n’existe !
– Et s’il me plaît d’y croire ! répondit Miss
Campbell, animée par cette inopportune contradiction.
S’il me plaît de croire aux brownies domestiques, qui
gardent le mobilier de la maison ; aux sorcières, dont
les incantations s’opèrent en déclamant des vers
runiques ; aux Valkyries, ces vierges fatales de la
mythologie scandinave, qui emportent les guerriers
tombés dans la bataille ; à ces fées familières, chantées
par notre poète Burns dans ces vers immortels qu’un
véritable fils des Highlands ne saurait oublier :
« Cette nuit, les fées légères dansent sur Cassilis
Dawnan’s ou se dirigent vers Golzean, à la pâle clarté
de la lune, pour aller s’égarer dans les Coves, au milieu
des rochers et des ruisseaux. »
– Eh, Miss Campbell, reprit le sot entêté, pensez-
vous donc que les poètes ajoutent foi à ces rêves de leur
imagination ?
– Très certainement, monsieur, répondit Olivier
Sinclair, ou bien leur poésie sonnerait faux comme
toute œuvre qui ne naît pas d’une conviction profonde.
– Vous aussi, monsieur ? répondit Aristobulus
Ursiclos. Je vous savais peintre, je ne vous savais pas
poète.
– C’est la même chose, dit Miss Campbell. L’art
n’est qu’un, sous des formes diverses.
– Mais non... non !... c’est inadmissible !... Vous ne
croyez pas à toute cette mythologie des vieux bardes,
dont le cerveau troublé évoquait des divinité
imaginaires !
– Ah ! monsieur Ursiclos ! s’écria le frère Sam,
piqué au vif, ne traitez pas ainsi ceux de nos ancêtres
qui ont chanté notre vieille Écosse !
– Et veuillez les entendre ! dit le frère Sib, en
revenant aux citations de leur poème favori. « J’aime
les chants des bardes. Je me plais à écouter les récits du
temps passé. Ils sont pour moi comme le calme du
matin et la fraîcheur de la rosée qui humecte les
collines...
– « Lorsque le soleil ne jette plus sur leurs
penchants que des rayons alanguis, ajouta le frère Sam,
et que le lac est tranquille et bleuâtre au fond du
vallon ! »
Sans doute, les deux oncles auraient indéfiniment
continué à s’enivrer des poésies ossianesques, si
Aristobulus Ursiclos ne les eût brusquement
interrompus en disant :
« Messieurs, avez-vous jamais vu un seul de ces
prétendus génies, dont vous parlez avec tant
d’enthousiasme ? Non ! Et peut-on les voir ? pas
davantage, n’est-ce pas ?
– C’est ce qui vous trompe, monsieur, et je vous
plains de ne les avoir jamais aperçus, reprit Miss
Campbell, qui n’aurait pas cédé à son contradicteur le
cheveu d’un seul de ses lutins. On les voit apparaître
dans toutes les hautes terres d’Écosse, se glissant le
long des glens abandonnés, s’élevant du fond des
ravins, voltigeant à la surface des lacs, s’ébattant dans
les eaux paisibles de nos Hébrides, se jouant au milieu
des tempêtes que leur jette l’hiver boréal. Et, tenez, ce
Rayon-Vert, que je m’obstine à poursuivre, pourquoi ne
serait-ce pas l’écharpe de quelque Valkyrie, dont la
frange traîne dans les eaux de l’horizon ?
– Ah non ! s’écria Aristobulus Ursiclos, pour cela,
non ! Et je vais vous dire ce que c’est votre Rayon-Vert.
– Ne le dites pas, monsieur, s’écria Miss Campbell,
je ne veux pas le savoir !
– Mais si, répondit Aristobulus Ursiclos, tout à fait
monté par la discussion.
– Je vous défends bien...
– Je le dirai pourtant, Miss Campbell. Ce dernier
rayon que lance le soleil au moment où le bord
supérieur de son disque effleure l’horizon, s’il est vert,
c’est, peut-être, parce qu’au moment où il traverse la
mince couche d’eau il s’imprègne de sa couleur...
– Taisez-vous... monsieur Ursiclos !...
– À moins que ce vert ne succède tout naturellement
au rouge du disque, subitement disparu, mais dont notre
œil a conservé l’impression, parce que, en optique, le
vert en est la couleur complémentaire !
– Ah ! monsieur, vos raisonnements physiques...
– Mes raisonnements, Miss Campbell, sont d’accord
avec la nature des choses, répondit Aristobulus
Ursiclos, et, précisément, je me propose de publier un
mémoire à ce sujet.
– Partons, mes oncles ! s’écria Miss Campbell,
véritablement irritée. Monsieur Ursiclos, avec ses
explications, finirait par me gâter mon Rayon-Vert ! »
Olivier Sinclair intervint alors :
« Monsieur, dit-il, je pense que votre mémoire à
propos du Rayon-Vert sera on ne peut plus curieux ;
mais permettez-moi de vous en proposer un autre sur un
sujet peut-être plus intéressant encore.
– Et lequel, monsieur ? demanda Aristobulus
Ursiclos, en se dressant sur ses ergots.
– Vous n’êtes pas sans savoir, monsieur, que
quelques savants ont traité scientifiquement cette
question si palpitante : De l’influence des queues de
poisson sur les ondulations de la mer ?...
– Eh ! monsieur...
– Eh bien, monsieur, en voici une autre que je
recommande tout particulièrement à vos savantes
méditations : De l’influence des instruments à vent sur
la formation des tempêtes. »
XVI
Deux coups de fusil
Le lendemain, et pendant les premiers jours de
septembre, on ne revit plus Aristobulus Ursiclos. Avait-
il quitté Iona par le bateau des touristes, après avoir
compris qu’il perdait son temps près de Miss
Campbell ? Personne n’aurait pu le dire. En tout cas, il
faisait bien de ne pas se montrer. Ce n’était plus
seulement de l’indifférence, c’était une sorte d’aversion
qu’il inspirait à la jeune fille. Avoir dépoétisé son
rayon, avoir matérialisé son rêve, avoir changé
l’écharpe d’une Valkyrie en un brutal phénomène
d’optique ! Peut-être lui eût-elle tout pardonné, tout,
excepté cela.
Les frères Melvill n’eurent pas même la permission
d’aller s’enquérir de ce que devenait Aristobulus
Ursiclos.
À quoi bon, d’ailleurs ? Qu’auraient-ils pu lui dire et
qu’espéraient-ils encore ? Pouvaient-ils songer,
désormais, à l’union projetée entre deux êtres aussi
antipathiques, séparés par l’abîme qui se creuse entre la
vulgaire prose et la sublime poésie, l’un avec sa manie
de tout réduire à des formules scientifiques, l’autre ne
vivant que dans l’idéal, qui dédaigne les causes et se
contente des impressions !
Cependant, Partridge, poussé par dame Bess, apprit
que ce « jeune vieux savant », ainsi qu’il le dénommait,
n’avait point encore effectué son départ, et qu’il habitait
toujours sa cabane de pêcheur, où il prenait
solitairement ses repas.
En tout cas. l’important, c’est qu’on ne voyait plus
Aristobulus Ursiclos. La vérité est que, lorsqu’il ne se
confinait pas dans sa chambre, occupé, sans doute, de
quelque haute spéculation scientifique, il s’en allait, son
fusil sur le dos, à travers les basses grèves du littoral, et
là sa mauvaise humeur se passait au milieu d’un
véritable carnage de harles noirs ou de mouettes, qui
n’y étaient pour rien. Conservait-il donc encore quelque
espoir ? Se disait-il que, la fantaisie du Rayon-Vert une
fois satisfaite, Miss Campbell reviendrait à de meilleurs
sentiments ? C’est possible, après tout, étant donnée sa
personnalité.
Mais il lui arriva, un jour, une aventure assez
désagréable, qui aurait pu très mal finir pour lui, sans
l’intervention aussi généreuse qu’inattendue de son
rival.
C’était dans l’après-midi du 2 septembre.
Aristobulus Ursiclos était allé étudier les roches qui
forment l’extrême pointe méridionale d’Iona. Une de
ces masses granitiques, un « stack », attira plus
spécialement son attention, si bien qu’il résolut de se
hisser à son sommet. Or, il y avait quelque imprudence
à le tenter, car la roche ne présentait guère que des
surfaces glissantes, et le pied ne pouvait y trouver prise.
Cependant, Aristobulus Ursiclos ne voulut point en
avoir le démenti. Il commença donc à grimper le long
des parois, en s’aidant de quelques touffes végétales qui
poussaient çà et là, et il put atteindre, non sans peine, le
sommet de ce stack.
Une fois là, il se livra à son petit travail habituel de
minéralogiste ; mais, quand il voulut redescendre, cela
devint plus difficile. En effet, après avoir
soigneusement cherché sur quel côté de la paroi il
convenait de se laisser glisser, le voilà qui se risque. À
cet instant, le pied vint à lui manquer, il dévala sans
pouvoir se retenir, et fût tombé dans les violentes lames
du ressac, si une souche brisée ne l’eût retenu au milieu
de sa chute.
Aristobulus Ursiclos se trouvait donc dans une
situation tout à la fois dangereuse et ridicule. Il ne
pouvait plus remonter, mais il ne pouvait plus
redescendre.
Une heure se passa ainsi, et on ne sait ce qui serait
arrivé, si Olivier Sinclair, son havre-sac de peintre sur
le dos, n’eût passé en ce moment et en cet endroit. Il
entendit des cris : il s’arrêta. De voir Aristobulus
Ursiclos accroché à trente pieds en l’air, s’agitant
comme un de ces bonshommes d’osier suspendus à la
devanture d’une taverne, cela lui prêta d’abord à rire ;
mais, ainsi qu’on le pense bien, il n’hésita pas à se
risquer pour le tirer de là.
Cela ne se fit pas sans peine. Olivier Sinclair dut
monter sur le sommet du stack, et il lui fallut rehisser le
pendu, puis l’aider à redescendre de l’autre côté.
« Monsieur Sinclair, dit Aristobulus Ursiclos, dès
qu’il fut en lieu sûr, j’avais mal calculé l’angle
d’inclinaison que faisait cette paroi avec la verticale. De
là, ce glissement et cette suspension...
– Monsieur Ursiclos, répondit Olivier Sinclair, je
suis heureux que le hasard m’ait permis de vous venir
en aide !
– Laissez-moi pourtant vous remercier...
– Cela n’en vaut pas la peine, monsieur. Vous en
auriez certainement fait autant pour moi ?
– Sans doute !
– Eh bien, à charge de revanche ! »
Et les deux jeunes gens se séparèrent.
Olivier Sinclair ne crut point devoir parler de cet
incident, qui n’avait pas autrement d’importance. Quant
à Aristobulus Ursiclos, il n’en parla pas davantage ;
mais, au fond, comme il tenait beaucoup à sa peau, il
sut gré à son rival de l’avoir tiré de ce mauvais pas.
Eh bien, et le fameux rayon ? il faut convenir qu’il
se faisait singulièrement prier ! Cependant, il n’y avait
plus de temps à perdre. La saison d’automne ne pouvait
tarder à recouvrir le ciel de son voile de brumes. Alors,
plus de ces soirées limpides, dont septembre se montre
si avare sous les latitudes élevées. Plus de ces horizons
nets, qui semblent plutôt tracés par le compas d’un
géomètre que par le pinceau d’un artiste. Faudrait-il
donc renoncer à voir le phénomène, cause de tant de
déplacements ? Serait-on obligé de remettre
l’observation à l’année prochaine ou s’entêterait-on à la
poursuivre sous d’autres cieux ?
En vérité, c’était une cause de dépit pour Miss
Campbell autant que pour Olivier Sinclair. Tous deux
enrageaient très sérieusement à voir l’horizon des
Hébrides obscurci sous les vapeurs de la haute mer.
Ce fut ainsi pendant les quatre premiers jours de ce
brumeux mois de septembre.
Chaque soir, Miss Campbell, Olivier Sinclair, le
frère Sam, le frère Sib, dame Bess et Partridge, assis sur
quelque roche que baignaient les petites ondulations de
la marée, assistaient consciencieusement au coucher du
soleil sur d’admirables fonds de lumière, plus
splendides, sans doute, que si la pureté du ciel eût été
parfaite.
Un artiste aurait battu des mains devant ces
magnifiques apothéoses qui se développaient à la chute
du jour, devant cette éblouissante gamme de couleurs,
se dégradant d’un nuage à l’autre, depuis le violet du
zénith jusqu’au rouge d’or de l’horizon, devant cette
éblouissante cascade de feux rebondissant sur des
roches aériennes ; mais, ici, les roches étaient des
nuages, et ces nuages, mordant le disque solaire,
absorbaient avec ses derniers rayons celui que cherchait
en vain l’œil des observateurs.
Alors, l’astre couché, tous se relevaient,
désappointés, comme les spectateurs d’une féerie dont
le dernier effet a manqué par la faute d’un machiniste ;
puis, prenant par le plus long, ils rentraient à l’auberge
des Armes de Duncan.
« À demain ! disait Miss Campbell.
– À demain ! répondaient les deux oncles. Nous
avons comme un pressentiment que demain... »
Et tous les soirs, les frères Melvill avaient un
pressentiment, qui finissait invariablement par un
mécompte.
Cependant la journée du 5 septembre débuta par une
matinée superbe. Les vapeurs du levant se fondirent à la
chaleur des premiers rayons solaires.
Le baromètre, dont l’aiguille, depuis quelques jours,
marchait vers beau temps, montait encore et s’arrêtait à
beau fixe. Il ne faisait plus assez chaud déjà pour que le
ciel fût imprégné de cette buée tremblotante des
brûlants jours de l’été. La sécheresse de l’atmosphère se
sentait au niveau de la mer, comme on l’eût sentie sur
une montagne, à quelque mille pieds d’altitude, dans un
air raréfié.
Dire avec quelle anxiété tous suivirent les phases de
cette journée, c’est impossible. Avec quelle palpitation
de cœur ils observaient si quelque nue se levait dans
l’espace, il faut renoncer à le rendre. Avec quelles
angoisses, même, ils s’attachaient à la trajectoire décrite
par le soleil dans sa marche diurne, ce serait témérité de
vouloir l’exprimer.
Très heureusement, la brise, légère mais continue,
venait de terre. En passant sur ces montagnes de l’est,
en glissant à la surface des longues prairies de l’arrière-
plan, elle ne devait pas se charger de ces humides
molécules que dégagent de vastes étendues d’eau, et
qu’apportent, avec le soir, les vents du large.
Mais combien ce jour fut long à passer ! Miss
Campbell ne pouvait tenir en place. Bravant l’ardeur
caniculaire, elle allait et venait, tandis qu’Olivier
Sinclair courait les hauteurs de l’île, afin d’interroger
un horizon plus étendu. Les deux oncles en vidèrent
toute une tabatière de compte à demi, et Partridge,
comme s’il eût été de faction, restait dans l’attitude
d’un garde champêtre préposé à la surveillance des
plaines célestes.
Il avait été convenu que, ce jour-là, on dînerait à
cinq heures, afin d’être en avance au poste
d’observation. Le soleil ne devait disparaître qu’à six
heures quarante-neuf, et on aurait tout le temps de le
suivre jusqu’à son coucher.
« Je crois que nous le tenons, cette fois ! dit le frère
Sam, en se frottant les mains.
– Je le crois aussi ! » répondit le frère Sib, qui se
livra à la même pantomime.
Cependant, vers trois heures, il y eut une alerte. Un
gros flocon de nuage, une ébauche de cumulus, se leva
dans l’est, et, poussé par la brise de terre, s’avança vers
l’Océan.
Ce fut Miss Campbell qui l’aperçut la première. Elle
ne put retenir une exclamation de désappointement.
« Il est seul, ce nuage, et nous n’avons rien à
craindre, dit l’un des oncles. Il ne tardera pas à se
fondre...
– Ou il marchera plus vite que le soleil, répondit
Olivier Sinclair, et disparaîtra sous l’horizon avant lui.
– Mais ce nuage n’est-il pas l’avant-coureur d’un
banc de brumes ? demanda Miss Campbell.
– Il faut le voir. »
Et Olivier Sinclair, tout courant, se rendit aux ruines
du monastère. De là son regard put plonger vers l’est
plus en arrière, par-dessus les montagnes de Mull.
Ces montagnes se profilaient avec une extrême
netteté ; leur crête ressemblait à une ligne tremblée,
tracée au crayon, sur un fond d’une parfaite blancheur.
Il n’y avait pas d’autre vapeur dans le ciel, et le Ben
More, bien découpé, ne s’empanachait d’aucune brume
à trois mille pieds au-dessus du niveau de la mer.
Olivier Sinclair revint, une demi-heure après, avec
quelques rassurantes paroles. Ce nuage n’était qu’un
enfant perdu de l’espace ; il ne trouverait pas même à
s’alimenter dans cette atmosphère asséchée, et périrait
d’inanition en route.
Cependant le flocon blanchâtre avançait vers le
zénith. Au grand déplaisir de tous, il suivait le chemin
du soleil, il s’en approchait sous l’influence de la brise.
En glissant à travers l’espace, sa structure se modifiait
dans le remous du courant aérien. De la forme d’une
tête de chien qu’il avait d’abord, il prit celle d’un
poisson dessiné, comme une raie gigantesque, puis il se
massa en boule, sombre au centre, éclatante sur ses
bords, et, à ce moment, atteignit le disque solaire.
Un cri échappa à Miss Campbell, dont les deux bras
se tendirent vers le ciel.
L’astre radieux, caché derrière cet écran de vapeurs,
n’envoyait plus un seul de ses rayons à l’île. Iona,
placée en dehors de la zone d’irradiation directe, venait
de se voiler d’une grande ombre.
Mais bientôt la grande ombre se déplaça. Le soleil
reparut dans tout son éclat. Le nuage s’abaissa vers
l’horizon. Il ne devait pas même l’atteindre : une demi-
heures après, il s’évanouissait, comme si quelque trouée
se fût faite au ciel.
« Enfin, le voilà dissipé, s’écria la jeune fille, et
puisse-t-il n’être suivi d’aucun autre !
– Non, rassurez-vous, Miss Campbell, répondit
Olivier Sinclair. Si ce nuage a disparu si vite et de cette
façon, c’est qu’il n’a pas rencontré d’autres vapeurs
dans l’atmosphère, c’est que tout l’espace, vers l’ouest,
est d’une pureté absolue. »
À six heures du soir, les observateurs, groupés en un
endroit bien découvert, occupaient leur poste.
C’était à l’extrémité septentrionale de l’île, sur la
crête supérieure de la colline de l’Abbé. De ce sommet,
le regard pouvait circulairement embrasser, dans l’est,
toute la portion élevée de l’île de Mull. Au nord, l’îlot
de Staffa apparaissait comme une énorme carapace de
tortue, échouée dans les eaux des Hébrides. Au-delà,
Elva et Gometra se détachaient du littoral prolongé de
la grande île. Vers l’ouest, le sud-ouest et le nord-ouest,
se développait l’immense mer.
Le soleil s’abaissait rapidement par une trajectoire
oblique. Le périmètre de l’horizon se dessinait d’un
trait noir, qu’on eût cru tracé à l’encre de Chine. À
l’opposé, toutes les fenêtres des maisons d’Iona
s’enflammaient comme au reflet d’un incendie, dont les
flammes auraient été des flammes d’or.
Miss Campbell et Olivier Sinclair, les frères Melvill,
dame Bess et Partridge, saisis par ce sublime spectacle,
restaient silencieux. Ils regardaient, en fermant à demi
leurs paupières, ce disque qui se déformait, qui se
gonflait parallèlement à la ligne d’eau, et prenait la
forme d’une énorme montgolfière écarlate. Il n’y avait
pas une seule vapeur au large.
« Je crois que nous le tenons, cette fois, redit le frère
Sam.
– Je le crois aussi, répondit le frère Sib.
– Silence, mes oncles !... » s’écria Miss Campbell.
Et ils se turent, et ils retinrent leur respiration,
comme s’ils eussent craint qu’elle ne se condensât sous
la forme d’un léger nuage, qui aurait pu voiler le disque
du soleil.
L’astre avait enfin mordu l’horizon de son bord
inférieur. Il s’élargissait, il s’élargissait encore, comme
s’il se fût empli intérieurement d’un lumineux fluide.
Tous aspiraient des yeux ses derniers rayons.
Tel Arago, installé dans les déserts de Palma, sur la
côte d’Espagne, épiait le signal de feu qui devait
apparaître au sommet de l’île d’Iviça, et lui permettre
de fermer le dernier triangle de sa méridienne !
Enfin, un léger segment de l’arc supérieur, ce fut
tout ce qui resta du disque à l’affleurement des eaux.
Avant quinze secondes, le suprême rayon allait être
lancé dans l’espace, et donnerait aux yeux, prêts à la
recevoir, cette impression d’un vert paradisiaque !...
Soudain, deux détonations retentirent au milieu des
roches du littoral, au-dessous de la colline. Une fumée
s’éleva, et, entre ses volutes, se tendit tout un nuage
d’oiseaux de mer, mouettes, goélands, pétrels, effrayés
par ces coups de fusil intempestifs.
Le nuage monta droit, puis, s’interposant comme un
écran entre l’horizon et l’île, il passa devant l’astre
mourant, au moment où celui-ci envoyait à la surface
des eaux son dernier trait de lumière.
À ce moment, sur une pointe de la falaise, on put
apercevoir, son fusil fumant à la main, et suivant des
yeux toute la volée d’oiseaux, l’inévitable Aristobulus
Ursiclos.
« Ah ! cette fois, c’en est assez ! s’écria le frère Sib.
– C’en est trop ! s’écria le frère Sam.
– J’aurais bien dû le laisser accroché à sa roche, se
dit Olivier Sinclair. Au moins, il y serait encore. »
Miss Campbell, les lèvres serrées, les yeux fixes, ne
prononça pas un seul mot.
Une fois de plus, et par la faute d’Aristobulus
Ursiclos, elle avait manqué le Rayon-Vert !
XVII
À bord de la « Clorinda »
Le lendemain, dès six heures du matin, un charmant
yawl de quarante-cinq à cinquante tonneaux, la
Clorinda, quittait le petit port d’Iona, et, sous une
légère brise du nord-est, ses amures à tribord, s’élevait
au plus près, gagnant la haute mer.
La Clorinda emportait Miss Campbell, Olivier
Sinclair, le frère Sam, le frère Sib, dame Bess et
Partridge.
Il va sans dire que le malencontreux Aristobulus
Ursiclos n’était point à bord.
Voici ce qui avait été convenu et immédiatement
exécuté, après l’aventure de la veille.
En quittant la colline de l’Abbé pour rentrer à
l’auberge, Miss Campbell avait dit d’une voix brève :
« Mes oncles, puisque M. Aristobulus Ursiclos
prétend rester quand même à Iona, nous laisserons Iona
à M. Aristobulus Ursiclos. Une première fois à Oban,
une seconde fois ici, c’est par sa faute que notre
observation n’a pu se faire. Nous ne demeurerons pas
un jour de plus où cet importun a le privilège d’exercer
ses maladresses ! »
À cette proposition aussi nettement formulée, les
frères Melvill n’avaient rien trouvé à redire. Eux aussi,
d’ailleurs, partageaient le mécontentement général et
maudissaient Aristobulus Ursiclos. Décidément, la
situation de leur prétendant était à jamais compromise.
Rien ne lui ramènerait Miss Campbell. Il fallait, d’ores
et déjà, renoncer à l’accomplissement d’un projet
devenu irréalisable.
« Après tout, ainsi que le fit observer le frère Sam
au frère Sib qu’il avait pris à part, les promesses
imprudemment faites ne sont point des menottes de
fer ! »
Ce qui signifie, en d’autres termes, qu’on ne peut
jamais être lié par un serment téméraire, et le frère Sib,
d’un geste très net, avait donné son approbation
complète à ce dicton écossais.
Au moment où s’échangeaient les adieux du soir
dans la salle basse des Armes de Duncan :
« Nous partirons demain, dit Miss Campbell. Je ne
resterai pas un jour de plus ici !
– C’est entendu, ma chère Helena, répondit le frère
Sam ; mais où irons-nous ?
– Là où nous serons assurés de ne plus rencontrer ce
M. Ursiclos ! Il importe donc que personne ne sache ni
que nous quittons Iona ni où nous allons.
– C’est convenu, répondit le frère Sib ; mais, ma
chère fille, comment partir et où aller ?
– Quoi ! s’écria Miss Campbell, nous ne trouverions
pas le moyen, dès l’aube, de quitter cette île ? Le littoral
écossais ne nous offrirait pas un point inhabité,
inhabitable même, où nous pourrions poursuivre en
paix notre expérience ? »
Certainement, à eux deux, les frères Melvill
n’auraient pu répondre à cette double question, posée
d’un ton qui n’admettait ni échappatoire ni faux-fuyant.
Olivier Sinclair était là, – heureusement :
« Miss Campbell, dit-il, tout peut s’arranger, voici
comment. Il est près d’ici une île, ou plutôt un simple
îlot, très convenable pour nos observations, et sur cet
îlot aucun importun ne viendra nous déranger.
– Quel est-il ?
– C’est Staffa, que vous pouvez apercevoir à deux
milles au plus dans le nord d’Iona.
– Y a-t-il moyen d’y vivre et possibilité de s’y
rendre ? demanda Miss Campbell.
– Oui, répondit Olivier Sinclair, et très facilement.
Dans le port d’Iona, j’ai vu un de ces yachts toujours
prêts à prendre la mer, comme il s’en trouve dans tous
les ports anglais pendant la belle saison. Son capitaine
et son équipage sont à la disposition du premier touriste
qui voudra utiliser leurs services pour la Manche, la
mer du Nord ou la mer d’Irlande. Eh bien, qui nous
empêche de fréter ce yacht, d’y embarquer des
provisions pour une quinzaine de jours, puisque Staffa
n’offre aucune ressource, et de partir, dès demain, aux
premières lueurs du jour ?
– Monsieur Sinclair, répondit Miss Campbell, si
demain nous avons secrètement quitté cette île, croyez
bien que je vous en aurai une profonde reconnaissance !
– Demain, avant midi, pourvu qu’un peu de brise se
lève avec le matin, nous serons à Staffa, répondit
Olivier Sinclair, et, sauf pendant la visite des touristes,
qui, deux fois par semaine, dure à peine une heure, nous
n’y serons dérangés par personne. »
Suivant l’habitude des frères Melvill, les surnoms de
la femme de charge retentirent aussitôt.
« Bat !
– Beth !
– Bess !
– Betsey !
– Betty ! »
Dame Bess parut aussitôt.
« Nous partons demain ! dit le frère Sam.
– Demain dès l’aube ! » ajouta le frère Sib.
Et sur ce, dame Bess et Partridge, sans en demander
plus long, s’occupèrent immédiatement des préparatifs
du départ.
Pendant ce temps, Olivier Sinclair se dirigeait vers
le port, et là il prenait ses arrangements avec John
Olduck.
John Olduck était le capitaine de la Clorinda, un
vrai marin, coiffé de la petite casquette traditionnelle à
ganse d’or, vêtu de la jaquette à boutons de métal et du
pantalon de gros drap bleu. Aussitôt le marché conclu,
il s’occupa de tout parer pour l’appareillage avec ses six
hommes, – six de ces matelots de choix, qui, pêcheurs
de leur métier pendant l’hiver, font pendant l’été le
service du yachting avec une supériorité incontestable
sur tous les marins des autres pays.
À six heures du matin, les nouveaux passagers de la
Clorinda s’embarquaient, sans avoir dit à personne
quelle était la destination du yacht. On avait fait rafle de
tous les vivres, viande fraîche ou conservée, ainsi que
des boissons disponibles. D’ailleurs, le cuisinier de la
Clorinda aurait toujours la ressource de se
réapprovisionner au steamer qui fait régulièrement le
service d’Oban à Staffa.
Donc, dès le lever du jour, Miss Campbell avait pris
possession d’une charmante et coquette chambre,
installée à l’arrière du yacht. Les deux frères occupaient
les couchettes de la « Main-Cabin », au-delà du salon,
confortablement établie dans la portion la plus large du
petit bâtiment. Olivier Sinclair s’arrangeait d’une
cabine ménagée au retour du grand escalier qui
conduisait au salon. Des deux côtés de la salle à
manger, traversée par le pied du grand mât, dame Bess
et Partridge disposaient de deux cadres, l’un à droite,
l’autre à gauche, sur l’arrière de l’office et de la
chambre du capitaine. Plus en avant, c’était la cuisine
où demeurait le maître coq. Plus en avant encore, le
poste de l’équipage, muni de ses branles pour six
matelots. Rien ne manquait à ce joli yawl, construit par
Ratsey, de Cowes. Avec belle mer et jolie prise, il avait
toujours tenu un rang honorable dans les régates du
« Royal Thames yacht Club ».
Ce fut une réelle joie pour tous, lorsque la Clorinda,
mise en appareillage, son ancre levée, commença à
prendre le vent, sous sa grand-voile, son tape-cul, sa
trinquette, son foc et son flèche. Elle s’inclina
gracieusement à la brise, sans que son pont blanc, en
sape du Canada, fût mouillé d’un seul embrun des
petites lames que fendait une étrave, coupée
perpendiculairement à la ligne des eaux.
La distance qui sépare ces deux petites Hébrides,
Iona et Staffa, est très courte. Avec un vent portant,
vingt à vingt-cinq minutes eussent suffi à la franchir,
pour un yacht qui, sans être trop forcé, enlevait
facilement ses huit milles à l’heure. Mais, en ce
moment, il avait le vent debout, – une légère brise tout
au plus ; en outre, la marée descendait, et c’était contre
un jusant assez prononcé qu’il lui fallait courir un
certain nombre de bords, avant d’arriver à la hauteur de
Staffa.
D’ailleurs, peu importait à Miss Campbell. La
Clorinda partie, c’était le principal. Une heure plus
tard, Iona s’effaçait dans les brumes matinales, et, avec
elle, l’image détestée de ce trouble-fête, dont Helena
voulait oublier jusqu’au nom.
Et elle le dit franchement à ses oncles :
« Est-ce que je n’ai pas raison, papa Sam ?
– Tout à fait raison, ma chère Helena.
– Est-ce que maman Sib ne m’approuve pas ?
– Absolument.
– Allons, ajouta-t-elle en les embrassant, convenons
que des oncles qui voulaient me donner un pareil mari
n’avaient vraiment pas eu une fameuse idée ! »
Et tout deux en convinrent.
En somme, ce fut une navigation charmante, qui
n’eut que le défaut d’être trop courte. Et qui donc
empêchait de la prolonger, de laisser le yawl courir
ainsi au-devant du Rayon-Vert, d’aller le chercher en
plein Atlantique ? Mais non ! Il était convenu qu’on
irait à Staffa, el John Olduck prit ses dispositions pour
atteindre avec le commencement du flot cet îlot célèbre
entre toutes les Hébrides.
Vers huit heures, le premier déjeuner, composé de
thé, de beurre et de sandwiches, fut servi dans la salle à
manger de la Clorinda. Les convives, en belle humeur,
fêtèrent gaiement la table du bord sans regret pour la
table de l’auberge d’Iona. Les ingrats !
Lorsque Miss Campbell fut remontée sur le pont, le
yacht avait viré de bord et changé ses amures. Il
revenait alors vers le superbe phare construit sur le roc
de Skerryvore, qui élève à cent cinquante pieds au-
dessus du niveau de la mer son feu de premier ordre. La
brise ayant fraîchi, la Clorinda luttait alors contre le
jusant sous ses grandes voiles blanches, mais gagnait
peu vers Staffa. Et pourtant elle « coupait la plume »,
pour désigner à la manière écossaise la vitesse de sa
marche.
Miss Campbell était à demi étendue, à l’arrière, sur
un de ces épais coussins de grosse toile qui sont en
usage à bord des bateaux de plaisance d’origine
britannique. Elle s’enivrait de cette rapidité que ne
troublaient ni les cahots d’une route, ni les trépidations
d’un railway –, rapidité de patineur, emporté à la
surface d’un lac glacé. Rien de plus gracieux à voir, sur
ces eaux à peine écumantes, que cette élégante
Clorinda, légèrement inclinée, montant et s’abaissant à
la lame. Parfois, elle semblait planer dans l’air, comme
un immense oiseau que soulèvent ses puissantes ailes.
Cette mer, couverte par les grandes Hébrides du
nord et du sud, abritée d’une côte à l’est, c’était comme
un bassin intérieur, dont la brise n’avait pu encore
troubler les eaux.
Le yacht courait obliquement vers l’île de Staffa,
gros rocher isolé au large de l’île de Mull, qui ne
s’élève pas à plus de cent pieds au-dessus des hautes
mers. On pouvait croire que c’était lui qui se déplaçait,
montrant tantôt ses falaises basaltiques de l’ouest, tantôt
l’âpre amoncellement des rocs de sa côte orientale. Par
suite d’une illusion d’optique, il semblait pivoter sur sa
base, au caprice des angles sous lesquels la Clorinda
l’ouvrait ou le fermait successivement.
Cependant, en dépit du jusant et de la brise, le yacht
gagnait quelque peu. Lorsqu’il piquait vers l’ouest, en
dehors des extrêmes pointes de Mull, la mer le secouait
plus vivement, mais il se tenait gaillardement contre les
premières lames du large ; puis, à la bordée suivante, il
retrouvait des eaux tranquilles, qui le balançaient
comme un berceau de baby.
Vers onze heures, la Clorinda s’était assez élevée au
nord pour n’avoir plus qu’à laisser porter vers Staffa.
Les écoutes furent mollies, la voile de flèche descendit
de la tête du mât, et le capitaine prit ses dispositions
pour le mouillage.
Il n’y a pas de port à Staffa, mais, par tous les vents,
il est facile de se glisser le long des falaises de l’est, au
milieu des roches capricieusement égrenées par quelque
convulsion des périodes géologiques. Toutefois, avec
grands mauvais temps, l’endroit ne serait pas tenable
pour une embarcation d’un certain tonnage.
La Clorinda rangea donc d’assez près ce semis de
basaltes noirs. Elle évolua adroitement, laissant d’un
côté le roc de Bouchaillie, dont la mer, très basse en ce
moment, laissait émerger les fûts prismatiques, groupés
en faisceau, et, de l’autre côté, cette chaussée qui borde
le littoral, à gauche. Là est le meilleur mouillage de
l’îlot ; là, l’endroit où les embarcations qui ont amené
les touristes viennent les reprendre, après leur
promenade sur les hauteurs de Staffa.
La Clorinda pénétra dans une petite anse, presque à
l’entrée de la grotte de Clam-Shell ; le pic s’inclina sous
ses drisses larguées, la trinquette fut amenée, l’ancre
tomba au poste de mouillage.
Un instant après, Miss Campbell et ses compagnons
débarquaient sur les premières marches de basalte, à
gauche de la grotte. Un escalier de bois, muni de garde-
fous, était là, qui montait de la première assise jusqu’au
dos arrondi de l’île.
Tous le prirent et atteignirent le plateau supérieur.
Ils étaient enfin à Staffa, aussi en dehors du monde
habité que si quelque tempête les eût jetés sur le plus
désert des îlots du Pacifique.
XVIII
Staffa
Si Staffa n’est qu’un simple îlot, la nature en a fait
du moins le plus curieux de tout l’archipel des
Hébrides. Ce gros rocher, de forme ovale, long d’un
mille, large d’un demi, cache sous sa carapace
d’admirables grottes d’origine basaltique. Aussi est-ce
là le rendez-vous aussi bien des géologues que des
touristes. Cependant, ni Miss Campbell, ni les frères
Melvill n’avaient encore visité Staffa. Seul, Olivier
Sinclair en connaissait les merveilles. Il était donc tout
désigné pour faire les honneurs de cette île, à laquelle
ils étaient venus demander une hospitalité de quelques
jours.
Ce rocher est uniquement dû à la cristallisation
d’une énorme loupe de basalte, qui s’est figée là, aux
premières périodes de formation de l’écorce terrestre.
Et cela date de loin. En effet, suivant les observations
d’Hemholtz – concluant des expériences de Bischof sur
le refroidissement du basalte, qui n’a pu fondre qu’à
une température de deux mille degrés –, il n’a pas fallu,
pour opérer son entier refroidissement, moins de trois
cent cinquante millions d’années. Ce serait donc à une
époque fabuleusement reculée que la solidification du
globe, après avoir passé de l’état gazeux à l’état liquide,
aurait commencé à se produire.
Si Aristobulus Ursiclos se fût trouvé là, il aurait eu
matière à quelque belle dissertation sur les phénomènes
de l’histoire géologique. Mais il était loin, Miss
Campbell ne pensait plus à lui, et, comme le dit le frère
Sam au frère Sib :
« Laissons cette mouche tranquille sur la
muraille ! »
Locution toute écossaise qui répond au
« N’éveillons pas le chat qui dort » des Français.
Puis, on regarda et on se regarda.
« Il convient tout d’abord, dit Olivier Sinclair, de
prendre possession de notre nouveau domaine.
– Sans oublier pour quel motif nous y sommes
venus, répondit en souriant Miss Campbell.
– Sans l’oublier, je le crois bien ! s’écria Olivier
Sinclair. Allons donc chercher un poste d’observation,
et voir quel horizon de mer se dessine à l’ouest de notre
île.
– Allons, répondit Miss Campbell ; mais le temps
est un peu embrumé aujourd’hui, et je ne crois pas que
le coucher du soleil se fasse dans des conditions
favorables.
– Nous attendrons, Miss Campbell, nous attendrons,
s’il le faut, jusqu’aux mauvais temps d’équinoxe.
– Oui, nous attendrons, répondirent les frères
Melvill, tant qu’Helena ne nous ordonnera pas de partir.
– Eh ! rien ne presse, mes oncles, répondit la jeune
fille, toute heureuse depuis son départ d’Iona, non, rien
ne presse, la situation de cet îlot est charmante. Une
villa que l’on ferait construire au milieu de cette prairie
jetée comme un tapis verdoyant à sa surface, ne serait
point désagréable à habiter, même quand les
bourrasques que nous envoie si généreusement
l’Amérique s’abattent sur les roches de Staffa.
– Hum ! fit l’oncle Sib, elles doivent être terribles à
cette extrême lisière de l’Océan !
– Elles le sont en effet, répondit Olivier Sinclair.
Staffa est exposée à tous les vents du large, et n’offre
d’abri que sur son littoral de l’est, là où est mouillée
notre Clorinda. La mauvaise saison, en cette partie de
l’Atlantique, y dure près de neuf mois sur douze.
– Voilà pourquoi, répondit le frère Sam, nous n’y
voyons pas un seul arbre. Toute végétation doit dépérir
sur ce plateau, pour peu qu’elle s’élève à quelques pieds
au-dessus du sol.
– Eh bien, deux ou trois mois d’été à vivre sur cet
îlot, cela n’en vaudrait-il pas la peine ? s’écria Miss
Campbell. – Vous devriez acheter Staffa, mes oncles, si
Staffa est à vendre. »
Le frère Sam et le frère Sib avaient déjà mis la main
à leur poche, comme s’il se fût agi de solder
l’acquisition, en oncles qui ne se refusent à aucune
fantaisie de leur nièce.
« À qui appartient Staffa ? demanda le frère Sib.
– À la famille des Mac-Donald, répondit Olivier
Sinclair. Ils l’afferment douze livres1 par an ; mais je ne
crois point qu’ils veuillent la céder à aucun prix.
– C’est dommage ! » dit Miss Campbell, qui, très
enthousiaste par nature, comme on le sait, se trouvait
alors dans une situation d’esprit à l’être plus encore.
Tout en causant, les nouveaux hôtes de Staffa en
parcouraient la surface inégale, que bossuaient de larges
ondulations de verdure. Ce jour-là n’était point un des
jours réservés par la Compagnie des steamers d’Oban à
la visite des petites Hébrides. Aussi, Miss Campbell et
les siens n’avaient-ils rien à craindre de l’importunité
1
Environ 300 francs.
des touristes. Ils étaient seuls sur ce rocher désert.
Quelques chevaux de petite race, quelques vaches
noires, paissaient l’herbe maigre du plateau, dont les
coulées de lave perçaient çà et là la mince couche
d’humus. Pas un berger n’était préposé à leur garde, et
si l’on surveillait ce troupeau d’insulaires à quatre
pattes, c’était de loin, – peut-être d’Iona, ou même du
littoral de Mull, à quinze milles dans l’est.
Pas une habitation, non plus. Seulement, les restes
d’une chaumière, démolie par les effroyables tempêtes
qui se déchaînent de l’équinoxe de septembre à
l’équinoxe de mars. En vérité, douze livres, c’est un
beau fermage pour quelques acres de prairie, dont
l’herbe est rase comme un vieux velours usé jusqu’à la
trame.
L’exploration de l’îlot, à sa surface, fut donc
rapidement faite, et on ne s’occupa plus que d’observer
l’horizon.
Il était bien évident que, ce soir-là, il n’y avait rien à
attendre du coucher de soleil. Avec cette mobilité qui
caractérise les jours de septembre, le ciel, si pur la
veille, s’était embrumé de nouveau. Vers six heures,
quelques nuages rougeâtres, de ceux qui annoncent un
prochain trouble de l’atmosphère, voilèrent l’occident.
Les frères Melvill purent même constater, à regret, que
l’anéroïde de la Clorinda rétrogradait vers le variable,
avec une certaine tendance à le dépasser.
Donc, après la disparition du soleil derrière une
ligne que dentelaient les lames du large, tous revinrent à
bord. La nuit se passa tranquillement dans cette petite
anse, formée des amorces de Clam-Shell.
Le lendemain, 7 septembre, on décida de faire une
reconnaissance plus complète de l’îlot. Après avoir
exploré le dessus, il convenait d’explorer les dessous.
Ne fallait-il pas occuper son temps, puisqu’une
véritable malchance – imputable au seul Aristobulus
Ursiclos – avait jusqu’alors empêché l’observation du
phénomène ? D’ailleurs, il n’y eut pas lieu de regretter
cette excursion aux grottes, qui ont justement rendu
célèbre ce simple îlot de l’archipel des Hébrides.
Ce jour-là fut employé à explorer d’abord la
« cave » de Clam-Shell, devant laquelle était mouillé le
yacht. Le maître coq, sur l’avis d’Olivier Sinclair, se
prépara même à y servir le déjeuner de midi. Là, les
convives pourraient se croire enfermés dans la cale d’un
navire. En effet, les prismes, longs de quarante à
cinquante pieds, qui forment l’ossature de la voûte
ressemblent assez bien à la membrure intérieure d’un
bâtiment.
Cette grotte, haute de trente pieds environ, large de
quinze, profonde de cent, est d’un facile accès. Ouverte
à peu près à l’est, abritée des mauvais vents, elle n’est
point visitée par ces formidables lames que les ouragans
lancent sur les autres cavernes de l’îlot. Mais aussi,
peut-être est-elle moins curieuse.
Néanmoins, la disposition de ces courbes
basaltiques, qui semblent plutôt indiquer le travail de
l’homme que celui de la nature, est bien fait pour
émerveiller.
Miss Campbell fût très enchantée de sa visite.
Olivier Sinclair lui faisait admirer les beautés de Clam-
Shell, sans doute avec moins de fatras scientifique que
ne l’eût fait Aristobulus Ursiclos, mais certainement
avec plus de sens artiste.
« J’aimerais à garder un souvenir de notre visite à
Clam-Shell, dit Miss Campbell.
– Rien de plus facile », répondit Olivier Sinclair.
Et, en quelques coups de crayon, il fit le croquis de
cette grotte, pris du rocher qui émerge à l’extrémité de
la grande chaussée basaltique. L’ouverture de la cave,
cet aspect d’énorme mammifère marin, réduit à l’état de
squelette que dessinent ses parois, le léger escalier qui
monte au sommet de l’île, l’eau si tranquille et si pure à
l’entrée, et sous laquelle se dessine l’énorme
substruction basaltique, tout fut rendu avec beaucoup
d’art sur la page de l’album.
Au bas, le peintre y ajouta cette mention, qui ne
gâtait rien :
Olivier Sinclair à miss Campbell.
Staffa, 7 septembre 1881.
Le déjeuner achevé, le capitaine John Olduck fit
armer la plus grande des deux embarcations de la
Clorinda ; ses passagers y prirent place, et, longeant le
pittoresque contour de l’île, ils se rendirent à la grotte
du Bateau, ainsi nommée parce que la mer en occupe
tout l’intérieur, et qu’on ne peut la visiter à pied sec.
Cette grotte est située sur la partie sud-ouest de
l’îlot. Pour peu que la houle soit forte, il ne serait pas
prudent d’y pénétrer, car l’agitation des eaux y est
violente ; mais ce jour-là, bien que le ciel fût gros de
menaces, le vent n’avait pas encore fraîchi, et
l’exploration n’offrait aucun danger.
Au moment où l’embarcation de la Clorinda se
présentait devant l’ouverture de la profonde excavation,
le steamer, chargé des touristes d’Oban, venait mouiller
en vue de l’île. Très heureusement, cette halte de deux
heures, pendant lesquelles Staffa appartint aux visiteurs
du Pioneer, ne fut point pour troubler les convenances
de Miss Campbell et des siens. Ils restèrent inaperçus
dans la grotte du Bateau, pendant la promenade
réglementaire, qui ne se fait qu’à la grotte de Fingal et à
la surface de Staffa. Ils n’eurent donc point l’occasion
de subir le contact de ce monde un peu bruyant, – ce
dont ils se félicitèrent, et pour cause. En effet, pourquoi
Aristobulus Ursiclos, après la disparition subite de ses
compagnons, n’aurait-il pas pris, pour retourner à Oban,
le steamer qui venait de faire escale à Iona ? C’était,
entre toutes, une rencontre à éviter.
Quoi qu’il en soit, que le prétendant évincé eût été
ou non parmi les touristes du 7 septembre, il ne restait
plus personne au départ du steamer. Lorsque Miss
Campbell, les frères Melvill et Olivier Sinclair furent
sortis de ce long boyau, sorte de tunnel sans issue, qui
semble avoir été foré dans une mine de basalte, ils
retrouvèrent le calme ordinaire à ce rocher de Staffa,
isolé sur la lisière de l’Atlantique.
On cite un certain nombre de cavernes célèbres, en
maint endroit du globe, mais plus particulièrement dans
les régions volcaniques. Elles se distinguent par leur
origine, qui est neptunienne ou plutonique.
En effet, de ces cavités, les unes ont été creusées par
les eaux, qui, peu à peu, mordent, usent, évident même
des masses granitiques, au point de les transformer en
vastes excavations : telles les grottes de Crozon en
Bretagne, celles de Bonifacio en Corse, de Morghatten
en Norvège, de Saint-Michel à Gibraltar, de Saratchell
sur le littoral de l’île de Wight, de Tourane dans les
falaises de marbre de la côte de Cochinchine.
Les autres, de formation toute différente, sont dues
au retrait des parois de granit ou de basalte, produit par
le refroidissement des roches ignées, et, dans leur
contexture, elles offrent un caractère de brutalité qui
manque aux grottes de création neptunienne.
Pour les premières, la nature, fidèle à ses principes,
a économisé l’effort ; pour les secondes, elle a
économisé le temps.
Aux excavations dont la matière a bouillonné au feu
des époques géologiques, appartient la célèbre grotte de
Fingal, – Fingal’s Cave, suivant la prosaïque expression
anglaise.
C’est à l’exploration de cette merveille terrestre
qu’allait être consacrée la journée du lendemain.
XIX
La grotte de Fingal
Si le capitaine de la Clorinda s’était trouvé depuis
vingt-quatre heures dans un des ports du Royaume-Uni,
il aurait eu connaissance d’un bulletin météorologique
peu rassurant pour les navires en cours de navigation à
travers l’Atlantique.
En effet, une bourrasque avait été annoncée par le fil
de New York. Après avoir traversé l’Océan de l’ouest
au nord-est, elle menaçait de se jeter brutalement sur le
littoral de l’Irlande et de l’Écosse avant d’aller se
perdre au-delà des côtes de Norvège.
Mais, à défaut de ce télégramme, le baromètre du
yacht indiquait prochainement un grand trouble
atmosphérique, dont un marin prudent devait tenir
compte.
Donc, le matin de ce 8 septembre, John Olduck, un
peu inquiet, se rendit sur la lisière rocheuse qui borne
Staffa vers l’ouest, afin de reconnaître l’état du ciel et
de la mer.
Des nuages aux formes peu accusées, des lambeaux
de vapeurs plutôt que des nuages, chassaient déjà avec
une grande vitesse. La brise forçait, et avant peu elle
devait tourner à tempête. La mer moutonnante
blanchissait au large ; les lames brisaient avec fracas
sur les pieux basaltiques qui hérissent la base de l’îlot.
Jules Olduck ne se sentit point rassuré. Bien que la
Clorinda fût relativement abritée dans l’anse de Clam-
Shell, ce n’était pas un mouillage sûr, même pour un
bâtiment de petite dimension. La poussée des eaux,
s’engouffrant entre les îlots et la chaussée de l’est,
devait produire un redoutable ressac, qui rendrait assez
dangereuse la situation du yacht. Il convenait donc de
prendre un parti, et de le prendre avant que les passes
ne devinssent impraticables.
Lorsque le capitaine fut de retour à bord, il y trouva
ses passagers, auxquels il fit part, avec ses
appréhensions, de la nécessité où il croyait être
d’appareiller le plus tôt possible. À retarder de quelques
heures, on courait risque de trouver une mer démontée
dans ce détroit de quinze milles qui sépare Staffa de
l’île de Mull. Or, c’était derrière cette île qu’il
convenait de se réfugier et plus spécialement au petit
port d’Achnagraig. où la Clorinda n’aurait rien à
craindre des vents du large.
« Quitter Staffa ! s’écria tout d’abord Miss
Campbell. Perdre un si magnifique horizon !
– Je crois qu’il serait fort dangereux de rester au
mouillage de Clam-Shell, répondit John Olduck.
– S’il le faut ! ma chère Helena, dit le frère Sam.
– Oui, s’il le faut ! » ajouta le frère Sib.
Olivier Sinclair, voyant tout le déplaisir que ce
départ précipité causerait à Miss Campbell, se hâta de
dire :
« Combien de temps, capitaine Olduck, pensez-vous
que puisse durer cette tempête ?
– Deux ou trois jours au plus, à cette époque de
l’année, répondit le capitaine.
– Et vous croyez nécessaire de partir ?
– Nécessaire et pressant.
– Quel serait votre projet ?
– Appareiller ce matin même. Avec le vent qui
fraîchit, nous pourrons être, avant ce soir, à Achnagraig,
et nous reviendrons à Staffa dès que le mauvais temps
sera passé.
– Pourquoi ne pas retourner à Iona, où la Clorinda
pourrait être en une heure ? demanda le frère Sam.
– Non... non... pas à Iona ! répondit Miss Campbell,
devant qui se dressait déjà l’ombre d’Aristobulus
Ursiclos.
– Nous ne serions pas beaucoup plus en sûreté dans
le port d’Iona qu’au mouillage de Staffa, fit observer
John Olduck.
– Eh bien, dit Olivier Sinclair, partez, capitaine,
partez immédiatement pour Achnagraig, et laissez-nous
à Staffa.
– À Staffa ! répondit John Olduck, où vous n’avez
même pas une maison pour vous abriter !
– La grotte de Clam-Shell ne peut-elle suffire
pendant quelques jours ? reprit Olivier Sinclair. Que
nous y manquera-t-il ? Rien ! Nous avons à bord des
provisions suffisantes, la literie de nos couchettes, des
vêtements de rechange, que l’on peut débarquer, et
enfin un cuisinier qui ne demandera pas mieux que de
rester avec nous !
– Oui !... oui !... répondit Miss Campbell en battant
des mains ; partez, capitaine, partez immédiatement
avec votre yacht pour Achnagraig, et laissez-nous à
Staffa. Nous serons là comme des abandonnés sur une
île déserte. Nous nous y ferons une existence de
naufragés volontaires. Nous guetterons le retour de la
Clorinda avec les émotions, les transes, les angoisses de
ces Robinsons, qui aperçoivent un bâtiment au large de
leur île. Que sommes-nous venus faire ici ? du roman,
n’est-il pas vrai, monsieur Sinclair, et quoi de plus
romanesque que cette situation, mes oncles ? Et
d’ailleurs, une tempête, un coup de vent sur ce poétique
îlot, les colères d’une mer hyperboréenne, la lutte
ossianesque des éléments déchaînés, toute ma vie je me
reprocherais d’avoir manqué ce spectacle sublime !
Partez donc, capitaine Olduck ! Nous resterons ici à
vous attendre.
– Cependant... dirent les frères Melvill, auxquels ce
mot timide échappa presque simultanément.
– Il me semble que mes oncles ont parlé, répondit
Miss Campbell ; mais je crois avoir un moyen de les
ranger à mon avis. »
Et allant leur donner à chacun le baiser du matin :
« Voilà pour vous, oncle Sam. Voilà pour vous,
oncle Sib. Je gage maintenant que vous n’avez plus rien
à dire. »
Ils ne songeaient même pas à faire la moindre
objection. Dès qu’il convenait à leur nièce de rester à
Staffa, pourquoi ne pas rester à Staffa, et comment
n’avaient-ils pas eu tout d’abord cette idée si simple, si
naturelle, qui sauvegardait tous les intérêts ?
Mais l’idée venait d’Olivier Sinclair, et Miss
Campbell crut devoir l’en remercier plus
particulièrement.
Cela décidé, les matelots débarquèrent les objets
nécessaires à un séjour dans l’île. Clam-Shell fut vite
transformée en habitation provisoire sous le nom de
Melvill House. On y serait aussi bien et même mieux
que dans l’auberge d’Iona. Le cuisinier se chargea de
trouver un emplacement convenable pour ses
opérations, à l’entrée de la grotte, dans une
anfractuosité évidemment destinée à cet usage.
Puis, Miss Campbell et Olivier Sinclair, les frères
Melvill, dame Bess et Partridge quittèrent la Clorinda,
après que John Olduck eut laissé à leur disposition le
petit canot du yacht, qui pouvait leur être utile pour
aller d’une roche à l’autre.
Une heure après, la Clorinda, avec deux ris dans ses
voiles, son mât de flèche calé, son petit foc de mauvais
temps, appareillait de manière à contourner le nord de
Mull, afin de gagner Achnagraig, par le détroit qui
sépare l’île de la franche terre. Ses passagers, du haut
de Staffa, la suivirent du regard aussi loin que possible.
Couchée sous la brise, comme une mouette dont l’aile
rase les lames, une demi-heure plus tard, elle avait
disparu derrière l’îlot de Gometra.
Mais, si le temps menaçait, le ciel n’était pas
embrumé. le soleil perçait encore à travers les grandes
déchirures de nuages, que le vent entrouvrait au zénith.
On pouvait se promener sur l’île, et suivre, en la
contournant le pied des falaises basaltiques. Aussi, le
premier soin de Miss Campbell et des frères Melvill,
sous la conduite d’Olivier Sinclair, fut-il de se rendre à
la grotte de Fingal.
Les touristes qui viennent d’Iona ont l’habitude de
visiter cette grotte avec les embarcations du steamer
d’Oban ; mais il est possible d’y pénétrer jusqu’à son
extrême profondeur, en débarquant sur les roches de
droite, où se trouve une sorte de quai praticable.
C’est ainsi qu’Olivier Sinclair résolut de faire cette
exploration, sans employer le canot de la Clorinda.
On sortit donc de Clam-Shell. On prit par la
chaussée, qui borde le littoral à l’orient de l’île.
L’extrémité des fûts, enfoncés verticalement, comme si
quelque ingénieur eût battu là des pieux de basalte,
formait un pavé solide et sec, au pied des grandes
roches. Cette promenade de quelques minutes se fit en
causant, en admirant les îlots, caressés par le ressac,
dont une eau verte laissait voir jusqu’à la base. On ne
saurait imaginer plus admirable route pour conduire à
cette grotte, digne d’être habitée par quelque héros des
Mille et une Nuits.
Arrivés à l’angle sud-est de l’île, Olivier Sinclair fit
gravir à ses compagnons plusieurs marches naturelles,
qui n’eussent point déparé l’escalier d’un palais.
C’est à l’angle du palier que se dressent les piliers
extérieurs, groupés contre les parois de la grotte,
comme ceux du petit temple de Vesta à Rome, mais
juxtaposés, de manière à dissimuler le gros œuvre. À
leur faîte s’appuie l’énorme massif dont est formé ce
coin de l’îlot. Le clivage oblique de ces roches, qui
semblent être disposées suivant la coupe géométrique
des pierres de l’intrados d’une voûte, contraste
singulièrement avec le dressage vertical des colonnes
qui le supportent.
Au pied des marches, la mer, moins calme, sentant
déjà les troubles du large, s’élevait et s’abaissait
doucement, comme par un effort de respiration. Là se
reflétait tout le soubassement du massif, dont l’ombre
noirâtre ondulait sous les eaux.
Arrivé au palier supérieur, Olivier Sinclair tourna à
gauche, et montra à Miss Campbell une sorte de quai
étroit, ou plutôt une banquette naturelle, qui suivait la
paroi jusqu’au fond de la grotte. Une rampe, à montants
de fer scellés dans le basalte, servait de main courante
entre la muraille et l’arête aiguë du petit quai.
« Ah ! dit Miss Campbell, ce garde-fou me gâte
quelque peu le palais de Fingal !
– En effet, répondit Olivier Sinclair, c’est
l’intervention de la main de l’homme dans l’œuvre de
la nature.
– S’il est utile, il faut s’en servir, dit le frère Sam.
– Et je m’en sers ! » ajouta le frère Sib.
Au moment d’entrer dans Fingal’s Cave, les
visiteurs s’arrêtèrent, sur le conseil de leur guide.
Devant eux s’ouvrait une sorte de nef, haute et
profonde, pleine d’une mystérieuse pénombre. L’écart
entre les deux parois latérales, au niveau de la mer,
mesurait trente-quatre pieds environ. À droite et à
gauche, des piliers de basalte, pressés les uns contre les
autres, cachaient, comme dans certaines cathédrales de
la dernière période gothique, la masse des murs de
soutènement. Sur le chapiteau de ces piliers
s’appuyaient les retombées d’une énorme voûte
ogivale, qui, sous clef, s’élevait de cinquante pieds au-
dessus des eaux moyennes.
Miss Campbell et ses compagnons, émerveillés de
ce premier aspect, durent enfin s’arracher à leur
contemplation et suivre cette saillie, qui forme la
banquette intérieure.
Là se rangent, dans un ordre parfait, des centaines
de colonnes prismatiques, mais de taille inégale,
semblables aux produits d’une cristallisation
gigantesque ! Leurs fines arêtes se dégagent aussi
nettement que si le ciseau d’un ornemaniste en eût
profilé les lignes. Aux angles rentrants des unes
s’adaptent géométriquement les angles sortants des
autres. À celles-ci, il y a trois pans ; à celles-là, quatre,
cinq, six, et jusqu’à sept ou huit, – ce qui, dans
l’uniformité générale du style, met une variété qui
prouve en faveur du sens artiste de la nature.
La lumière, venue du dehors, se jouait sur tous ces
angles à facettes. Reprise par l’eau intérieure, réfléchie
comme dans un miroir, s’imprégnant aux pierres sous-
marines, aux herbes aquatiques, de teintes vertes, rouge
sombre ou jaune clair, elle allumait de mille éclats les
saillies des basaltes, qui plafonnaient en caissons
irréguliers à la voûte de cette hypogée sans rivale au
monde.
Au-dedans régnait une sorte de silence sonore – s’il
est permis d’accoupler ces deux mots –, ce silence
spécial aux excavations profondes, que les visiteurs ne
songeaient pas à interrompre. Seul, le vent y promenait
un effluve de ces longs accords, qui semblent faits
d’une mélancolique série de septièmes diminuées,
s’enflant et s’éteignant peu à peu. On eût cru entendre,
sous son souffle puissant, résonner tous ces prismes
comme les languettes d’un énorme harmonica. N’est-ce
pas à cet effet bizarre qu’est dû le nom d’An-Na-Vine,
« la grotte harmonieuse », ainsi que cette caverne est
appelée en langage celtique ?
« Et quel nom pouvait mieux lui convenir ? dit
Olivier Sinclair, puisque Fingal était le père d’Ossian,
dont le génie a su confondre en un seul art la poésie et
la musique.
– Sans doute, répondit le frère Sam ; mais, comme
le disait Ossian lui-même : « Quand mon oreille
entendra-t-elle le chant des bardes ? Quand mon cœur
palpitera-t-il au récit des actions de mes pères ? La
harpe ne fait plus retentir les bois de Sebora ! »
– Oui, ajouta le frère Sib, « le palais est maintenant
désert, et les échos ne répéteront plus les chants
d’autrefois ! »
La profondeur totale de la grotte est estimée à cent
cinquante pieds environ. Au fond de la nef apparaît une
sorte de buffet d’orgue, où se profilent un certain
nombre de colonnes d’un gabarit moindre qu’à l’entrée,
mais d’une égale perfection de lignes.
Là, Olivier Sinclair, Miss Campbell, ses deux
oncles, voulurent s’arrêter un instant.
De ce point, la perspective, s’ouvrant en plein ciel,
était admirable. L’eau, imprégnée de lumière, laissait
voir la disposition du fond sous-marin, formé de bouts
de fûts, ayant depuis quatre jusqu’à sept côtés,
enchâssés les uns aux autres, comme les carreaux d’une
mosaïque. Sur les parois latérales, il se faisait
d’étonnants jeux de lumière et d’ombre. Tout
s’éteignait, lorsque quelque nuage tombait devant
l’ouverture de la grotte, comme un rideau de gaze sur le
proscenium d’un théâtre. Tout resplendissait, au
contraire, et s’égayait des sept couleurs du prisme,
quand une bouffée de soleil, réverbérée par le cristal du
fond, s’enlevait en longues plaques lumineuses
jusqu’au chevet de la nef.
Au-delà, la mer brisait sur les premières assises de
l’arc gigantesque. Ce cadre, noir comme une bordure
d’ébène, laissait leur entière valeur aux arrière-plans.
Au-delà, l’horizon de ciel et d’eau apparaissait dans
toute sa splendeur, avec les lointains d’Iona, qui, à deux
milles au large, découpait en blanc les ruines de son
monastère.
Tous, en extase devant ce féerique décor, ne
savaient comment formuler leurs impressions.
« Quel palais enchanté ! dit enfin Miss Campbell, et
quel esprit prosaïque serait celui qui se refuserait à
croire qu’un Dieu l’a créé pour les sylphes et les
ondines ! Pour qui vibreraient, au souffle des vents, les
sons de cette grande harpe éolienne ? N’est-ce pas cette
musique surnaturelle que Waverley entendait dans ses
rêves, cette voix de Selma dont notre romancier a noté
les accords pour en bercer ses héros ?
– Vous avez raison, Miss Campbell, répondit
Olivier, et, sans doute, lorsque Walter Scott cherchait
ses images dans ce poétique passé des Highlands, il
songeait au palais de Fingal.
– C’est ici que je voudrais évoquer l’ombre
d’Ossian ! reprit l’enthousiaste jeune fille. Pourquoi
l’invisible barde ne réapparaîtrait-il pas à ma voix,
après quinze siècles de sommeil ? J’aime à penser que
l’infortuné, aveugle comme Homère, poète comme lui,
chantant les grands faits d’armes de son époque, s’est
plus d’une fois réfugié dans ce palais, qui porte encore
le nom de son père ! Là, sans doute, les échos de Fingal
ont souvent répété ses inspirations épiques et lyriques,
dans le plus pur accent des idiomes de Gaël. Ne croyez-
vous pas, monsieur Sinclair, que le vieil Ossian a pu
s’asseoir à la place même où nous sommes, et que les
sons de sa harpe ont dû se mêler aux rauques accents de
la voix de Selma ?
– Comment ne pas croire. Miss Campbell, répondit
Olivier Sinclair, à ce que vous dites avec un tel accent
de convictions ?
– Si je l’invoquais ? » murmura Miss Campbell.
Et de sa voix fraîche, elle jeta à plusieurs reprises le
nom du vieux barde à travers les vibrations du vent.
Mais, quel que fût le désir de Miss Campbell, et
bien qu’elle l’eût appelé par trois fois, l’écho seul
répondit. L’ombre d’Ossian n’apparut pas dans le palais
paternel.
Cependant, le soleil avait disparu sous d’épaisses
vapeurs, la grotte s’emplissait de lourdes ombres, la
mer commençait à grossir au-dehors ; ses longues
ondulations venaient déjà se briser bruyamment sur les
derniers basaltes du fond.
Les visiteurs reprirent donc l’étroite banquette, à
demi couverte par l’embrun des lames ; ils tournèrent
l’angle de l’îlot, violemment éventé, contre lequel
butait le vent du large ; puis ils se retrouvèrent
momentanément à l’abri sur la chaussée.
Le mauvais temps s’était accru notablement depuis
deux heures. La bourrasque prenait du corps en se jetant
sur le littoral d’Écosse et menaçait de tourner à
l’ouragan.
Mais Miss Campbell et ses compagnons, garantis
par les falaises basaltiques, purent aisément regagner
Clam-Shell.
Le lendemain, sous un nouvel abaissement de la
colonne barométrique, le vent se déchaîna avec une
grande impétuosité. Des nuages, plus épais, plus
livides, emplirent l’espace, en se maintenant dans une
zone moins élevée. Il ne pleuvait pas encore, mais le
soleil ne se montrait plus, même à de rares intervalles.
Miss Campbell ne parut pas aussi contrariée de ce
contretemps qu’on l’eût pu croire. Cette existence, sur
un îlot désert, fouetté par la tempête, allait à sa nature
ardente. Comme une héroïne de Walter Scott, elle se
plaisait à errer parmi les roches de Staffa, absorbée dans
des pensées nouvelles, le plus souvent seule, et chacun
respectait sa solitude.
Plusieurs fois, aussi, elle retourna à cette grotte de
Findal, dont la poétique étrangeté l’attirait. Là, rêveuse,
elle passait des heures entières et tenait peu compte des
recommandations qui lui étaient faites de ne point s’y
aventurer imprudemment.
Le lendemain, 9 septembre, le maximum de
dépression s’était porté sur les côtes de l’Écosse. À ce
centre de la bourrasque, les courants aériens se
déplacèrent avec une violence sans égale. C’était un
ouragan. Il eût été impossible de lui résister sur le
plateau de l’île.
Vers sept heures du soir, au moment où le dîner les
attendait dans Clam-Shell, Olivier Sinclair et les frères
Melvill eurent lieu d’être extrêmement inquiets.
Miss Campbell, partie depuis trois heures, sans dire
où elle allait, n’était pas encore de retour.
On prit patience, non sans une anxiété croissante,
jusqu’à six heures... Miss Campbell ne reparaissait pas.
Plusieurs fois, Olivier Sinclair monta sur le plateau
de l’île... Il n’y vit personne.
La tempête se déchaînait alors avec une
incomparable fureur, et la mer, soulevée en vagues
énormes, battait sans relâche toute la partie de l’îlot
exposée au sud-ouest.
« Malheureuse Miss Campbell ! s’écria tout à coup
Olivier Sinclair ; si elle est encore dans la grotte de
Fingal, il faut l’en arracher, ou elle est perdue ! »
XX
Pour Miss Campbell !
Quelques instants après, Olivier Sinclair, ayant
franchi la chaussée d’un pas rapide, arrivait devant
l’entrée de la grotte, à l’endroit où montait l’escalier de
basalte.
Les frères Melvill et Partridge l’avaient suivi de
près.
Dame Bess était restée à Clam-Shell, attendant avec
une inexprimable anxiété, préparant tout afin de
recevoir Helena à son retour.
La mer se soulevait assez déjà pour couvrir le palier
supérieur, elle déferlait par-dessus le garde-fou, et
rendait impossible tout passage par la banquette.
De l’impossibilité de pénétrer dans la grotte,
résultait l’impossibilité d’en sortir. Si Miss Campbell
s’y trouvait, elle y était prisonnière ! Mais comment le
savoir, comment arriver jusqu’à elle ?
« Helena ! Helena ! »
Ce nom, jeté dans le grondement continu des flots,
pouvait-il être entendu ? C’était comme un tonnerre de
vent et de lames qui s’engouffrait dans la grotte. Ni la
voix ni le regard n’étaient assez puissants pour entrer.
« Peut-être Miss Campbell n’est-elle pas là ? dit le
frère Sam, qui voulait se rattacher à cet espoir.
– Où serait-elle ? répondit le frère Sib.
– Oui ! où serait-elle alors ? s’écria Olivier Sinclair.
Ne l’ai-je pas vainement cherchée sur le plateau de l’île,
au milieu des roches du littoral, partout ? Ne serait-elle
pas déjà revenue près de nous, si elle avait pu revenir ?
Elle est là !... là ! »
Et l’on se rappelait l’enthousiaste et téméraire désir,
plusieurs fois exprimé par l’imprudente jeune fille,
d’assister à quelque tempête dans la grotte de Fingal.
Avait-elle donc oublié que la mer, démontée par
l’ouragan, l’envahirait jusqu’au faîte et en ferait une
prison, dont il ne serait pas possible de forcer la porte ?
Que pouvait-on maintenant tenter pour arriver
jusqu’à elle, et pour la sauver ?
Sous l’impulsion de l’ouragan, qui battait de plein
fouet cet angle de l’îlot, les lames s’élevaient parfois
jusqu’au sommet de la voûte. Là, elles se brisaient avec
un fracas assourdissant. Le trop-plein des eaux,
repoussé au choc, retombait en nappes écumantes,
comme les cataractes d’un Niagara ; mais la portion
inférieure des lames, poussées par la houle du large, se
précipitait au-dedans avec la violence d’un torrent dont
le barrage se serait subitement rompu. C’était donc au
fond même de la grotte que la mer venait se heurter.
En quel endroit Miss Campbell aurait-elle pu
trouver un refuge qui n’eût pas été assailli par ces
lames ? Le chevet de la grotte était directement exposé
à leurs coups, et, dans leur flux comme dans leur reflux,
elles devaient irrésistiblement balayer la banquette.
Et cependant, on voulait encore se refuser à croire
que la téméraire jeune fille fût là ! Comment eût-elle pu
résister à cet envahissement d’une mer furieuse dans
cette impasse ? Est-ce que son corps mutilé, déchiré,
repris par les remous, n’aurait pas été déjà rejeté au
dehors ? Est-ce que le courant de la marée montante ne
l’eût pas alors entraîné le long de la chaussée et des
récifs jusqu’à Clam-Shell ?
« Helena ! Helena ! »
Ce nom était toujours jeté obstinément dans le
brouhaha des vents et des flots.
Pas un cri ne lui répondait et ne pouvait lui
répondre.
« Non ! non ! elle n’est pas dans cette grotte !
répétaient les frères Melvill, désespérés.
– Elle y est ! » dit Olivier Sinclair.
Et, de la main, il montra un morceau d’étoffe que le
retrait d’une lame rejetait sur une des marches de
basalte.
Olivier Sinclair se précipita sur le lambeau.
C’était le « snod », le ruban écossais que Miss
Campbell portait à ses cheveux.
Le doute eût-il été possible, maintenant ?
Mais alors, si ce ruban avait pu lui être arraché,
pouvait-il se faire que Miss Campbell n’eût pas été
broyée du même coup contre les parois de Fingal’s
Cave ?
« Je le saurai ! » s’écria Olivier Sinclair.
Et profitant d’un reflux qui dégageait à demi la
banquette, il saisit le premier montant du garde-fou ;
mais une masse d’eau l’arracha et le renversa sur le
palier.
Si Partridge ne se fût pas jeté sur lui au risque de sa
vie, Olivier Sinclair roulait jusqu’à la dernière marche,
et la mer l’entraînait, sans qu’il eût été possible de lui
porter secours.
Olivier Sinclair s’était relevé. Sa résolution de
pénétrer dans la grotte n’avait pas faibli.
« Miss Campbell est là ! répéta-t-il. Elle est vivante,
puisque son corps n’a pas été rejeté au-dehors, comme
ce lambeau d’étoffe ! Il est donc possible qu’elle ait
trouvé un refuge dans quelque anfractuosité ! Mais ses
forces s’useront vite ! Elle ne pourra résister jusqu’au
moment où la marée sera basse !... Il faut donc arriver
jusqu’à elle !
– J’irai ! dit Partridge.
– Non !... moi ! » répondit Olivier Sinclair.
Un suprême moyen d’arriver jusqu’à Miss Campbell
allait être tenté par lui, et, cependant, c’est à peine si ce
moyen lui laisserait une chance sur cent de réussir.
« Attendez-nous ici, messieurs, dit-il aux frères
Melvill. Dans cinq minutes, nous serons de retour.
Venez, Partridge ! »
Les deux oncles restèrent à l’angle extérieur de
l’îlot, à l’abri de la falaise, en cet endroit que la mer ne
pouvait atteindre, tandis qu’Olivier Sinclair et Partridge
retournaient au plus vite à Clam-Shell.
Il était huit heures et demie du soir.
Cinq minutes après, le jeune homme et le vieux
serviteur reparaissaient, traînant le long de la chaussée
le petit canot de la Clorinda que leur avait laissé le
capitaine John Olduck.
Olivier Sinclair allait-il donc se faire jeter par mer
dans la grotte, puisque le passage par terre lui était
interdit ?
Oui ! il allait le tenter. C’était sa vie qu’il risquait. Il
le savait. Il n’hésita pas.
Le canot fut amené au pied de l’escalier, à l’abri du
ressac, en retour de l’une des marches basaltiques.
« Je vais avec vous, dit Partridge.
– Non, Partridge, répondit Olivier Sinclair, non ! Il
ne faut pas surcharger inutilement une aussi petite
embarcation ! Si Miss Campbell est encore vivante, je
suffirai seul !
– Olivier ! s’écrièrent les deux frères, qui ne purent
contenir leurs sanglots, Olivier, sauvez notre fille ! »
Le jeune homme leur serra la main ; puis, sautant
dans le canot, il s’assit sur le banc du milieu, saisit les
deux avirons, gagna adroitement dans le remous, et
attendit un instant le reflux d’une énorme lame, qui
l’emporta en face de Fingal’s Cave.
Là, le canot fut soulevé, mais Olivier Sinclair, par
une manœuvre adroite, parvint à le maintenir en ligne ;
s’il était venu en travers, il aurait inévitablement
chaviré.
Une première fois, la mer hissa la frêle embarcation
presque à la hauteur de la voûte. On put croire que cette
coquille allait se briser contre le massif rocheux ; mais,
en se retirant, la lame la remporta au large par un
mouvement de recul irrésistible.
Trois fois l’embarcation fut ainsi balancée, puis
précipitée vers la grotte, puis ramenée en arrière, sans
avoir trouvé un passage à travers les eaux qui barraient
l’ouverture. Olivier Sinclair, maître de lui, se maintenait
avec ses avirons.
Enfin, une plus haute crête enleva le canot ; il oscilla
un instant sur ce dos liquide presque à la hauteur du
plateau de l’île ; puis une dénivellation profonde se
creusa jusqu’au pied de la grotte, et Olivier Sinclair fut
lancé obliquement, comme s’il eût descendu les pentes
d’une cataracte.
Un cri d’épouvante échappa aux témoins de cette
scène. Il semblait que l’embarcation allait être
irrésistiblement brisée contre les piliers de gauche, à
l’angle d’entrée.
Mais l’intrépide jeune homme redressa son canot
par un coup d’aviron ; l’ouverture était alors dégagée, et
avec la rapidité d’une flèche, un peu avant que la mer
ne se relevât en une énorme masse, il disparut à
l’intérieur de la grotte.
Une seconde après, les nappes liquides s’abattaient
comme une avalanche et déferlaient jusqu’à l’arête
supérieure de l’îlot.
Le canot était-il allé se briser contre le fond, et
fallait-il maintenant compter deux victimes au lieu
d’une ?
Il n’en était rien. Olivier Sinclair avait passé
rapidement, sans heurter le plafond inégal de la voûte.
En se renversant à plat dans l’embarcation, le choc des
faisceaux basaltiques, qui débordaient, lui avait été
épargné. Dans l’espace d’une seconde, il venait
d’atteindre la paroi opposée, n’ayant qu’une crainte,
celle d’être ramené au-dehors avec le remous, sans
avoir pu s’accrocher à quelque saillie du fond.
Heureusement, le canot, dans un choc que
l’ondulation inverse adoucit, vint heurter les piliers de
cette espèce de buffet d’orgue, dressé au chevet de
Fingal’s Cave ; il s’y brisa à demi, mais Olivier Sinclair
put saisir un morceau de basalte, s’y retenir avec la
ténacité de l’homme qui se noie, puis se hisser à l’abri
de la mer.
Un instant après, le canot disloqué, repris par une
lame sortante, était rejeté au dehors, et, avec la pensée
que le hardi sauveteur devait avoir péri, les frères
Melvill et Partridge voyaient reparaître l’épave.
XXI
Toute une tempête dans une grotte
Olivier Sinclair était sain et sauf, et momentanément
en sûreté. L’obscurité était alors assez profonde pour
qu’il ne pût rien voir à l’intérieur. Le jour crépusculaire
ne pénétrait qu’entre l’intervalle de deux lames, lorsque
l’entrée se dégageait à demi de la masse des eaux.
Olivier Sinclair, cependant, essaya de reconnaître en
quel endroit Miss Campbell avait pu trouver un
refuge...
Ce fut en vain.
Il appela :
« Miss Campbell ! Miss Campbell ! »
Comment dépeindre ce qui se passa en lui, lorsqu’il
entendit une voix lui répondre :
« Monsieur Olivier ! Monsieur Olivier ! »
Miss Campbell était vivante.
Mais en quel endroit avait-elle pu se mettre hors de
la portée de l’assaut des lames ?
Olivier Sinclair, rampant sur la banquette, contourna
le fond de Fingal’s Cave.
Dans la paroi de gauche, un retrait du basalte avait
ménagé une anfractuosité, évidée comme une niche. Là,
les piliers s’étaient disjoints. Le réduit, assez large à son
ouverture, se rétrécissait, de manière à ne laisser de
place que pour une personne. La légende donnait à ce
trou le nom de « fauteuil de Fingal ».
C’était dans ce réduit que Miss Campbell, surprise
par l’envahissement de la mer, s’était réfugiée.
Quelques heures avant, la marée descendant,
l’entrée de la grotte était aisément praticable, et
l’imprudente était venue y faire sa visite quotidienne.
Là, plongée dans ses rêveries, elle ne se doutait pas du
danger dont la menaçait le flot montant, elle n’avait rien
observé de ce qui se passait au-dehors. Lorsqu’elle
voulut sortir, quel fut son effroi, quand elle ne trouva
plus d’issue à travers cette invasion des eaux !
Miss Campbell ne perdit pas la tête, cependant ; elle
chercha à se mettre à l’abri, et, après deux ou trois
vaines tentatives pour regagner le palier extérieur, elle
put, non sans avoir risqué vingt fois d’être emportée,
atteinte le fauteuil de Fingal.
C’est là qu’Olivier Sinclair la trouva blottie, hors de
la portée des coups de mer.
« Ah ! Miss Campbell ! s’écria-t-il, comment avez-
vous été assez imprudente pour vous exposer ainsi, au
début d’une tempête ! Nous vous avons crue perdue !
– Et vous êtes venu pour me sauver, monsieur
Olivier, répondit Miss Campbell, plus touchée du
courage du jeune homme qu’effrayée des dangers
qu’elle pouvait courir encore !
– Je suis venu pour vous tirer d’un mauvais pas,
Miss Campbell, et j’y réussirai avec l’aide de Dieu !
– Vous n’avez pas peur ?
– Je n’ai pas peur... non !... Puisque vous êtes là, je
ne crains plus rien... Et, d’ailleurs, puis-je avoir un autre
sentiment que celui de l’admiration devant un tel
spectacle !... Regardez ! »
Miss Campbell s’était reculée jusqu’au fond de
l’étroit réduit. Olivier Sinclair, debout devant elle,
cherchait à l’abriter de son mieux, lorsque quelque
lame, plus furieusement soulevée, menaçait de
l’atteindre.
Tous deux se taisaient, Olivier Sinclair avait-il
besoin de parler pour se faire comprendre ! À quoi bon
des paroles pour exprimer tout ce que ressentait Miss
Campbell ?
Cependant, le jeune homme voyait avec une
indicible angoisse, non pour lui, mais pour Miss
Campbell, s’accroître les menaces du dehors. À
entendre les hurlements du vent, les fracas de la mer, ne
comprenait-il pas que la tempête se déchaînait avec une
fureur croissante ? N’apercevait-il pas le niveau des
eaux s’élever avec la marée, qui devait les gonfler
pendant plusieurs heures encore ?
Où s’arrêterait la montée de la mer, à laquelle la
houle du large allait donner une hauteur anormale ? On
ne pouvait le prévoir ; mais, ce qui n’était que trop
visible, c’est que peu à peu la grotte s’emplissait
davantage. Si l’obscurité n’y était pas complète alors,
c’est que la crête des lames s’imprégnait confusément
de la lumière extérieure. En outre, de larges plaques
phosphorescentes jetaient çà et là comme une sorte de
brasiement électrique, qui s’accrochait aux angles des
basaltes, allumait les arêtes des prismes, et laissait après
lui une vague lueur livide.
Pendant la rapide apparition de ces éclairs, Olivier
Sinclair se retournait vers Miss Campbell. Il la regardait
avec une émotion que le danger ne provoquait pas seul.
Miss Campbell était souriante, et toute à la sublimité
de ce spectacle : une tempête dans cette caverne !
En ce moment, une houle plus forte s’éleva jusqu’à
l’anfractuosité du fauteuil de Fingal. Olivier Sinclair
crut qu’elle et lui allaient être délogés de leur abri.
Il saisit la jeune fille dans ses bras, comme une proie
que la mer voulait lui arracher.
« Olivier ! Olivier !... s’écria Miss Campbell, dans
un mouvement d’épouvante dont elle ne fut pas
maîtresse.
– Ne craignez rien, Helena ! répondit Olivier
Sinclair. Je vous défendrai, Helena ! je... »
Il disait cela. Il la défendrait ! Mais comment ?
Comment pourrait-il la soustraire à la violence des
lames, si leur fureur s’accroissait, si les eaux montaient
plus haut encore, si la place devenait intenable au fond
de ce réduit ? En quel autre endroit irait-il chercher
refuge ? Où trouverait-il un abri qui fût hors de la
portée de ce monstrueux soulèvement de la mer ?
Toutes ces éventualités lui apparurent dans leur réalité
terrible.
Du sang-froid avant tout. C’est à rester maître de
lui-même qu’Olivier Sinclair s’appliqua résolument.
Et il le fallait, d’autant mieux que, sinon la force
morale, du moins la force physique, finirait par
manquer à la jeune fille. Épuisée par une trop longue
lutte, la réaction se ferait en elle. Olivier Sinclair sentit
que déjà elle s’affaiblissait peu à peu. Il voulut la
rassurer, bien qu’il sentît l’espoir l’abandonner lui-
même.
« Helena... ma chère Helena ! murmura-t-il, à mon
retour à Oban... je l’ai appris... c’est vous... c’est grâce
à vous que j’ai été sauvé du gouffre de Corryvrekan !
– Olivier... vous saviez !... répondit Miss Campbell
d’une voix presque éteinte.
– Oui... et je m’acquitterai aujourd’hui !... Je vous
sauverai de la grotte de Fingal ! »
Comment Olivier Sinclair osait-il parler de salut, à
ce moment où la masse des eaux se brisait au pied
même du réduit ! Il ne parvenait qu’imparfaitement à
défendre sa compagne de leurs atteintes. Deux ou trois
fois, il faillit être entraîné... Et s’il résista, ce ne fut que
par un effort surhumain, sentant les bras de Miss
Campbell comme noués à sa taille, et comprenant que
la mer l’eût emportée avec lui.
Il pouvait être neuf heures et demi du soir. La
tempête devait avoir atteint alors son maximum
d’intensité. En effet, les eaux montantes se précipitaient
dans Fingal’s Cave avec l’impétuosité d’une avalanche.
De leur choc sur le fond et les murailles latérales, il
résultait un fracas assourdissant, et telle était leur fureur
que des morceaux de basalte, se détachant des parois,
creusaient, en tombant, des trous noirs dans l’écume
phosphorescente.
Sous cet assaut, dont rien ne peut rendre la violence,
les piliers allaient-ils donc s’abîmer pierre par pierre ?
La voûte risquait-elle de s’effondrer ? Olivier Sinclair
pouvait tout craindre. Lui aussi se sentait pris d’une
insurmontable torpeur, contre laquelle il tentait de
réagir. C’est que l’air manquait parfois, et, s’il entrait
abondamment avec les lames, les lames semblaient
l’aspirer, lorsque le reflux les emportait au-dehors.
Dans ces conditions, Miss Campbell, épuisée, ses
forces l’abandonnant, fut prise de défaillance.
« Olivier !... Olivier !... » murmura-t-elle en se
laissant aller dans ses bras.
Olivier Sinclair s’était blotti avec la jeune fille dans
la partie la plus profonde du réduit. Il la sentait froide,
inanimée. Il voulait la réchauffer, il voulait lui
communiquer toute la chaleur qui restait en lui. Mais
déjà les eaux l’atteignaient à mi-corps, et, s’il perdait
connaissance à son tour, c’en était fait de tous les deux !
Cependant, l’intrépide jeune homme eut la force de
résister pendant plusieurs heures encore. Il soutenait
Miss Campbell, il la couvrait du choc des coups de la
mer, il luttait en s’arc-boutant aux saillies des basaltes,
– et cela au milieu d’une obscurité que l’extinction des
phosphorescences rendait profonde, au milieu de ce
tonnerre continu fait de heurts, de mugissements, de
sifflements. Ce n’était plus, maintenant, la voix de
Selma, résonnant dans le palais de Fingal ! C’étaient
ces aboiements épouvantables des chiens du
Kamtchatka, lesquels, dit Michelet, « en grandes
bandes, par milliers, dans les longues nuits, hurlent
contre la vague hurlante, et font assaut de fureur avec
l’océan du Nord ! »
Enfin la marée commença à descendre. Olivier
Sinclair pût reconnaître qu’avec l’abaissement des eaux
un peu d’apaisement se faisait dans les houles du large.
Alors l’obscurité était si complète, qu’au-dehors il
faisait relativement jour. Dans cette demi-ombre,
l’ouverture de la grotte, que n’obstruait plus le
bondissement de la mer, se dessina confusément.
Bientôt les embruns seuls arrivèrent au seuil du fauteuil
de Fingal. Maintenant, ce n’était plus ce lasso
étranglant des lames qui enserre et arrache. L’espoir
revint au cœur d’Olivier Sinclair.
En calculant le temps d’après la pleine mer, on
pouvait établir que minuit était passé. Deux heures
encore, et la banquette ne serait plus balayée par les
crêtes déferlantes. Elle redeviendrait alors praticable.
C’est ce qu’il fallait chercher à voir dans l’obscurité, et
c’est ce qui arriva enfin.
Le moment de quitter la grotte était venu.
Cependant, Miss Campbell n’avait pas recouvré
connaissance. Olivier Sinclair la prit tout inerte dans ses
bras ; puis, se glissant hors du fauteuil de Fingal, il
commença à suivre l’étroite saillie, dont les coups de
mer avaient tordu, arraché, brisé les montants de fer.
Lorsqu’une lame courait sur lui, il s’arrêtait un
instant, ou reculait d’un pas.
Enfin, au moment où Olivier Sinclair allait atteindre
l’angle extérieur, un dernier soulèvement des eaux
l’enveloppa tout entier... Il crut que Miss Campbell et
lui allaient être broyés contre la paroi ou précipités dans
ce gouffre mugissant sous leurs pieds...
Par un dernier effort, il parvint à résister, et,
profitant du retrait du coup de mer, il se précipita hors
de la grotte.
En un instant. il avait atteint l’angle de la falaise, où
les frères Melvill, Partridge et dame Bess, qui les avait
rejoints, étaient restés toute la nuit.
Elle et lui étaient sauvés.
Là, ce paroxysme d’énergie morale et physique,
auquel Olivier Sinclair était arrivé, l’abandonna à son
tour ; il tomba sans mouvement au pied des roches,
après avoir remis Miss Campbell entre les bras de dame
Bess.
Sans son dévouement et son courage, Helena ne fût
pas sortie vivante de la grotte de Fingal.
XXII
Le Rayon-Vert
Quelques minutes après, sous la fraîcheur de l’air,
au fond de Clam-Shell, miss Campbell revenait à elle,
comme d’un rêve, dont l’image d’Olivier Sinclair avait
occupé toutes les phases. Des dangers auxquels l’avait
exposée son imprudence, elle ne se souvenait même
plus.
Elle ne pouvait parler encore ; mais, à la vue
d’Olivier Sinclair, quelques larmes de reconnaissance
lui vinrent aux yeux, et elle tendit la main à son
sauveur.
Le frère Sam et le frère Sib, sans pouvoir dire un
mot, pressaient le jeune homme dans une même
étreinte. Dame Bess lui faisait révérence sur révérence,
et Partridge avait bonne envie de l’embrasser.
Puis, la fatigue l’emportant, après que chacun eut
remplacé par des vêtements de rechange ceux
qu’avaient trempés les eaux de la mer et du ciel, tous
s’endormirent, et la nuit s’acheva paisiblement.
Mais l’impression qu’ils avaient ressentie ne devait
jamais s’effacer du souvenir des acteurs et des témoins
de cette scène, qui avait eu pour théâtre cette légendaire
grotte de Fingal.
Le lendemain, pendant que Miss Campbell reposait
sur la couchette qui lui avait été réservée au fond de
Clam-Shell, les frères Melvill se promenaient, bras
dessus, bras dessous, sur la partie de la chaussée
avoisinante. Ils ne parlaient pas, mais avaient-ils besoin
de paroles pour exprimer les mêmes pensées ? Tous
deux remuaient la tête, au même moment, de bas en
haut, lorsqu’ils affirmaient, de droite à gauche,
lorsqu’ils niaient. Et que pouvaient-ils affirmer, si ce
n’est qu’Olivier Sinclair avait risqué sa vie pour sauver
l’imprudente jeune fille ? Et que niaient-ils ? c’est que
leurs premiers projets fussent maintenant réalisables.
Dans cette conversation à la muette, il se disait aussi
bien des choses, dont le frère Sam et le frère Sib
prévoyaient le prochain accomplissement. À leurs yeux,
Olivier n’était plus Olivier ! Ce n’était rien moins
qu’Amin, le plus parfait héros des épopées gaéliques.
De son côté, Olivier Sinclair était en proie à une
surexcitation bien naturelle. Une sorte de délicatesse le
portait à vouloir être seul. Il se fût senti gêné vis-à-vis
des frères Melvill, comme si rien que sa présence eût
paru exiger le prix de son dévouement.
Aussi, après avoir quitté la grotte de Clam-Shell, se
promenait-il sur le plateau de Staffa.
En ce moment, toutes ses pensées allaient d’elles-
mêmes à Miss Campbell. Des périls qu’il avait courus,
qu’il avait volontairement partagés, il ne se souvenait
même pas. Ce qu’il se rappelait de cette nuit horrible,
c’étaient les heures passées près d’Helena, dans cet
obscur réduit, lorsqu’il l’entourait de ses bras pour la
sauver de l’arrachement des lames. Il revoyait aux
lueurs phosphorescentes la figure de cette belle jeune
fille, plutôt pâlie par la fatigue que par la crainte, se
dressant devant les fureurs de la mer comme le génie
des tempêtes ! Il l’entendait répondre d’une voie émue :
« Quoi, vous le saviez ? » lorsqu’il lui avait dit : « Je
sais ce que vous avez fait, quand j’allais périr dans le
gouffre de Corryvrekan ! » Il se retrouvait au fond de
cet étroit abri, cette niche plutôt faite pour loger
quelque froide statue de pierre, où deux êtres jeunes,
aimants, avaient souffert, lutté l’un près de l’autre
pendant de si longues heures. Là, ce n’était même plus
Sinclair et Miss Campbell. Ils s’étaient appelés Olivier,
Helena, comme si, au moment où la mort les menaçait,
ils avaient voulu se reprendre à une vie nouvelle !
Ainsi s’associaient les idées les plus ardentes dans le
cerveau du jeune homme, alors qu’il errait sur le
plateau de Staffa. Quel que fût son désir de retourner
près de Miss Campbell, une invincible force le retenait
malgré lui, parce qu’en sa présence il aurait parlé peut-
être, et qu’il voulait se taire.
Cependant, ainsi qu’il arrive quelquefois après un
trouble atmosphérique brutalement amené, brutalement
disparu, le temps était devenu admirable, le ciel d’une
pureté parfaite. Le plus souvent, ces grands coups de
balai des vents de sud-ouest ne laissent aucune trace
après eux, et redonnent à l’outremer de l’espace une
incomparable transparence. Le soleil avait dépassé son
point de culmination, sans que l’horizon se fût voilé de
la plus mince couche de brume.
Olivier Sinclair, la tête bouillonnante, allait ainsi à
travers cette intense irradiation, reflétée par le plateau
de l’île. Il se baignait au milieu de ces chauds effluves,
il aspirait cette brise marine, il se retrempait dans cette
vivifiante atmosphère.
Soudain, une pensée – pensée bien oubliée au milieu
de celles qui hantaient maintenant son esprit – lui
revint, lorsqu’il se vit en face de l’horizon du large.
« Le Rayon-Vert ! s’écria-t-il. Mais si jamais ciel
s’est prêté à notre observation, c’est bien celui-ci ! Pas
un nuage, pas une vapeur ! Et il n’est guère probable
qu’il en vienne, après l’effroyable bourrasque d’hier,
qui a dû les rejeter au loin dans l’est. Et Miss Campbell,
qui ne se doute pas que le soir de ce jour lui ménage
peut-être un splendide coucher de soleil !... Il faut... il
faut la prévenir... sans retard !... »
Olivier Sinclair, heureux d’avoir ce motif si naturel
pour retourner près d’Helena, revint vers la grotte de
Clam-Shell.
Quelques instants après, il se retrouvait en présence
de Miss Campbell et des deux oncles, qui la regardaient
affectueusement, tandis que dame Bess lui tenait la
main.
« Miss Campbell, dit-il, vous allez mieux !... Je le
vois... Les forces vous sont revenues ?
– Oui, monsieur Olivier, répondit Miss Campbell,
qui tressaillit à la vue du jeune homme.
– Je pense que vous feriez bien, reprit Olivier
Sinclair, de venir sur le plateau respirer un peu de cette
légère brise, purifiée par la tempête. Le soleil est
superbe, il vous réchauffera.
– Monsieur Sinclair a raison, dit le frère Sam.
– Tout à fait raison, ajouta le frère Sib.
– Et puis, s’il faut tout vous dire, si mes
pressentiments ne me trompent pas, reprit Olivier
Sinclair, je crois que, dans quelques heures, vous allez
voir s’accomplir le plus cher de vos vœux.
– Le plus cher de mes vœux ? murmura Miss
Campbell, comme si elle se fût répondu à elle-même.
– Oui... le ciel est d’une pureté remarquable, et il est
probable que le soleil se couchera sur un horizon sans
nuage !
– Serait-il possible ? s’écria le frère Sam.
– Serait-il possible ? répéta le frère Sib.
– Et j’ai lieu de croire, ajouta Olivier Sinclair, que
vous pourrez, ce soir même, apercevoir le Rayon-Vert.
– Le Rayon-Vert !... » répondit Miss Campbell.
Et il semblait qu’elle cherchât dans sa mémoire un
peu confuse ce qu’était ce rayon.
« Ah !... c’est juste !... ajouta-t-elle. Nous sommes
venus ici pour voir le Rayon-Vert !
– Allons ! allons ! dit le frère Sam, enchanté de
l’occasion qui s’offrait d’arracher la jeune fille à cette
torpeur, dans laquelle elle tendait à s’engourdir, allons
de l’autre côté de l’îlot.
– Et nous n’en dînerons que mieux au retour »,
ajouta gaiement le frère Sib.
Il était alors cinq heures du soir.
Sous la conduite d’Olivier Sinclair, toute la famille,
y compris dame Bess et Partridge, quittait aussitôt la
grotte de Clam-Shell, remontait l’escalier de bois, et
atteignait la lisière du plateau supérieur.
Il aurait fallu voir la joie que manifestèrent les deux
oncles, en regardant ce ciel magnifique, sur lequel
descendait lentement l’astre radieux. Peut-être
exagéraient-ils, mais jamais, non jamais ! ils ne
s’étaient montrés si enthousiastes à l’endroit du
phénomène. Il semblait que ce fût surtout pour eux, non
pour Miss Campbell, qu’on eût opéré tant de
déplacements et subi tant d’épreuves, depuis le cottage
d’Helensburgh jusqu’à Staffa, en passant par Iona et
Oban !
En réalité, ce soir-là, le coucher du soleil promettait
d’être si beau que le plus insensible, le plus positif, le
plus prosaïque des marchands de la Cité ou des
négociants de la Canongate eût admiré le panorama de
mer qui se développait sous ses yeux.
Miss Campbell s’était sentie renaître dans cette
atmosphère imprégnée des émanations salines que
distillait une légère brise, venue du large. Ses beaux
yeux s’ouvraient tout grands sur les premiers plans de
l’Atlantique. À ses joues pâlies par la fatigue revenaient
les couleurs rosées de son teint d’Écossaise ! Qu’elle
était belle ainsi ! Que de charme se dégageait de sa
personne ! Olivier Sinclair marchait un peu en arrière,
la contemplant en silence, et lui, qui jusqu’alors
l’accompagnait sans embarras dans ses longues
promenades, maintenant troublé, l’angoisse au cœur,
c’est à peine s’il osait la regarder !
Quant aux frères Melvill, ils étaient positivement
aussi radieux que le soleil. Ils lui parlaient avec
enthousiasme. Ils l’invitaient à se coucher sur un
horizon sans brumes. Ils le suppliaient de leur envoyer
son dernier rayon à la fin de ce beau jour.
Et les souvenirs des poésies ossianesques de
s’échanger entre eux versets par versets.
« Ô toi qui roules au-dessus de nos têtes, rond
comme le bouclier de nos pères, dis-nous d’où partent
les rayons, ô divin soleil ! D’où vient ta lumière
éternelle ?
« Tu t’avances dans ta beauté majestueuse ! Les
étoiles disparaissent dans le firmament ! La lune pâle et
froide se cache dans les ondes de l’occident ! Tu te
meus seul, ô soleil !
« Qui pourrait être le compagnon de ta course ? La
lune se perd dans les cieux : toi seul es toujours le
même ! Tu te réjouis sans cesse dans ta carrière
éclatante !
« Lorsque le tonnerre roule et que l’éclair vole, tu
sors de la nue dans toute ta beauté, et tu ris de la
tempête ! »
Tous, dans cette enthousiaste disposition d’esprit,
allèrent ainsi vers l’extrémité du plateau de Staffa qui
regarde la pleine mer. Là, ils s’assirent sur les dernières
roches, devant un horizon dont rien ne semblait devoir
altérer le trait finement tracé par une ligne de ciel et
d’eau.
Et cette fois, il n’y aurait pas d’Aristobulus Ursiclos
pour venir interposer la voile d’une embarcation ou
dresser une nuée d’oiseaux aquatiques entre le couchant
et l’îlot de Staffa !
Cependant, la brise tombait avec le soir, et les
dernières lames se mouraient, au pied des roches, dans
le balancement du ressac. Plus au large, la mer, unie
comme un miroir, avait cette apparence huileuse que la
moindre ride eût suffi à troubler.
Toutes les circonstances se prêtaient donc
merveilleusement à l’apparition du phénomène.
Mais voici qu’une demi-heure plus tard Partridge,
étendant la main vers le sud, s’écria :
« Voile ! »
Une voile ! Viendrait-elle encore à passer devant le
disque solaire, au moment où il disparaîtrait sous les
flots ? En vérité, c’eût été plus que de la mauvaise
chance !
L’embarcation sortait de l’étroit conduit qui sépare
l’île d’Iona de la pointe de Mull. Elle filait, vent arrière,
plutôt sous l’action de la marée montante que sous la
poussée d’une brise dont les derniers souffles pouvaient
à peine gonfler sa voilure.
« C’est la Clorinda, dit Olivier Sinclair, et comme
elle fait route pour atterrir dans l’est de Staffa, elle
passera en dedans et ne pourra gêner notre
observation. »
C’était la Clorinda, en effet, qui, après avoir
contourné l’île de Mull par le sud, venait reprendre son
mouillage à l’anse de Clam-Shell.
Tous les regards se reportèrent alors vers l’horizon
de l’ouest.
Le soleil s’abaissait déjà avec la rapidité qui semble
l’animer aux approches de la mer. À la surface des eaux
tremblotait une large traînée d’argent, lancée par le
disque, dont l’irradiation était encore insoutenable.
Bientôt, de cette nuance de vieil or, qu’il prenait en
tombant, il passait à l’or cerise. Devant les yeux,
lorsqu’on les voilait de leurs paupières, miroitaient des
losanges rouges, des cercles jaunes, qui
s’entrecroisaient comme les fugitives couleurs du
kaléidoscope. De légères stries ondulées rayaient cette
sorte de queue de comète que la réverbération traçait à
la surface des eaux. C’était comme un floconnement de
paillettes argentées, dont l’éclat pâlissait en
s’approchant du rivage.
De nuage, de brume, de vapeur, si ténue qu’elle fût,
il n’y avait pas apparence sur tout le périmètre de
l’horizon. Rien ne troublait la netteté de cette ligne
circulaire, qu’un compas n’eût pas tracée plus finement
sur la blancheur d’un vélin.
Tous, immobiles, plus émus qu’on ne le pourrait
croire, regardaient le globe qui, se mouvant
obliquement à l’horizon, descendit encore, et resta
comme suspendu un instant sur l’abîme. Puis, la
déformation du disque, modifié par la réfraction, se fit
peu à peu sentir ; il s’élargit au détriment de son
diamètre vertical et rappela la forme d’un vase
étrusque, aux flancs rebondis, dont le pied plongeait
dans l’eau.
Il n’y avait plus de doute sur l’apparition du
phénomène. Rien ne troublerait cet admirable coucher
de l’astre radieux ! « Rien ne viendrait intercepter le
dernier de ses rayons ! »
Bientôt, le soleil disparut à demi derrière la ligne
horizontale. Quelques jets lumineux, lancés comme des
flèches d’or, vinrent frapper les premières roches de
Staffa.
En arrière, les falaises de Mull et la cime du Ben
More s’empourprèrent d’une touche de feu.
Enfin, il n’y eut plus qu’un mince segment de l’arc
supérieur à l’affleurement de la mer.
« Le Rayon-Vert ! le Rayon-Vert ! » s’écrièrent
d’une commune voix les frères Melvill, Bess et
Partridge, dont les regards, pendant un quart de
seconde, s’étaient imprégnés de cette incomparable
teinte de jade liquide.
Seuls, Olivier et Helena n’avaient rien vu du
phénomène, qui venait enfin d’apparaître après tant
d’infructueuses observations !
Au moment où le soleil dardait son dernier rayon à
travers l’espace, leurs regards se croisaient, ils
s’oubliaient tous deux dans la même contemplation !...
Mais Helena avait vu le rayon noir que lançaient les
yeux du jeune homme ; Olivier, le rayon bleu échappé
des yeux de la jeune fille !
Le soleil avait entièrement disparu : ni Olivier ni
Helena n’avaient vu le Rayon-Vert.
XXIII
Conclusion
Le lendemain, 12 septembre, la Clorinda
appareillait avec jolie mer et brise favorable, et, tout
dessus, courait dans le sud-ouest de l’archipel des
Hébrides. Bientôt Staffa, Iona, la pointe de Mull,
disparaissaient derrière les hautes falaises de la grande
île.
Après une heureuse traversée, les passagers du yacht
débarquèrent au petit port d’Oban ; puis, par le railway
d’Oban à Dalmaly, et de Dalmaly à Glasgow, à travers
le pays le plus pittoresque des Highlands, ils rentraient
au cottage d’Helensburgh.
Dix-huit jours plus tard, un mariage était célébré en
grande cérémonie à l’église Saint-George de Glasgow ;
mais il faut bien avouer que ce n’était pas celui
d’Aristobulus Ursiclos et de Miss Campbell. Bien que
le fiancé fût Olivier Sinclair, le frère Sam et le frère Sib
ne s’en montraient pas moins satisfaits que leur nièce.
Que cette union, contractée dans de telles
circonstances. renfermât toutes les conditions du
bonheur, il est inutile d’y insister. Le cottage
d’Helensburgh, l’hôtel de West-George Street à
Glasgow, le monde entier eussent été à peine suffisants
pour contenir tout ce bonheur, qui avait, cependant,
tenu dans la grotte de Fingal.
Mais, de cette dernière soirée passée sur le plateau
de Staffa, Olivier Sinclair, bien qu’il n’eût pas vu le
phénomène tant cherché, eut à cœur de fixer le souvenir
d’une façon plus durable. Aussi, un jour, exposa-t-il un
« coucher du soleil », d’un effet tout particulier, dans
lequel on admira beaucoup une sorte de rayon vert,
d’une extrême intensité, comme s’il eût été peint avec
de l’émeraude liquide.
Ce tableau souleva à la fois l’admiration et la
discussion, les uns prétendant que c’était là un effet
naturel merveilleusement reproduit, les autres soutenant
que c’était purement fantastique, et que la nature ne
produisait jamais cet effet-là.
D’où grande colère des deux oncles, qui l’avaient
vu, ce rayon, et donnaient raison au jeune peintre.
« Et même, dit le frère Sam, mieux vaut regarder le
Rayon-Vert en peinture...
– Qu’en nature, répondit le frère Sib, car d’observer,
l’un après l’autre, tant de soleils couchants, cela fait
bien mal aux yeux. »
Et ils avaient raison, les frères Melvill.
Deux mois après, les deux époux et leurs oncles se
promenaient sur le bord de la Clyde, devant le parc du
cottage, lorsqu’ils firent inopinément la rencontre
d’Aristobulus Ursiclos.
Le jeune savant, qui suivait avec intérêt les travaux
de dragage du fleuve, se dirigeait vers la gare
d’Helensburgh, lorsqu’il aperçut ses anciens
compagnons d’Oban.
Dire qu’Aristobulus Ursiclos avait souffert de
l’abandon de Miss Campbell, ce serait le méconnaître.
Il n’éprouva donc aucun embarras à se trouver en
présence de mistress Sinclair.
On se salua de part et d’autre. Aristobulus Ursiclos
complimenta poliment les nouveaux époux.
Les frères Melvill, voyant ces bonnes dispositions,
ne purent cacher combien cette union les rendait
heureux.
« Si heureux, dit le frère Sam, que, parfois, quand je
suis seul, je me surprends à sourire...
– Et moi à pleurer, dit le frère Sib.
– Eh bien, messieurs, fit observer Aristobulus
Ursiclos, il faut bien en convenir, voilà la première fois
que vous êtes en désaccord. L’un de vous pleure, l’autre
sourit...
– C’est exactement la même chose, monsieur
Ursiclos, fit observer Olivier Sinclair.
– Exactement, ajouta la jeune femme, en tendant la
main à ses deux oncles.
– Comment, la même chose ? répondit Aristobulus
Ursiclos, avec ce ton de supériorité qui lui allait si bien,
mais non !... pas du tout ! Qu’est-ce que le sourire ? une
expression volontaire et particulière des muscles du
visage, à laquelle les phénomènes de la respiration sont
à peu près étrangers, tandis que les pleurs...
– Les pleurs ?... demanda mistress Sinclair.
– Ne sont tout simplement qu’une humeur, qui
lubrifie le globe de l’œil, un composé de chlorure de
sodium, de phosphate de chaux et de chlorate de
soude !
– En chimie vous avez raison, monsieur, dit Olivier
Sinclair, mais en chimie seulement.
– Je ne comprends pas cette distinction », répondit
aigrement Aristobulus Ursiclos.
Et, saluant avec une raideur de géomètre, il reprit à
pas comptés le chemin de la gare.
« Allons, voilà monsieur Ursiclos, dit mistress
Sinclair, qui prétend expliquer les choses du cœur
comme il a expliqué le Rayon-Vert !
– Mais, au fait, ma chère Helena, répondit Olivier
Sinclair, nous ne l’avons pas vu, ce rayon que nous
avons tant voulu voir !
– Nous avons vu mieux ! dit tout bas la jeune
femme. Nous avons vu le bonheur même, – celui que la
légende attachait à l’observation de ce phénomène !...
Puisque nous l’avons trouvé, mon cher Olivier, qu’il
nous suffise, et abandonnons à ceux qui ne le
connaissent pas, et voudront le connaître, la recherche
du Rayon-Vert ! »
Table
I. Le frère Sam et le frère Sib .................................... 5
II. Helena Campbell.................................................... 20
III. L’article du « Morning Post » ................................ 29
IV. En descendant la Clyde .......................................... 44
V. D’un bateau à l’autre .............................................. 54
VI. Le gouffre de Corryvrekan..................................... 61
VII. Aristobulus Ursiclos............................................... 74
VIII. Un nuage à l’horizon .............................................. 89
IX. Propos de dame Bess.............................................. 104
X. Une partie de croquet ............................................. 110
XI. Olivier Sinclair ....................................................... 122
XII. Nouveaux projets ................................................... 138
XIII. Les magnificences de la mer .................................. 149
XIV. La vie à Iona........................................................... 159
XV. Les ruines d’Iona.................................................... 169
XVI. Deux coups de fusil................................................ 183
XVII. À bord de la « Clorinda » ....................................... 196
XVIII. Staffa ...................................................................... 207
XIX. La grotte de Fingal ................................................. 217
XX. Pour Miss Campbell !............................................. 233
XXI. Toute une tempête dans une grotte......................... 241
XXII. Le Rayon-Vert........................................................ 250
XXIII. Conclusion.............................................................. 262
Cet ouvrage est le 318ème publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.
La Bibliothèque électronique du Québec
est la propriété exclusive de
Jean-Yves Dupuis.